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portée de l'intervention de Dieu, le sens de la vie et de la mort de Jésus-Christ, la valeur de la personne de Jésus-Christ. À un certain point de vue, Dieu n’a pas révélé les faits du salut, parce que les faits, comme faits, se passant au milieu des hommes, peuvent être et sont constatés par eux. Il leur a révélé le sens de ces faits. Mais à un autre point de vue, il leur a révélé des faits, parce que le vrai sens de l’action de Dieu est un fait, une idée sans doute, mais une réalité. Si mon ami vient me trouver et me dit: voilà le motif pour lequel j’ai fait ce voyage, voilà la portée de cette démarche, voilà pourquoi
j'ai acheté cette maison, il ne me révèle pas tout un système de
philosophie; cependant il me révèle des idées. Et ces idées, après tout, sont des faits.
. De plus, en disant que Dieu a révélé à l’homme des idées, nous ne disons pas que cette révélation soit le fout de la religion; nous ne disons pas que cette révélation soit l’essentiel, le principal, le plus important, ou plutôt, pour employer un langage plus précis, nous ne disons pas que cette révélation soit le but, la fin. La révélation n’est pas le but, la fin pour Dieu, c’est un moyen qu’il emploie, moyen essentiellement moral, pour agir sur l’homme et essayer de le sauver, de le régénérer, de l’arracher à la condamnation et à l'esclavage du péché. Et la révélation n’est pas le but, la fin pour l’homme; par la révélation, il reçoit une connaissance ; mais si cette connaissance reste à l’état de connaissance morte dans son intelligence (ce qui est possible en vertu de la liberté), rien n’est fait, le but est manqué; car le but, c’est le salut; le but, c’est la vie morale et religieuse que cette connaissance est destinée à susciter. La révélation n’est qu’un moyen. Il est vrai que c’est un moyen indispensable, un moyen sans lequel il n’y aurait ni vraie moralité ni vraie religion. Mais le but, il ne faut pas l'oublier et nous ne l’oublions pas, c’est la vie morale et religieuse de l’espèce humaine et des individus humains.
Mais cette conception de la révélation suppose que Dieu est semblable à l’homme? Il est vrai, c’est là notre point de départ. Nous croyons à la personnalité et à la liberté de Dieu. Et nous concevons l’action de Dieu comme l’action de l’homme. C’est dans ce sens-là que nous concevons le surnaturel, le miracle, et, par suite, dans ce sens-là que nous concevons la révélation qui n’est qu'un cas particulier de l’action surnaturelle de Dieu. Notre Dieu est un Dieu anthropomorphique.
Il est évident que tout change, si Dieu n’est pas conçu comme une personne morale, si on en fait l’espèce d’idole métaphysique nuageuse et vague que tant de théologiens en ont fait. Alors il n’y a plus de relations morales entre Dieu et l’homme. La religion se réduit à une vague adoration panthéiste, à une émotion vaporeuse. Il est bien clair qu’un pareil Dieu ne peut communiquer des idées. Pour en communiquer, il faudrait en avoir. Et un pareil Dieu n’en a pas. Il est au-dessus, si on veut, mais en tout cas il est en dehors de la pensée.
Entre ces deux conceptions, notre choix est fait. Et nous ne comprenons pas qu’un chrétien réfléchi et conséquent avec luimême puisse hésiter. Avec les prophètes de l’ancienne Alliance, avec Jésus-Christ, avec les apôtres, avec la piété simple et naïve plus profonde ici et plus vraie que la subtilité de certains savants, nous optons pour le Dieu Père, pour le Dieu vivant, pour le Dieu amour.
Il me semble que c’est bien à peu près ainsi que M. Godet comprend et envisage la révélation (1), quoiqu'il ne mette pas autant en lumière le caractère anthropomorphique de la conception évangélique. À dire vrai, nous doutons qu’il consentit à nous suivre jusqu’au bout. Mais pourtant, qu’il le veuille ou non, sa conception est au fond anthropomorphique.
C’est ainsi qu’il écrit ces paroles significatives :
« Est-il impossible à un ami de communiquer un projet à son ami, à un père d'annoncer une nouvelle à son fils, à un souverain de faire part de ses plans à son ministre » (2)?
