‹ De la connaissance religieuse; Essai critique sur de récentes discussionsChapitre 31 sur 38 · RO TT · texte numérisé non relu

RO TT

Il semble qu’on se trouve en présence d’une nouvelle lacune de la théorie de la connaissance de M. Sabatier, à savoir le manque d’une discussion approfondie du problème de la révélation. Il semble que M. Sabatier n’aborde pas en face une question qui en valait cependant la peine. En y réfléchissant, toutefois, on devient plus juste pour le professeur de Paris. On se dit qu’il n’a pas voulu prolonger la polémique entre lui et M. Godet : pour qu’une polémique cesse, il faut bien que l’un des deux combattants s’arrête et renonce à répliquer, ce qui ne signifie point toujours qu’il se reconnaisse battu. Au lieu de continuer à guerroyer avec son collègue, M. Sabatier a préféré exposer positivement ses propres idées, sa propre théorie de la connaissance, et, en y regardant de près, il n’est pas difficile de se convaincre que cette théorie sape les bases mêmes de la théorie de la révélation de M. Godet qui est, avec quelques modifications, la nôtre.

Rappelons-nous en effet quelques-uns des principes de M. Saba-

. tier que nous avons déjà examinés et réfutés.

Le subtil écrivain omet le péché et la chute, et considère la religion comme un principe un et identique à lui-même qui se développe normalement à travers les religions historiques. Depuis l’homme primitif presque animal jusqu’à Jésus-Christ, l'humanité a évolué régulièrement, en religion, suivant une direction rectiligne et unilinéaire. Dès lors, à quoi bon une révélation? Si tout se passe si bien sans que Dieu s’en mêle, pourquoi s’en mêlerait-11? Ou plutôt, il s’en mêle sans doute, mais dans ce sens que c’est lui qui

. a établi les lois de l’évolution et qu’il est immanent à l’évolution,

et l’action divine uniforme et constante doit ressembler à l’action constante et uniforme d’une loi. Il n’est pas nécessaire que Dieu fasse savoir quelque chose à l’homme. Si la chose en question est inconnaissable, Dieu ne saurait faire que l’homme la connaisse. Si elle est connaissable, l’évolution portera tout doucement l’homme à cette connaissance. Le miracle est ou impossible ou inutile. Une semblable conception tend au panthéisme et au déterminisme.

Un autre principe de M. Sabatier, c’est que l’idée n’influe pas sur le sentiment, sur la vie. Il est bien obligé parfois de relâcher un peu sa propre adhésion à son propre principe. Mais enfin c’est son principe. La vie d’abord, en date comme en importance, l’idée après. — Il va de soi qu'il ne saurait admettre la révélation, qui consiste justement à faire connaître quelque chose, parce que la

268 DE LA CONNAISSANCE RELIGIEUSE Rene

connaissance influe sur la vie. L'idée de la révélation est le contrepied de la pensée de M. Sabatier. Dira-t-on que ce dernier peut conserver la révélation en la présentant de la façon suivante : l’idée découle de l’expérience intime, Dieu se sert de l’expérience

intime pour faire parvenir l’homme à une certaine idée? Mais ce

serait encore le contre-pied de la théorie de notre auteur. Car, dans ce cas, l’expérience religieuse serait simplement moyen, et la connaissance, l’idée serait le but. Ce serait de l’intellectualisme. Supposez que, pour échapper à cet intellectualisme, on tienne le langage suivant : Dieu provoque l'expérience pour en faire naître l’idée; en ce sens l’idée est un but; mais c’est un but qui est en même temps un moyen; si Dieu veut faire naître l’idée dans dans l’homme, c’est pour que l’idée à son tour influe sur l’expérience, et que d'expérience en idée, d'idée en expérience, l’homme progresse et s’avance vers la connaissance et la vie parfaites — si on tenait ce langage, on reconnaîtrait l'influence de l’idée sur l'expérience. Le principe de M. Sabatier deviendrait quelque chose d'assez anodin, quelque chose d’analogue à la fameuse question de savoir qui a commencé : le premier œuf ou la première poule. De quelque façon qu’on résolve cette palpitante question, toujours est-il que actuellement il faut une poule pour faire un œuf, et il faut un œuf pour faire une poule. Eh bien! que ce soit l’expérience | ou la connaissance qui ait commencé, toujours est-il que, actuellement, on pourrait dire que s’il faut de l'expérience pour produire une connaissance, il faut une connaissance pour produire l’expérience. M. Sabatier n’admettrait pas cette action et réaction de l’expérience et de la connaissance l’une sur l’autre. Ce serait passer de sa théorie dans la nôtre, ce serait se dépouiller de toute objection sérieuse à notre conception de la révélation. LGoneluons. que la théorie du professeur de Paris sur les rapports de la vie et de l’idée exclut la rév élation. a. Que fait alors M. Sabatier? Il rejette la chose, mais il conserve le mot, ce qui n’est propre qu’à donner le change et à produire la confusion. Il réduit la révélation (objective) à l’expérience (subjective). Ainsi que l’a remarqué M. Godet, il confond la révélation et l'inspiration et emploie le terme rév ‘lation comme synonyme du terme inspiration. Sans doute, l'ingénieux écrivain nous dira que, d’après une de ses théories (est-ce la seule? est-ce la définitive ?), l'expérience est produite par Dieu. Il y a donc une action objective de Dieu; c’est à cette action qu’il donne le nom de révéla-

