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Nous y resterions et n’en sortirions pas. Ces impressions purement émotionnelles ne donneraient lieu à aucun dogme, à aucun développement intellectuel. Pour que de la religion naisse la théologie, il faut qu’il y ait déjà de la théologie dans la religion — de la théologie, c’est-à-dire quelque chose d’intellectuel. M. Sabatier est dans l'impossibilité de rendre compte du passage de l’expérience pure au dogme intellectuel et de la création du dogme par le sentiment pur. Il y a là un abîme infranchissable. Telle était notre seconde critique (1). Il me semble qu’elle reste entière.
M. Sabatier nous dit que pour lui la religion n’est pas pur sentiment, mais sentiment conscient, et que, qui dit conscience, dit commencement de science, principe de connaissance. Ici encore la réponse ne porte pas. D’où vient qu'entre tous les sentiments le sentiment religieux est le seul qui produise le dogme? mystère. Le sentiment religieux est-il le seul sentiment conscient ou susceptible de le devenir ? Évidemment non. Est-ce qu’il suffit qu’un sentiment soit conscient pour donner naissance au dogme? Il est permis d'en douter. Sans contredit, dans cette conception de Ja conscience psychologique, la conscience est une certaine connaissance. En prenant conscience d’un sentiment, je prends connaissance de ce sentiment. Mais si, dans la religion subjective, abstraction faite de la conscience, il n’y a que le sentiment pur, si, dans la religion subjective, en sus de la conscience, il n’y a aucun élément intellectuel, ma conscience ne me fait donc connaître que le sentiment pur. Et, encore un coup, comment la conscience d’un pur sentiment produirait-elle le dogme ? à moins de dire que « le dogme n’est que l’effort soutenu et progressif de la conscience religieuse cherchant à se rendre raison à elle-même de
son propre contenu » (2). Mais alors en quoi la dogmatique se
distingue-t-elle de la psychologie? La psychologie est l’effort progressif de la conscience cherchant à se rendre raison à elle-même de son contenu. Dans le genre psychologie, ce qui pourrait créer un chapitre spécial pour l’espèce dogmatique, ce serait l’épithète religieuse employée dans la définition ci-dessus. Malheureusement nous ne savons pas ce qui fait qu'un sentiment est religieux plutôt
(1) Le Dogme grec, p. 33. — Voyez des considérations analogues développées dans le remarquable ouvrage du prof. Flint, Theism, 5° édit., p. 84. (2) Discours sur l'évolution des dogmes, p. 19.
qu’un autre. Ce ne peut être la conscience, encore une fois, qui opère la distinction. Et puis, il resterait que ce serait toujours là une définition singulièrement insuffisante de la dogmatique — insuffisante théoriquement pour nous, qui critiquons ici M. Sabatier, insuffisante aussi en fait pour expliquer l’histoire. En fait, il est impossible de soutenir sérieusement qu’il n’y a jamais eu dans le dogme et la dogmatique que des sentiments conscients : il y a eu souvent, grâce à Dieu, autre chose et plus que le pur contenu subjectif de la conscience réduit au sentiment. Une preuve entre mille, c’est que lorsque Schleiermacher a entrepris de limiter la dogmatique à l’énonciation pure et simple du contenu de la conscience chrétienne (entendu comme sentiment conscient), il a dû éliminer comme étrangers à ce contenu — c’est lui-même qui le dit expressément — quantité de dogmes évangéliques tels que toutes les affirmations relatives à la nature et aux attributs de Dieu, à la création, à la chute, aux anges et aux démons, aux choses finales, etc. Et l’on pourrait ajouter bien des termes encore à cette liste. Cependant ces dogmes existent sinon en tant que faits, en tant que vérités, du moins en tant que dogmes professés par d’autres que Schleiermacher et ses adeptes. Comment ces dogmes ont-ils pu naître, s’ils sont étrangers par essence à la conscience religieuse et chrétienne ? On ne peut se tirer de là qu’en affirmant que ce sont des symboles vides qui ne concernent que des semblants de pensée, des pseudo-idées — réponse arbitraire et gratuite qui est une véritable défaite.
II. Mais la théorie de la conscience psychologique au point de vue de laquelle nous nous sommes placé jusqu'ici n’est pas la seule qui puisse être présentée. Il est une autre manière, peutêtre plus vraie, de concevoir la conscience : c’est de la considérer comme identique au phénomène conscient. La conscience, dit-on alors, est de l’essence même du phénomène conscient; elle lui est absolument simultanée et inhérente au point de lui être toujours égale en intensité et en durée. La conscience est aux phénomènes psychologiques ce que la lumière est aux couleurs, c’est-à-dire ce sans quoi ils ne sont pas et ne sauraient se concevoir. Ainsi définie, la conscience est coextensive à toutes les facultés, dont elle accompagne nécessairement l’exercice.