On voit que M. Godet s’appuie, et avec grande raison, sur des exemples et des comparaisons empruntés à la vie morale humaine : un ami, un père. Au reste, le vénérable théologien va nous fournir l'occasion de préciser certains points qui n’ont pas été complètement éclaircis dans les réflexions qui précèdent. Après les lignes que nous avons citées, M. Godet continue :
(1) Revue chrétienne, 1 avril 1892 : « Révélation ». Lettre à M. Sabatier, par M. F. Godet.
(2) Art. cité, p. 264,
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« Et cependant, il y a entre ces deux hommes qui communiquent si aisément, une cloison, celle des deux corps dans lesquels sont emprisonnés leurs esprits. Et le Père des esprits de toute chair, esprit lui-même, ne pourrait pas communiquer avec les esprits émanés de lui et qui reçoivent incessamment de lui la vie, le mouvement et l’être ! »
lei on pourrait être tenté de faire une objection à l’éminent professeur. Vous traitez de cloison, pourrait-on lui dire, les corps dans lesquels vos deux interlocuteurs sont emprisonnés. Mais ce n’est pas cloison qu’il faut dire, c’est moyen de communication. Sans celte cloison, il nous est impossible de concevoir comment les
hommes pourraient communiquer entre eux. Les esprits humains
ne communiquent pas directement avec les esprits humains. — Il serait aisé à M. Godet, sans avoir pour cela besoin de sortir de la notion anthropomorphique de Dieu, de répliquer : il n’est nullement prouvé que ce qui est impossible à l’homme soit impossible à Dieu. De plus, il est bien permis d’admettre qu’un être dont l’entendement est assez développé pour cela — et Dieu doit, apparemment, répondre à cette condition — peut entrer en communication avec d’autres êtres inférieurs par le moyen de signes qu’il est capable d’instituer et qu’ils sont capables de comprendre. L'Écriture elle-même nous apprend que Dieu se sert parfois de certains moyens de communication : tableaux prophétiques, visions, apparitions, etc. (1). La nature extérieure, le corps et l’esprit de l’homme constituent comme une langue dont Dieu se sert pour parler à l’homme. Et puis, Dieu peut se révéler à l’homme direc-
tement. Nous l’avons déjà dit, il est loin d’être absolument sûr que l'esprit d’un ‘homme ne puisse communiquer directement avec l’es-
(1) Ci. Bœgner, Quelques réfleæions sur l'autorité en matière de foi, p. 24: « La révélation prophétique se fait tantôt sous forme d’une parole que le prophète entend, tantôt sous forme d’un songe, tantôt sous forme de vision. C’est surtout dans ce dernier mode que la réalité et l’objectivité de la révélation prophétique apparaissent. La vue des événements à venir que Dieu accorde aux prophètes est soumise aux mêmes lois, et sujette aux mêmes limitations que la vue matérielle, La conformation de l’œil, les lois de la perspective qui rapproche les plans éloignés et supprime les intervalles; tout
Cela agit sur la vision des choses, et cependant cette vision est réelle, objec-
tive, vraiment prophétique. » (Nous avons seulement corrigé la terminologie, en remplaçant lé mot inspiration par le mot révélation.)
prit d’un autre homme. J’ai fait allusion à ce propos aux phénomènes d’hypnotisme, de suggestion. Non pas que je veuille établir une assimilation entre ces faits et les faits de révélation. Non, dans le domaine religieux et moral, la liberté et la conscience sont toujours sauvegardées el respectées. Et l’homme n’est jamais plus pleinement lui-même que lorsqu'il est en relation avec Dieu. J’affirme seulement que nous ne connaissons pas tout, et que les faits étranges rappelés tout à l’heure montrent qu’il y a ou qu’il peut y avoir en l’homme des aspects cachés, des forces, des qualités latentes dont nous ne nous doutons pas — à plus forte raison, ne nous doutons-nous pas de tout ce qui est en Dieu.