tion, en réservant celui d'inspiration pour le résultat de cette action. Mais nous répondrons que, dans ce cas, révéler, c’est, d’après lui, faire éprouver et non plus faire connaître, faire éprouver ‘sans intervention d’élément intellectuel. Il faudra bien qu’il avoue que sa conception diffère de la conception chrétienne ordinaire, et que

sa langue n’est pas la langue de tout le monde. Et nous ajouterons

que la définition qu’il donne ainsi de la révélation est précisément :

celle qui convient d’après nous à l'inspiration : l’inspiration n’est pas la vie chrétienne elle-même, l'inspiration est l’acte du Saint- Esprit qui, se servant des connaissances comme instruments, régénère, convertit, sanctüfie, console l’âme. M. Sabatier confond bien l'inspiration etla révélation, et il supprime la révélation.

Un autre principe de notre auteur, c’est la subjectivité complète et irrémédiable de la connaissance religieuse. Ici nous n’avons pas besoin d'opérer la moindre déduction en partant des prémisses de M. Sabatier. Il pose lui-même en axiome que

« Dieu ne se révèle que dans et par la piété »; que « L'objet des connaissances religieuses est immanent dans le sujet même et ne se révèle que par l’activité subjective de ce sujet » (A. L., p. 213; HR, 0:-3p. 221) (1).

Il est visible que la révélation, dans le sens réel du mot, est supprimée : nous l’avons déjà fait observer en traitant du subjectivisme de la connaissance religieuse. Si la religion est un fait essentiellement subjectif, elle n’a pas de réalité en dehors du sentiment religieux, lequel germe spontanément dans l’âme humaine et se crée à lui-même des formes diverses qui correspondent aux étapes successives de son développement. Le christianisme est l’une de ces formes ; on nous affirme que c’est la plus parfaite de toutes, et, à ce titre, la forme définitive, affirmation trop illogique pour réussir à nous rassurer. Mais, dans tous les cas, le christianisme n’est qu’une modification du sentiment religieux; ce n’est pas une intervention de Dieu dans l’histoire pour relever et sauver l'humanité déchue. La rédemption, comme la chute, la grâce, comme le péché, perdent leur

(4) Dans la 1V* des thèses publiées par Évangile et Liberté, nous lisons : « L'activité religieuse du sujet ou la piété, en qui et par qui seule se révèle l’objet même de la connaissance religieuse, Dieu... »

réalité objective pour devenir des états successifs de la conscience, des modifications diverses du sentiment religieux qui constituent les phases progressives d’un même développement s’accomplissant d’une façon naturelle et spontanée sous l'influence de la Provi-

dence de Dieu. Il n’y a plus de révélation positive; car, encore une :

fois, à quoi bon une révélation ? qu’y a-t-il à révéler ?

Enfin, pour nous borner, un dernier principe de M. Sabatier, c’est le symbolisme. L'objet de la religion, Dieu, est un x inconnaissable, isolé dans ses attributs (?) métaphysiques, dans son éternité, son infinité, etc. Ce Dieu ne peut se révéler, car alors il entrerait dans le temps et dans l’espace, il deviendrait fini, limité, il ne serait plus Dieu. Ce Dieu ne peut se révéler; car, pour révéler, il faut avoir quelque chose à révéler : idée, sentiment, projet, désir, volonté. Mais supposer quoi que ce soit de ce genre en Dieu, c’est le faire entrer dans nos catégories, c’est le priver de sa divinité et en faire une créature individuelle semblable à nous. Mettre du connaissable au sein de l’inconnaissable même, c’est une contradiction. Supposer que l’inconnaissable se révèle à des êtres connaissants, c’est une absurdité, c’est supposer que linconnaissable esi connaissable. Par sa conception de Dieu, M. Sabatier nie le principe même qui est à la base de l’idée de la révélation, à savoir la conception anthropomorphique de Dieu. Rejeter l’anthropomorphisme, pour qui s'entend soi-même, c’est rejeter la révélation.