Mais cette théorie de plus en plus admise par les psychologues revient à nier l’inconscience absolue. Pour elle, psychologique et
DST.
conscient sont synonymes. Le domaine de la psychologie est le même que celui de la conscience. Il ne s’étend pas au delà. Il peut y avoir des phénomènes de basse et sourde conscience qui demeurent psychologiques, mais il ne peut y avoir de phénomènes psychologiques absolument inconscients. Ce qui en nous peut être inconscient relève de la physiologie, et non de la psychologie.
Donc tout sentiment est conscient. Et dès lors nous demandons à M. Sabatier : Qu’est-ce qui distingue le sentiment religieux des autres sentiments? Vous nous dites : le sentiment religieux est conscient. Je le crois bien, puisque tous les sentiments le sont. Mais nous ne sommes pas bien avancés.
Si nous ne savons pas pourquoi le sentiment religieux est religieux, nous ne savons pas non plus pourquoi il produit le dogme.
M. Sabatier écrit au début de son Æ'ssai sur la connaissance : « Qui dit conscience, dit science, ou, tout au moins, commencement de science. » Cet aphorisme est complètement erroné dans la théorie de la conscience psychologique que nous envisageons ici. Notons, en effet, que dans cette théorie de la conscience, il n’est plus vrai de dire que la conscience est une connaissance. Il faut distinguer entre la conscience spontanée et la conscience réfléchie. La conscience réfléchie, c’est cette espèce de retour que doit faire l'esprit sur lui-même pour s’examiner, et qui, à ce titre, est la condition et la méthode obligée de la psychologie; elle se résout en deux autres facultés : la mémoire et la raison. La conscience spontanée, c’est le sentiment immédiat que nous avons de tous nos états psychologiques, sensations, désirs, volitions, etc., au moment même où ils se produisent. Cette conscience spontanée est un mode universel et nécessaire des faits psychologiques, elle leur est inhérente à tous, et ne suppose aucune faculté en dehors de celles qui donnent lieu à ces faits eux-mêmes. Voir, c’est avoir conscience que l’on voit, et celui qui n’a pas conscience de voir ne voit pas; souffrir, c’est sentir sa douleur, et ainsi du reste.
Eh bien ! ce serait une erreur, pensent les philosophes äont nous reproduisons ici la doctrine, de considérer la conscience spontanée comme un minimum dé conscience réfléchie. D’après M. Dunan, il y a hétérogénéité absolue entre les deux formes de la conscience, puisque la conscience réfléchie suppose nécessairement une oppo-
silion entre la pensée actuelle qui pense, et Pétat psychologique
antérieur qui est pensé, en même temps qu’un intervalle de temps écoulé entre les deux; landis que la conscience spontanée est identique à son objet, ou plutôt qu’elle n’a pas d’objet, la conscience spontanée et l’état psychologique, quel qu’il soit, étant une seule et
même chose (1).
Semblablement, d’après le même auteur, il y a hétérogénéité entre la conscience spontanée et la connaissance :
« Toute connaissance suppose la dualité et l’opposition du sujet qui connaît et de l’objet qui est connu, opposition qui n’a pas lieu dans le cas de la conscience spontanée, puisque la pensée ne se dédouble pas pour prendre conscience d’elle-même » (2).
M. Fouillée est de cet avis :
« Il ne faut pas confondre, dit-il, la conscience spontanée et la conscience réfléchie. La conscience, en un mot, est l’immédiation des fonctions intérieures et subjectives; elle n’est pas l'observation, elle n’est pas la réfleæron, elle n’est pas la pensée, elle n’est pas la connaissance ; elle est la fonction psychique dans son caractère de subjectivité irréductible » (3).
Et M. Remacle est même allé jusqu’à dire :
« Nous distinguons si complètement la connaissance de la conscience que ces deux termes sont pour nous incompatibles » (4).
La théorie de M. Sabatier me paraît peu digne de cet esprit si fin et si pénétrant. Voici qui n’est pas fait pour augmenter la clarté. M. Sabatier nous apprend (À. L., p. 206-207; R. C.,
(1) Cours de philosophie, p. 11.
(2) Ibid., p. 10.
(3) Psychologie des idées-forces. — Cf. Revue philosophique : « L’abus de l'inconnaissable et la réaction coritre la science », octobre 1893, p. 345-346 : « La science n’est qu’un certain mode et un certain emploi de la conscience. une des fonctions particulières de notre conscience. »
(4) Revue de métaphysique et de morale : « Essai sur le caractère général de la connaissance », par G. Remacle, mai 1893, p. 254-255. — Cf. aussi l’opposition établie entre la conscience et la connaissance par M. Paulhan dans un travail publié par la Revue scientifique en 1888.