Il va de soi que la révélation est un miracle, puisqu'elle est un produit, un résultat de l’action de Dieu. Sans l'intervention de Dieu, ces idées ne seraient pas venues à l’esprit de l’homme. Mais il en est de ce miracle comme de tous les miracles : il n’y a pas là violation des lois de la nature, violation des lois psychologiques de l’homme. Il y a simplement emploi, combinaison de ces lois par un Dieu qui les connaît, puisqu'il en est l’auteur, et qui sait tout ce qu’elles sont susceptibles de produire lorsqu'elles sont utilisées de telle ou telle manière. Il peut nous paraître a priori que cette façon de concevoir le miracle est plus difficile à admettre dans le cas de la révélation directe et immédiate que dans le cas des miracles physiques (1), parce qu’il nous semble que nous connaissons mieux les lois de l'esprit humain que les lois de la nature. Et peut-être bien Îles connaissons-nous mieux en effet. Mais, quoi qu’il en soit, notre connaissance de l’homme a ses bornes, et nul n’est capable de prouver soit que nous nous connaissons parfaitement nous-mêmes, soit qu’il est impossible à Dieu, sans faire violencé à la constitution de l’homme, de lui communiquer directement et immédiatement en certains cas certaines idées.
En vertu de ces considérations, nous complèterions volontiers à quelques égards les explications de M. Godet. Il se plaît à relever plusieurs cas où il doit y avoir révélation de l’idée en question, parce que l’homme dont il s’agit ne pouvait parvenir de lui-même à cette idée :
« Va vers Pharaon, et délivre mon peuple », dit l’Éternel à Moïse. Si Moïse avait obéi docilement à cette injonction, on pour-
(1) Quoique pour d’autres esprits la difficulté soit inverse,
den oies te mi Mi dé. re dé) L'ORS
rait penser qu’elle n’est qu’une simple fiction destinée à illustrer la foi et l’obéissance de ce grand serviteur de Dieu: mais elle ne rencontre chez lui que résistance et incrédulité. Il est peu probable qu’on l'ait inventée, en vue d’amener le récit de cette conduite du législateur. »
Je ne dis pas que M. Godet ait tort, je comprends son argument et je le trouve fondé. Il est clair que le caractère révélateur ressort bien nettement dans les exemples cités. L’individu n’est pas tenté de prendre pour révélation ce qui sort de son propre esprit. Et il n’y a pas d’ailleurs le moins du monde violation des lois de la nature. Mais j'irais plus loin : quand bien même telle déclaration de tel homme de Dieu pourrait être expliquée parfaitement comme pressentiment ou discernement moral, cela ne voudrait pas dire qu’il n’y ait pas action de Dieu et révélation de Dieu; car Dieu, par une libre. intervention, surnaturelle et pourtant naturelle, pourrait avoir dirigé toutes choses de façon à ce que les circonstances, le milieu, l’hérédité, etc., portent non pas nécessairement (la liberté peut toujours s'opposer à Dieu), mais enfin portent tel individu à telle idée ou à telle autre. Examinez tel développement : il ne s’est rien passé que de psychologique, que d’humain, semble-t-il, et pourtant tout cela ne se serait pas passé sans l'intervention constante du Dieu libre et personnel. A ce point de vue, il conviendrait donc de distinguer, à côté des cas spéciaux relevés par M. Godet et caractérisés par le désaccord entre la pensée de l’homme et la vérité qui lui est révélée, il conviendrait, dis-je,
. de distinguer des cas où au contraire la connaissance produite par
la révélation est en harmonie avec tout le développement de lindividu et pourrait être considérée par une exégèse rationaliste comme le simple produit de ce développement. Les révélations de cette dernière catégorie pourraient être à leur tour divisées en deux classes : celles qui sont connues de l'individu comme révélations, et celles qui sont en fait des révélations sans être connues pour telles. Dieu ne fait pas de miracles inutiles. Dans le cas où cela est bon, nécessaire, pour le salut du peuple d'Israël, pour l’humanilé, il convient bien alors que Dieu révèle qu’il y a révélation (1).
(1) Rappelons-nous que nous sommes et restons sur le terrain moral. Il nous faut, à nous, de la foi pour croire celui qui se pose en organe de la révélation de Dieu, Il lui faut, à lui, de la foi pour croire au caractère révélé
Mais il y a des cas où cela n’est pas nécessaire. Et peut-être même y a-t-il des cas où ce serait nuisible. Dans ces cas-là, soit à l'intérieur d'Israël, soit en dehors d'Israël, il y a révélation sans que celui qui la reçoit sache distinctement qu’il y a révélation.