La théorie de la connaissance de M. Sabatier ëst donc absolument opposée à l’idée de révélation, et alors on conçoit sans peine qu’il ne se soit pas senti poussé à combattre directement la conception évangélique de la révélation. Il a estimé qu'il lui suffisait d'établir sa théorie de la connaissance.

En ce qui nous concerne, comme nous avons déjà réfuté, ou complètement modifié, les principes de cette théorie de la connaissance, nous pouvons nous considérer comme ayant réfuté les idées de M. Sabatier sur la révélation. Et nous ne nous sommes pas borné à réfutér notre sympathique adversaire, nous avons exposé positivement notre conception. |

Néanmoins, nous devons insister ici sur la remarque suivante : M. Sabatier a, en fait, indirectement contredit M. Godet sur tous les points, sauf un : la question biblique, exégétique. M. Godet a montré d’une manière péremptoire à notre sens que la Bible nous

do à a Ed Sn, 27 L:,

enseigne qu'il y a eu des révélations de faits particuliers, et une révélation générale du plan de Dieu pour le salut. Pour mon comple, je ne vois pas ce que l’on pourrait objecter ici à M. Godet, en demeurant sur le terrain évangélique. Je vois plutôt ce que l’on pourrait ajouter à ses explications. Il n’y aura qu’à sortir du terrain évangélique, à déclarer que les Écritures ne sont pas une autorité même en matière de foi, même en ce qui concerne le salut; il ne restera qu’à dire que les Écritures se sont trompées du commencement à la fin, qu’elles nous donnent une idée fausse de Dieu, une idée fausse de l’homme, une idée fausse de Jésus-Christ, une idée fausse de la religion, de la révélation, de la rédemption, du salut. I] serait pourtant étrange que l’expérience normale de Jésus-Christ et des apôtres les aient conduits à tant de billevesées que nous, avec notre expérience imparfaite, nous corrigeons si aisément! Il faut donc ici rejoindre la théorie de l’évolution : la Bible, Jésus-Christ, les apôtres, tout cela représente un point de vue dépassé. Notre expérience est supérieure à l’expérience du Christ et de ses apôtres, comme notre connaissance l'emporte sur leur connaissance. Ainsi que le dit et le répète M. Sabatier, le fleuve coule toujours.

Si notre auteur ne s’est pas senti poussé à réfuter en règle la conception évangélique de la révélation, il lui porte bien çà et là incidemment quelques coups; mais le plus souvent ces coups tom- . bent à côté, car ce n’est pas à la vraie conception évangélique, à celle de M. Godet êt à la nôtre, qu’ils s’adressent.

C’est ainsi que M. Sabatier prend la peine de réfuter la théorie d’après laquelle la révélation consisterait dans la proclamation de spéculations abstraites et abstruses. Il ne s’aperçoit pas qu'entre cette théorie et sa propre négation de la révélation, éertium datur : il y a l’idée évangélique de la révélation.

« Pas n’est besoin, écrit notre auteur, qu’on nous révèle des idées abstraites; notre esprit est parfaitement apte à les produire. Le point capital, où l’action de l'Esprit de Dieu est vraiment nécessaire, c’est de nous faire faire une expérience nouvelle, de poser en nous un commencement de vie. Nous sommes morts dans nos fautes et dans nos péchés. On ne nous aide pas en nous donnant une idée abstraite de plus, mais en nous ressuscitant. Modifiez d’abord ma

vie intime, mon rapport concret avec Dieu, je me charge bien moimême de modifier ensuite ma dogmatique » (1).

Laissons de côté l’épithète d’abstraites; et parlons simplement d'idées. Vous dites : on ne nous aide pas en nous donnant une idée de plus. C’est absolument erroné. Je suis dans une maison qui brûle et ne sais comment me sauver. Assurément, si on veut m'expliquer la théorie de la combustion, ou celle de la chute des graves, on ne me sauvera pas. Mais on me crie : allez vous jeter par la fenêtre de telle chambre, on a mis de la paille et des matelas dessous; jy vais; je saute; et je suis sauvé. — Je marche tranquillement dans la rue, le soir, rentrant chez moi. On ne m’expose aucune théorie physiologique, médicale ou sociale. Mais on me dit : ne passez pas à tel endroit, il y a en embuscade des voleurs qui vous dévaliseraient et peut-être vous tueraient. Je profite du conseil, et je suis sauvé. — Dans un siège, je n’ai plus de quoi manger. Assurément on ne me sauvera pas en m’exposant la plus parfaite théorie de la digestion. Mais on m'indique un endroit où se trouve caché du pain, j'y vais, j'en prends, j'en mange, el je suis sauvé. — IL serait trop facile de multiplier les exemples. De même, je suis mort dans mes fautes et dans mes péchés. Dieu envoie son fils qui meurt pour moi; et il me dit : crois en lui, accepte sa médiation et son sacrifice. Je crois en lui, et ma vie intime est modifiée, mon rapport concret avec Dieu est transformé. Voilà qui est psychologique, et voilà qui est moral. La théorie de M. Sabatier est de la magie : c’est Dieu créant et produisant dans l’homme la vie religieuse à l'insu de l’homme.