Ces remarques doivent être appliquées aux chrétiens de nos jours.
Nous aussi, nous recevons des révélations divines. M. Godet l’admet :
« À mesure, dit-il, que les simples chrétiens reçoivent le salut, ils sont aussi les objets d’une révélation secondaire qui n’est que l'appropriation personnelle de la révélation primordiale et générale » (p. 273).
Seulement, bien souvent nous ne savons pas d’une manière authentique et indubitable que nos révélations sont des révélations. Et toujours la révélation en Christ reste la norme et la règle à laquelle nous devons soumettre nos révélations.
Revenons sur une de nos affirmations précédentes. La révélation est un miracle. Or on peut, avec Rothe, distinguer abstraitement deux sortes de miracles : les miracles absolus, et les miracles relatifs, c’est-à-dire les miracles dans lesquels Dieu ne fait qu’appliquer, employer et combiner les lois de la nature, et les miracles absolus dans lesquels Dieu crée directement, de telle façon que l’objet créé, dès son apparition, entre dans la nature, se soumelie à ses lois, devienne naturel et se comporte naturellement. Comme Dieu se sert toujours des voies les plus simples, il est clair a priorc qu’il usera plutôt des miracles relatifs que des miracles absolus. Mais on ne peut a priori repousser absolument l’idée des miracles absolus, parce que la liberté de l’homme et ses effets soit sur lui-même soit sur le monde peuvent constituer à Dieu des obstacles qui l’amènent à employer en certains cas les miracles absolus. |
Si, de ces considérations générales relatives au miracle, nous reportons notre attention sur ce miracle qui est la révélation, il
semble que, dans ce domaine, il ne puisse pas être question de mi- :
racles de création. C’est pourquoi je n’adopterais pas l'expression de créer, employée par M. Godet lorsqu'il écrit au sujet de Paul :
de ce qu’il annonce. Il est certain que Dieu n’impose pas, ne contraint pas. Ïl peut user de son influence, mais il ne nécessite pas.
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SL né à. hé 7 |
« Cette action révélatrice de l'Esprit s’est exercée d’une manière beaucoup plus intense chez Paul; car chez lui tout était à créer » (p. 268).
M. Godet emploie peut-être cette expression d’une façon métaphorique. Dans ce cas, nous ne faisons pas d’objection. Autrement, il ne peut être question de création. Dira-t-on que Dieu introduit dans l’esprit une idée toute faite? mais il n’y a pas plus création dans ce cas que lorsqu'un homme révèle à un autre homme une idée que celui-ci ne connaissait pas. Là où il pourrait y avoir création, ce serait dans le monde physique, si Dieu se servait de miracles de création physique pour faire entendre sa pensée à
: l’homme, pour servir de communication entre lui et l’homme. Mais
en vertu de l’économie et de la sobriété qui préside aux actions divines, ce cas, sans être impossible a priori, ne doit pas être tenu pour probable, ou du moins pour probablement très fréquent.
Arrivons aux paroles par lesquelles M. Godet conclut ses remarques au sujet de la révélation :
« Si réellement Dieu a conçu et arrêté un plan pour accomplir le salut de humanité, il a dû pourvoir, en le révélant à quelques hommes choisis par lui, à ce que tous en eussent connaissance et pussent avec pleine conscience et liberté accepter ou rejeter la main de réconciliation qu’il voulait leur tendre. S'il y a un salut divin, il doit être révélé, à moins que Dieu ne veuille le réaliser par un acte de sa toute puissance excluant l’acceptation libre de l’homme, ce qui est moralement impossible. »
Les adversaires de M. Godet ne manqueront point de crier ici à l’argumentation & priori. Mais ils ne pourront pas ajouter ce qu’ils ajoutent d'ordinaire : il ne faut pas décréter a priori ce que Dieu a dû faire, mais constater ce qu’il a fait. Car, justement, c’est après avoir consacré cinq pages à établir, textes en mains, que Dieu s’est révélé en fait, c’est seulement alors que M. Godet écrit les lignes que nous venons de citer. Au reste, il ne serait pas difficile de montrer que, s’il y a ici une argumentation a priori, 1l y en a une également du côté des adversaires qui nient les faits de révélation au nom de certaines théories aprioristiques de la connaissance. Et enfin, ce n’est pas argumentation a priori qu’il faut dire, c’est postulat moral. Oui, la révélation est possible à Dieu, elle est un fait,
et elle répond à un postulat moral. — Allons plus loin. La possibilité de la révélation est un postulat moral. Et tout postulat moral est lui-même en un sens une révélation.
Après avoir ainsi défini, exposé, prouvé autant qu’il en être question de preuve en ce domaine, la révélation, M. Godet cherche à marquer les relations qui existent entre la révélation et l’inspiration. Ses remarques sont le plus souvent excellentes. Elles appellent pourtant quelques réserves. « Dans la révélation, dit-1l, Dieu parle à l’homme; par l'inspiration, l’homme, qui a reçu la révélation, la communique aux autres hommes. » Cette définition de l’inspiration ne nous satisfait pas entièrement : on verra tout à l’heure comment nous la corrigeons et précisons. Lorsque M. Godet ajoute : « Si différents que soient ces deux phénomènes, le second ne peut pas ne pas accompagner le premier », nous devons faire une restriction en faveur de la liberté. Sans doute, Dieu choisit bien ses instruments et il ne fait ses révélations qu’à ceux qu’il juge susceptibles de les recevoir, de les recevoir non seulement par l'esprit, mais par le cœur et par la conscience. Pourtant il y a toujours la liberté humaine ; et comme la prescience des actes libres doit être repoussée, il ne peut être question pour les plans de Dieu et les prévisions de Dieu, toutes les fois qu’ils rencontrent la liberté humaine, que d’une probabilité, laquelle précisément est susceptible d’être déjouée par le libre arbitre. Il peut sembler que nous faisons ici une réserve purement théorique, de nulle importance en fait. Cependant l’Écriture ne nous donne-t-elle pas raison, par exemple dans l’histoire de Jonas ? Lorsque l'Éternel révèle à Jonas la destinée de Ninive, à savoir que dans quarante jours Ninive sera détruite, et ordonne à Jonas d'aller annoncer leur sort aux Ninivites, Jonas n’a rien de plus pressé que de s’enfuir. Cette fuite lui était-elle inspirée? Pour le faire obéir, Dieu est obligé de le faire avaler par une baleine.
M. Godet ne récusera pas le portrait de Jonas que nous trace Ja Bible annotée (p. 116):
« Sur ce fond lumineux de la miséricorde qui embrasse tous les êtres, se détache comme une figure sombre, celle de Jonas, qui accepte volontiers pour lui-même les soins délicats de la bonté divine, mais qui s’indigne d'avance à la pensée que les païens aussi pourraient devenir les objets de la grâce; qui, dans cette prévision irritante, se soustrait à la mission dont Dieu le charge, et qui, lorsqu’il voit son pressentiment se réaliser, ose tenir tête à l'Éternel,
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et repousse hardiment la leçon pleine de douceur qui lui est donnée par son Dieu. »
Il est clair que l’état d’âme de Jonas ne ressemble pas tout à fait à celui que M. Godet décrit en ces termes :
« L'acte révélateur, en mettant l’homme en contact immédiat avec le monde divin, l'élève au-dessus de lui-même, le ravit en Dieu et le plonge dans l’adoration; à mesure que Dieu paraît, l’homme disparait. L'Esprit qui a révélé, devenant inspirateur, donne alors à la voix humaine un timbre nouveau, exempt de toute nuance de satisfaction vaniteuse….. tout intérêt humain s’évanouit devant l'intérêt divin qui a envahi l’âme, etc. »
L'état d’âme de Jonas ne ressemble pas non plus à celui que la la Bible annotée dépeint en ces mots :
« Le fait de l'inspiration se reconnaît à deux traits. L'un est de nature positive : c’est l'intérêt absorbant de la gloire de Dieu... A ce premier trait en correspond immédiatement un second d’un caractère négatif : c’est l’anéantissement, du moins momentané, chez l'instrument choisi de Dieu, de la recherche du moi... »
Non, décidément, la révélation n’a pas eu cet effet chez Jonas (1).