Dans l’Æssai sur la théorie de la connaissance, M. Sabatier expose et réfute la théorie de Joseph de Maistre et de Bonald sur la révélation primitive, théorie qui, il le dit lui-même, « n’a plus besoin d’être réfutée. » Mais il ne suffit pas d’avoir réfuté cette théorie pour avoir réfuté toute idée de révélation.

« La communication d'idées ou de vertus surnaturelles au premier homme implique contradiction, dit M. Sabatier; elle nous force en effet d'imaginer en lui des pensées antérieures à l’action de son intelligence et des vertus antérieures à l’exercice de sa volonté. De plus, on méconnaît la nature de l’esprit lorsqu'on en fait je ne sais

(1) Revue chrétienne, janvier 1892, p. 86,

4 « Ç CIN? re ds

PTT nn 2. A ES car te, à

quoi de passif et d’inerte. L'esprit, c’est la force pensante et voulante, c’est-à-dire une force essentiellement productive de pensées et de volitions. S'il n’est pas cela, il n’est rien » (A. L., p. 299; R. C., p.255).

Voilà qui est bien et qui réfute à merveille la théorie d’après laquelle le premier homme aurait reçu foules ses idées par révélation avant de penser par lui-même. L'hypothèse des révélations, introduite dans l’histore, implique elle-même, chez l’homme auquel elles s’adressent, une nature à la fois rationnelle et morale, apte au raisonnement et capable de jugements moraux, pourvue de notions morales. Mais il est évident qu’il n’y a là absolument rien qui s’oppose à ce que les prophètes aient reçu des révélations, il n’y a même rien qui s’oppose à ce que Dieu ait révélé à Adam tel fait particulier, telle idée spéciale. Adam, par cela seul qu’il était homme, était un être spécifiquement moral et rationnel, donc un être susceptible de recevoir des révélations. La révélation, telle que les protestants y croient, sort indemne de cette critique.

Un des auteurs dont M. Sabatier s’est inspiré, M. O. Pfleiderer, fait à l’affirmation d’une révélation primitive les objections suivantes : Dans cette hypothèse, comment expliquerons-nous le fait de la variété de la foi en Dieu chez les peuples divers? Comment se fait-il que plus nous remontons à l’origine des sociétés religieuses, plus la vérité est impure el insuffisante? Un enseignement parti directement d'en haut devrait, ce semble, être le même et

également pur chez tous. Pour répondre à ces objections, on a recours à une hypothèse subsidiaire : c’est le péché, dit-on, qui a altéré la foi primitive. On se demande cependant si Dieu, qui, dans l’origine, pouvait communiquer la vraie foi à l'humanité par une révélation, ne pouvait pas plus aisément encore préserver l’humanité de la perte de cette connaissance précieuse? Aurait-il été digne de sa sagesse pédagogique d'abandonner immédiatement l'enfant inexpérimenté à luï-même pour le ramener seulement après de longs égarements à l’aide d’une révélation nouvelle? Ajoutons que l'idée d’une communication doctrinale de la connaissance religieuse offre de grandes difficultés. D'abord, la conception d’un Dieu docteur est un grossier anthropomorphisme. Ensuite, l’enseignement le plus parfait ne peut réussir qu’à condition que l’aptitude de l'élève y corresponde. Or, comment l’homme primitif aurait-il pu saisir la

grande pensée d’un seul Dieu infini, qui est esprit? Apprendre, c'est s'approprier de nouvelles idées à l’aide de celles qu’on avait déjà recueillies et de la nouvelle force intellectuelle obtenue par elles. Il en résulte que l’appropriation d'idées supérieures, plus

générales, suppose une certaine mesure d’instruction antérieure.

Enfin l’humanité ne pouvait conquérir que par une culture séculaire ce qui se. ramasse chez nos enfants dans l’espace de quelques années, grâce à l’héritage du passé qui a réfléchi pour eux et dont ils peuvent disposer. Nous concluons donc qu’une connaissance toute faite à l’aide d’une révélation divine est condamnée, indépendamment de toute théologie, par l’incapacité psychologique de l’humanité primitive.

J'avoue que je ne suis pas sans ressentir quelque... étonnement en face de cette argumentation. Comment! le péché et les effets du péché sur la connaissance religieuse traités d’hypothèse subsidiaire ! Dans quelle cellule monastique éloignée du monde et des hommes M. Pfleiderer a-t-1l élaboré cette étrange théorie? Ignoret-il donc que dans chacun de nous, les jugements mêmes et les croyances sont des fonctions en parties nécessaires de la situation morale que nous nous sommes faites à nos propres yeux par nos décisions? On veut toujours être logique et jamais on ne renonce à se justifier. On maxime sa conduite. Et, en ce sens, M. Sabatier n’u pas tort de dire que la doctrine naît de la vie. Oui, en ce sens, telle conduite et telle expérience d’abord, telles maximes ensuite el tel système de vie; finalement telles tendances quant au règlement des questions sociales, et telles dispositions mentales pour juger du monde et de la destinée. Et la solidarité vient consacrer et accroître tout cela, en transmeltant aux enfants par voie d'exemple, de précepte, d’hérédité, des habitudes de penser qui deviennent insurmontables quand plusieurs générations successives ont poussé dans la même direction et qui se traduisent en coutumes populaires, en croyances communes, en rites religieux. Et ainsi s’établit et se fixe la dégradation d’esprit en matière religieuse. D'ailleurs, comme Ja cristallisation mentale n’est jamais irrévocable, comme la liberté humaine n’est pas annihilée, mais reste encore susceptible de conversion vers le bien, comme de plus Dieu est là qui agit dans l’histoire, l’erreur en matière religieuse n’est pas définitive; et l’histoire des religions, bien consultée, ne nous montre ni un progrès interrompu vers la religion parfaite ni une décadence continue

me ee

dans l’ignorance et l'erreur religieuse, mais bien un mélange, un va et vient incessant. M. Pfleiderer ne s’en douterait-il pas? Combien n’est-ce pas caricaturer la conception évangélique de la révélation primitive, que d’en faire une théorie d’après laquelle Dieu aurait abandonné immédiatement l'enfant inexpérimenté à luimême pour le ramener seulement après de longs égarements à l’aide d’une révélation nouvelle! Et puis quel oubli des distinctions les plus simples, de la distinction entre une connaissance parfaite, un système doctrinal et une simple idée, concrète, élémentaire! Enfin le reproche d’anthropomorphisme ne nous émeut pas; nous n’avons pas honte de l’anthropomorphisme dont la cause se confond pour nous avec celle de la religion et de la révélation. Pour ce qui est de la question : comment l’homme primitif aurait-il pu saisir la grande pensée d’un seul Dieu infini qui est esprit? — elle ne nous touche pas, attendu que cette grande pensée est une grande contradiction; linfini est un non sens, à moins que l’on n’entende par infini l’indéfini, ce qui est tout autre chose, ou le parfait, qui est précisément, comme son étymologie l'indique, quelque chose d’achevé, d’accompli, de fini. Sans doute, l’idée d’une morale, d’abord, l’idée de l’existence de Dieu ensuite, sont logiquement antérieures à l’idée d’une révélation dont elles sont les conditions. Mais nous ne voyons pas pourquoi l’homme primitif aurait été incapable de concevoir des notions morales élémentaires et une notion élémentaire de Dieu.

A la théorie du théologien Pfleiderer, nous opposons ces paroles bien plus profondément religieuses et plus vraies d’un philosophe, M. Renouvier :

« On supposera que ce premier couple, ou ces premiers couples humains, sur lesquels nous ne possédons ni renseignement direct ni induction satisfaisante, ont été, durant une certaine époque et nous ne savons sous quelles formes, des objets de communication et de grâce divine. L'infidélité, pour eux, aura consisté à s’écarter tout ensemble et de l'idéal humain inhérent à leur nature et de l’ordre divin, de la société divine dont ils avaient la participation. Nous paraissions tout à l'heure, en expliquant le sens du péché originel, nous éloigner sinon de l'esprit le plus pur, au moins beaucoup de la lettre du christianisme. On voit combien nous nous en rapprocherions ici. Entendues largement, les sciences de la nature ne sont pas aptes à l’infirmer, car elles n’ont, elles aussi, que leurs

inductions, qui ne deviennent pas plus fortes parce qu’on les insinue comme des connaissances certaines, ainsi qu’on se permet trop souvent de le faire. Ce terrain nous paraît donc sérieusement ouvert et libre à ce qu’on appelle parfois le mysticisme, à ce qui est réellement la religion. Nous ne pensons pas que la science vienne jamais l'y déranger : l’histoire morale des premiers êtres moraux lui échappera toujours en vertu de son esprit et de ses procédés » (1).