C’est qu’il faut distinguer entre les diverses révélations, comme aussi il faut distinguer entre les divers individus auxquels les révélations sont adressées. C’est enfin qu’il faut laisser à la liberté sa place.
Poursuivant toujours son parallèle entre la révélation et l’inspiration, M. Godet continue :
« La révélation est, chez celui qui la reçoit, un état momentané, quoique son résultat demeure. L'état d'inspiration, du moins dans la nouvelle alliance, demeure chez la personne qui a une fois reçu le souffle d’en haut. Il peut varier d'intensité, mais il ne cesse point complètement. Le croyant est devenu une fois pour toutes un homme spirituel. Le souffle divin ne le quittera que s’il s’attire luimême ce châtiment par une série d’infidélités. »
(1) Il importe peu à notre argumentation que le livre de Jonas soit le document d’une histoire réelle ou un récit entièrement fictif.
On remarquera que, sur la question de la liberté, le langage de M. Godet est toujours un peu flottant. La restriction (du moins dans la nouvelle alliance) et l’aveu que le souffle divin pourrait quitter l’homme spirituel suffisent à la rigueur. Pourtant, on aurait envie de savoir jusqu’à quel point Pierre était inspiré lorsque Paul lui résista en face à Antioche (Gal. 1, 11-14). De plus, M. Godet me paraît user d’un langage peu précis quand il désigne la révélation comme « un état de celui qui la reçoit »; s’il fallait prendre les mots à la lettre, ne nous mèneraient-ils pas à la théorie de M. Sabatier, puisqu'ils feraient consister la révélation elle-même dans un état subjectif? Pour M. Godet comme pour moi, la révélation, c’est l'acte de révéler, acte divin, momentané; cet acte produit chez lui, qui reçoit le message, un état définitif : la connaissance de la chose qui a été révélée. Sans doute cette connaissance est d’abord un acte, un acte intellectuel, mais elle devient un état. Maintenant, pour ce qui est de l'inspiration, la pensée même de M. Godet, très exacte, peut être présentée et résumée sous une forme plus netle, si on introduit ici la distinction entre les auteurs inspirés et les écrits inspirés. Revenons à notre analyse : d’abord la révélation acte de Dieu, puis la connaissance, acte et état de l’homme. Si cette connaissance est reçue par le cœur, elle produit sur l’âme tout entière, grâce à l’action du Saint-Esprit, une impression morale et religieuse, et l’âme tout entière est sanctifiée, élevée, purifiée, exaltée dans le sentiment comme dans la volonté, c'est-à-dire que l’âme est inspirée. L’inspiration est l’acte du Saint-Esprit qui influe sur l’âme, l’illumine, la pénètre, lui communique, lui maintient et lui augmente la vie. La connaissance produite par la révélation est pour le Saint-Esprit un instrument qu'il manie de façon à atteindre le cœur et la volonté de l’homme. Et lorsque l’homme n’oppose pas le refus de sa liberté, le résultat de l'inspiration est la vie chrétienne elle-même, susceptible de croître ou de diminuer ou de se perdre, et toujours provoquée dans l’âme par le Saint-Esprit au moyen de la connaissance. Il n’y a pas différence de nature entre l’inspiration des organes de la révélation, et l’inspiration des simples chrétiens, quoique assurément il puisse y avoir et il y ait des différences de degré, et qu’une différence de degré ne soit pas forcément une petite difié-
rence. Quant aux organes de la révélation, s’ils sont inspirés, leur
parole par conséquent l’est aussi, de la même façon et dans la
même mesure que leur âme même, et par suite leurs écrits également sont inspirés de la même façon et dans la même mesure que leur parole.
Nous ne pouvons pas ne pas trouver un certain manque de netteté dans la manière dont M. Godet expose une différence très importante, dit-il, entre la révélation et l’inspiration.
« Il est dans l’essence de la première de ne pouvoir point être répétée, tandis qu’il est dans la nature de la seconde de se perpétuer au sein de l’Église » (p. 272).