Revenons à M. Sabatier. Voici comment il exprime son opinion sur l'inspiration religieuse :

« On peut voir, dit-il (R. L., p. 228; À. C., p. 336), en quoi consiste psychologiquement l'inspiration religieuse. Elle n’a ni pour but ni pour effet de recevoir et de communiquer aux hommes des idées exactes el objectives, toutes faites, sur ce qui, par nature, est scientifiquement inconnaissable. »

Ici je m'arrête. Je n’insiste pas sur l’emploi du terme inspiration là où le terme révélation conviendrait mieux (2). Le langage de M. Sabatier manque de précision. Que veut-il dire au juste par le mot scientifiquement ? À employer exactement et strictement les termes, ce qui est scientifiquement inconnaissable peut être connaissable métaphysiquement. Tout le domaine de la philosophie proprement dite, de la religion, de la morale, appartient au scienüfiquement inconnaissable. Tellement que nous dirions, nous : si Dieu révèle quelque chose en fait d'idée, il révèlera nécessairement des idées relatives à ce qui est scientifiquement inconnaissable. Pourquoi en effet révèlerait-il des faits ou des idées que la chimie, la physique, la biologie sont parfaitement capables de découyrir (3)? Le même reproche d’inutilité ne peut être adressé à une

(1) Critique philosophique, 28 novembre 1879, p. 270.

(2) M. Sabatier, dans sa propre théorie, n’admet au fond que l'inspiration. Il s’exprimerait plus clairement s’il n’employait en parlant de sa propre doctrine à lui que le terme inspiration, et si, lorsqu'il discute ou expose la thèse de ses adversaires, il employait pour la traduire les termes de révélation el d'inspiration comme ils les emploient. Au lieu de cela, il désigné par le terme de révélation sa notion de l'inspiration, et il désigne par le terme d'inspiration eur notion de la révélation. C’est alors la confusion et le chaos.

(3) CE Ménégoz, L'autorité de Dieu, p. 8 : « Dieu ne nous révèle pas les faits pour lesquels il nous a donné les lumières naturelles de la raison, avec

LA RÉVÉLATION Pi.

révélation de ce qui est scientifiquement inconnaissable. Ce qui est scientifiquement inconnaissable peut être atteint, en métaphysique, par la croyance, l’acte de foi (1). Or, croyance et acte de foi ne repoussent pas en soi l’idée de révélation; je dirais plutôt qu’ils l’appellent; dans tous les cas, ils s’accordent avec elle.

Mais il est probable que M. Sabatier entend par scientifiquement inconnaissable ce qui de sa nature, en soi et par soi, est absolument inaccessible à la connaissance humaine (savoir ou croyance) comme telle. Ainsi, pour prendre un exemple, au cas où il y aurait une chose en soi (nous ne discutons pas ici la question), il est contradictoire de prétendre connaître en soi la chose en soi. Eh bien! il est certain que Dieu ne peut pas nous révéler une notion adéquate de ce qu'est en soi la chose en soi. Et cela pour une bonne raison.: c’est que ce qui est inconnaissable par nature, est inconnaissable par nature pour Dieu comme pour nous, et que, s’il y a une chose en soi, et s’il est contradictoire de prétendre la connaître en soi, personne, pas plus Dieu que nous, ne la connaît en soi,

Continuons notre citation.

« L’inspiration religieuse, dit notre auteur, n’a ni pour but ni pour eftet de recevoir et de communiquer aux hommes des idées exactes et objectives, toutes faites, sur ce qui, par nature, est scientifiquement inconnaissable; mais elle consiste dans une exaltation et un enrichissement de la vie intérieure du sujet; elle met en branle son activité religieuse intime, puisque c’est en elle que Dieu se révèle; elle fait jaillir de nouveaux sentiments constituant de nouveaux rapports concrets de Dieu avec l’homme, et, par le fait de cette activité créatrice, elle engendre spontanément de nouvelles images et de

toutes les chances de vérité et d’erreur que comporte l’emploi de nos facultés naturelles. Il ne nous révèle que les faits et vérités que notre raison est incapable de connaître par elle-même : les faits d'ordre moral et religieux, les vérités relatives à notre salut. » Si M. Ménégoz s’imagine qu’il est d'accord avec son collègue M. Sabatier, il.y met vraiment une bonne volonté qui frise de bien près le parti-pris.