Cependant, M. Godet reconnaît que, « à mesure que les simples
chrétiens reçoivent le salut, ils sont aussi les objets d’une révéla-
tion secondaire. » Donc la révélation se perpétue au sein de l’Église. Mais, répondra M. Godet, il y a une très grande différence entre la révélation primordiale et générale et la révélation secondaire. D'accord, mais il y a aussi une très grande différence entre notre inspiration à nous, chrétiens du xix° siècle, et l’inspiration des apôtres, cette inspiration dont M. Godet dit :
« Puisqu’il y a une relation étroite entre révélation et inspiration, ceux qui ont été jugés dignes d’être instruits directement du salut de Dieu, ont reçu au degré le plus éminent le souffle de l'inspiration par lequel ils devaient l’annoncer au monde. »
Qu'est-ce à dire? C’est que la pensée de M. Godet doit être précisée. La révélation se continue dans l’Église, tout comme l'inspiration. Voyons d’abord ce qui se passe pour l'inspiration : il n’y a qu’une différence de degré, non de nature entre l'inspiration des apôtres et la nôtre; car l’inspiration n’est pas autre chose que l’action morale et religieuse que le Saint-Esprit produit sur l’âme humaine tout entière en utilisant à cet effet certaines connaissances comme instrument. L'âme humaine reste foncièrement identique à elle-même dans les divers individus ; les faits du salut, leur sens, leur but et leur portée restent les mêmes, l’Esprit divin reste le même : il ne peut donc y avoir dans l’inspiration que des différences de degré. Les apôtres sont et seront toujours plus inspirés, pour beaucoup de raisons, mais en particulier pour celle-ci : ils connaissaient plus complètement l’histoire du salut, dont ils avaient
été témoins et la personne du rédempteur; en supposant chez deux individus une fidélité égale à la part de lumière reçue, une connaissance supérieure doit provoquer ou permettre plus d'inspiration. Mais si les apôtres connaissaient plus complètement que nous
l'histoire du salut, il ne faut pas exagérer cette différence, car il :
nous ont transmis la connaissance de ce qui est essentiel. Et il ne faut pas oublier que nous avons, nous, l’histoire de l’Église, qui est certes trop souvent une histoire de péché et d'erreur, mais qui nous présente aussi bien des interventions miraculeuses et des révélations du Dieu de Jésus-Christ. Voilà des connaissances que n'avait pas l’Église primitive, et dont le Saint-Esprit peut se servir pour influer sur nous.
Maintenant, en ce qui concerne la révélation, il y a entre la
révélation primordiale et générale, et la révélation secondaire une
grande difiérence.
« Le plan du salut une fois révélé au monde, dit M. Godet, il est clair qu’il ne saurait l’être une seconde fois; il ne reste plus qu’à le proclamer jusqu’au dernier hameau de la dernière peuplade qui habite le globe. »
La révélation primordiale et générale est une révélation faite sans doute à des individus, mais concernant l'humanité tout entière. Au contraire, la révélation secondaire « n’est que lappropriation personnelle de la révélation primordiale et générale », c’est une révélation particulière, ne concernant que l'individu, et supposant comme base, preuve, critère, instrument, la révélation primordiale et générale.
Enfin, en ce qui concerne les rapports de la révélation et de l’inspiration, toutes les deux sont des actions de Dieu : par la révélation, Dieu agit spécialement sur l'intelligence : il fait connaître; par l’inspiration, il agit sur l’âme tout entière : il fait sentir, il fait éprouver et expérimenter, il fait vouloir, il fait vivre — dans la mesure où tout cela est possible en respectant la liberté humaine. La révélation est moyen, l'inspiration est but pour Dieu. De même que pour l’homme la connaissance est moyen, et la vie est but. Il suit de là que la révélation doit présenter assurément, soit dans l’espèce soit dans l'individu, un caractère de discontinuité qui la différencie de l'inspiration. L’inspiration peut être, doit être continue. Lorsqu'une
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fois la connaissance est produite dans l’homme et possédée par lui, l'Esprit saint peut agir dans l’humanité, dans l'Eglise, dans les individus, il peut agir d’une façon continue en employant d’une façon continue l'instrument mis une fois pour toutes entre ses mains. La révélation au contraire procède par jets brusques en un sens; elle procède ainsi dans l'humanité; les diverses révélations fondamentales du salut ont été progressives sans doute, mais séparées par des intervalles; et elles se sont terminées avec Jésus-Christ et les apôtres pour ne plus recommencer. Et dans l'individu, il en est de même. Nous dirons donc que la révélation a un caractère unique et instantané, el que, pour ce qui est de la connaissance qui en résulte pour l’homme, si on envisage la prise de possession intellectuelle de la chose révélée, cette prise de possession est instantanée et unique; et si on envisage l’état intellectuel produit par la révélation, cet état intellectuel est permanent, acquis, définitif, donné. |
En terminant, M. Godet fait remarquer que saint Paul nous concède le droit de libre examen en ce qui concerne les choses simplement inspirées, liberté d’assimilation, mais aussi de rejet. « Le produit de l'inspiration ne s’impose pas avec la même autorité que celui de la révélation. » Il serait donc intéressant de savoir comment tracer « la limite qui, en dedans du domaine général de l'inspiration scripturaire, circonscrira le cercie plus restreint de la
révélation ». Les réflexions que M. Godet nous présente à ce sujet
sont intéressantes, mais il ne doit pas se dissimuler qu'il nous invite lui-même à une sorte de triage (1). Triage, questions de limite, de degré, tout cela est indissolublement lié au subjectivisme (2), à un certain subjectivisme qui est à la fois inévitable et moral.
Que l’on ne se hâte pas trop de triompher de notre déclaration pour assimiler notre position à celle de M. Sabatier. En réalité, ce sont deux positions absolument différentes. Comme l’a fort bien dit ailleurs M. Godet :
(1) De même que dans son analyse des cinq premiers chapitres de la seconde épître aux Corinthiens (« Explications en réponse aux questions d’un laïque curieux », Chrétien évangélique, 20 septembre 1891, p. 388-591).
(2) M. L. Monod (Le problème de l'autorité, p. 10) et M. P. Chapuis (Écangile et Liberté) ont raison sur ce point.
« Où placer dans l’Écriture la limite entre ce qui est révélé et ce qui ne l’est pas? Il est clair que cette question ne se pose pas pour ceux qui admettent la théopneustie absolue. Pour eux, la Bible est la révélation elle-même, rédigée sous la dictée de l'Esprit saint d’un bout à l’autre; il n’y a donc pas de distinction à établir dans ce livre. La question ne se pose pas non plus pour ceux qui n’admettent d'autre révélation que Les faits de l’histoire sainte et qui pensent que l'interprétation de ces faits est livrée à notre jugement aussi bien qu’elle a été remise autrefois à celui des apôtres » (1).
Ainsi la question ne se pose pas pour M. Sabatier qui se refuse à admettre qu’une idée quelconque, si simple et si concrète soilelle, puisse avoir été révélée. Quant à nous, nous repoussons le commode {out ou rien. Entre : tout et rien, il y a : quelque chose, et c’est là qu'est la vérité. Mais cette question reviendra à propos de l’autorité dans le chapitre suivant.
Nous ajouterons simplement une réflexion. Il n’y a pas, entre l'inspiration et la connaissance qui en résulte, ce même lien de causalité étroite, directe et immédiate qu'entre la révélation et la connaissance qui en découle. La révélation a pour premier effet la connaissance, quoique cette connaissance puisse ensuite susciter une vie : révéler, c’est faire connaître. L’inspiration a pour premier effet la vie, quoique cette vie puisse ensuite donner lieu à une connaissance : inspirer, c’est faire vivre. Dans un cas, la connaissance précède et conditionne la vie; dans l’autre cas, la vie précède et conditionne la connaissance. C'est-à-dire qu’il faut distinguer deux espèces de connaissances : les connaissances antérieures et les connaissances postérieures à la vie.
Après avoir lu l’étude de M. Godet, la première impression que l’on éprouve, lorsqu'on étudie l’Æssai sur la connaissance de M. Sabatier, c’est que ce dernier ne tient nul compte du travail du professeur de Neuchâtel et reproduit tranquillement ses propres affirmations ou négations, comme on voudra les appeler, sans prendre en considération les critiques qui lui ont été adressées et sans montrer l’erreur de la théorie qui a été opposée à la sienne.
(1) « Explications en réponse aux questions d’un laïque curieux» (CArétien érangélique, 20 septembre 1891, p. 386).