(1) Cf. Critique philosophique, 17 décembre 1874, p. 319 : « Quant à la religion, toute notre doctrine consiste à montrer la science bornée, très bornée, puis à revendiquer, au nom de la raison même, la légitimité des croyances qui ne vont pas à la renverser, et sur les points que la science ne peut atteindre soit pour nier, soit pour affirmer, et sur ceux encore qu’un degré de détermination trop avancée met hors de la portée des inductions philosophiques. »

nouveaux symboles dont le contenu positif et réel, c’est précisé-

ment cette révélation du Dieu-Esprit dans la vie intime de l’ésprit de l’homme... Tout autre conception de l'inspiration est antipsychologique et sera tenue pour une vaine fantasmagorie » (A. L., p. 228; R. C., p. 336).

Voilà qui est aller un peu vite.

Le passage de M. Sabatier se résume en somme de la façon suivante : l'inspiration n’est pas ceci, mais elle est cela. Je réponds : il n’y a pas au monde que ceci et cela. Tertium datur. L’inspiration n’est ni ceci ni cela; elle est autre chose. Dieu existe objectivement en dehors de l’homme; il intervient, il agit, et comme je conçois Dieu anthropomorphiquement, ses actes, ses motifs, ses intentions ne sont pas par essence inconnaissables à l’homme, pas plus que les actes, motifs, idées et intentions de mon semblable ne me sont inconnaissables. Seulement, de même que, en certain cas, je ne connaîtrais pas les actes, motifs, idées et intentions de mon semblable, si mon semblable ne me les révélait, de même je ne connaîtrais pas ceux de Dieu sans une révélation de Dieu. Dès que Dieu me les révèle, je les connais et je les comprends. Et cette révélation produit alors les effets indiqués par le professeur de Paris et qui, chez lui, sont des effets sans cause, elle exalte et enrichit ma vie intérieure, elle met en branle mon activité religieuse intime, elle fait jaillir de nouveaux sentiments. Je ne saurais voir dans cette conception rien d’antipsychologique ni de vainement fantasmagorique.

Au contraire, la fantasmagorie, c’est dans la théorie de l’ingénieux théologien que je la trouve. Il ne nous explique pas la cause de l'inspiration religieuse. Il écrit : elle engendre spontanément (1) de nouvelles images... Serait-ce une génération spontanée ? mystère. Est-ce Dieu qui, en agissant directement sur l’âme, produit l’inspiration religieuse? Nous voilà en pleine magie? Est-ce l’homme lui-même qui... s'inspire religieusement soi-même par sa propre activité subjective? Nous voilà dans l’incompréhensible. M. Sabatier persiste à nous laisser dans les ténèbres sur ce qui est pourtant capital. C’est l’obscurité que nous avons déjà trouvée au sujet de l’origine de l’expérience religieuse.

(1) L’adverbe spontanément revient trois fois dans la page 228 (R. L.) ou 80 (RAC),

+ st'liue CUS

ln.

Rs Et Ce D Out be à ni nd, inégot

Enfin, dernier passage que nous relèverons dans l’Æssai sur la connaissance, M. Sabatier se fait faire une objection :

« À supposer que vous ayez raison, se fait-il dire, et qu’en effet la constitution mentale de notre nature spirituelle condamne ainsi la pensée religieuse aux formes symboliques, une révélation divine surnaturelle ne peut-elle pas nous faire franchir cette limite et nous apporter des idées religieuses adéquates à leur objet et par conséquent d’une vérité pure et immuable ? »

Et il répond :

« Il nous paraît que c’est une supposition bien étrange de vouloir qu’une révélation de Dieu s’opère en dehors des conditions naturelles de la connaissance, c’est-à-dire en dehors des formes sous lesquelles seulement elle nous peut devenir accessible. Ne voil-on pas qu’aussitôt l’idée même de révélation devient contradictoire? Si Dieu a voulu nous faire un don que nous puissions recevoir, ne faut-il pas qu'il en ait approprié la forme à celle de notre esprit, qu’il se soit servi de nos idées et de notre langage pour nous expliquer la nature de ses bienfaits? Or, il est certain que nos idées, aussitôt qu’on les transporte hors de l’espace et hors du temps, se contredisent et se détruisent elles-mêmes et que nous sommes réduits à concevoir et à exprimer par des images sensibles les choses invisibles et éternelles. Si Dieu se servait pour nous parler de ses mystères d’autres moyens que des moyens humains, nous ne lé comprendrions pas du tout, en sorte que la révélation n’en serait plus une » (%. L., p. 230-231; R. C!, p. 338-339).

D’après ce qui précède, nous avons déjà vu ce qu’il y a à répondre. L'expression : conditions naturelles de la connaissance, est vague et incertaine. S’agit-il de la connaissance scientifique ou même de la connaissance tout court, mais au sens strict du terme, au sens de savoir, de savoir opposé à croyance? nous nous inscrivons en faux contre l’assertion de M. Sabatier. 11 serait très étrange de vouloir qu’une révélation s’opérât à l’intérieur des limites du savoir. Elle s'opère dans le domaine de la croyance. Lorsqu'on me raconte les exploits militaires de Napoléon, on me raconte quelque chose qui est en dehors des limites de la connaissance, quelque chose qui fait appel à ma croyance, puisqu'il s’agit de témoignage. Tous

les faits historiques sont dans ce cas; ils sont en dehors des limites de la connaissance comme telle, dans le domaine de la croyance. Car l’histoire est le domaine des probabilités. La science aura beau élendre son domaine, elle ne m’apprendra jamais ce qu'a fait,

ce qu’a pensé, ce qu’a senti, ce qu’a voulu à trois heures de l’après-

midi, le 14 novembre 1893, tel paysan X... domicilié dans telle commune Y... du département de Tarn-et-Garonne. Cependant,

si on me le révèle, je puis bien le connaître, dans le sens large du

terme connaître, je puis bien le comprendre et le croire.

Mais par connaissance, entend-on les conditions de la pensée en elle-même? Nous sommes de l’avis de M. Sabatier : une révélation ne peut nous révéler ce qui est réellement impensable, ce qu’il est contradictoire de penser, de croire. La révélation ne peut nous fournir ce qui est en soi inconnaissable, ce qui est inconnaissable pour Dieu. Mais aussi il serait étrange que Dieu voulût nous révéler ce qu'il ne sait pas lui-même! Ce n’est pas là notre conception de la révélation. Ce que nous disons, c’est que la révélation peut nous faire connaître ce que la science est incapable d’atteindre jamais, ce que l’homme livré à ses seules forces ne parviendrait pas à saisir, ce que l’homme, même lorsqu'il en a la révélation, ne peut démontrer, mais reste obligé de croire. Il serait erroné de prétendre qu’il soit nécessaire de nous faire franchir les limites de la pensée en soi, pour nous apporter des idées religieuses adéquates à leur objet : leur objet n’est pas situé en dehors de ces limites. Si nous transportions nos idées en dehors de l’espace et du temps, il est certain qu’elles se contrediraient et se détruiraient elle-mêmes, mais aussi pourquoi les y transporterions-nous ? Nous ne saurions y trouver Dieu, car Dieu, notre Dieu, le Dieu qui nous a créés, le Dieu qui a mis à part Israël, qui lui a donné des prophètes, qui a préparé le salut, qui s’est révélé progressivement,

qui a fait paraître Jésus-Christ au temps marqué, notre Dieu, le

Dieu de Jésus-Christ n’est pas hors de l’espace et hors du temps. .L’objection de M. Sabatier peut porter contre certaines conceptions de la révélation, elle ne porte pas contre la conception de la révélation fondée sur une notion vraiment religieuse et morale de Dieu, c’est-à-dire anthropomorphique. En appropriant la forme de sa révélation à notre esprit, en se servant de nos idées et de notre langage, Dieu n’a pas altéré, voilé la vérité, parce que l'esprit de Dieu est semblable à notre esprit et que ses idées sont sans doute

Re.

DE

incomparablement plus élevées que les nôtres, mais enfin sont des idées de même essence que les nôtres.

Notre conclusion, c’est que M. Sabatier a passé à côté de la conception évangélique de la révélation sans la réfuter. Les coups qu’il pense lui porter tombent à droite ou à gauche, sans qu'aucun réussisse à l’atteindre. Et pour ce qui est de la négation elle-même de M. Sabatier, la négation de la révélation, elle nous paraît entraîner logiquement la ruine de toute vraie religion, de toute religion morale, en particulier la ruine du christianisme tel que l’ont conçu Jésus-Christ, les apôtres, et, avec eux, la plupart des vrais chrétiens de tous les lieux et de tous les temps. Nous ne pouvons mieux terminer qu’en nous appropriant les excellentes et sérieuses paroles de M. Godet :

« Mon cher collègue, je ne vous reproche aucune de vos hardiesses; je ne vous accuse ni de rationalisme, ni de manque de foi : vous êtes simplement logique. Toutes ces conséquences étaient renfermées dans votre premier principe : la négation de la révélation, au sens vrai du mot; et ces conséquences, il fout vous rendre le témoignage que vous les avez vaillamment et loyalement déduites. Nous devons vous en savoir gré. Car par là vous avez puissamment contribué à éclaircir la question » (p. 263-264).

Page 1