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CHAPITRE XIV

On peut définir l'autorité par le droit ou par le pouvoir. C’est la définition par le droit (1) que nous choisissons (2). L'autorité est un droit (3).

(1) Littré définit l'autorité, en premier lieu, Le pouvoir de se faire obéir. Toutefois, un peu plus loin, au sujet des deux mots : autorité et pouvoir, il s'exprime de la façon suivante : « Ces deux mots sont très voisins l’un de l'autre dans une partie de leur emploi... Pourtant, comme autorité est ce qui autorise, et pouvoir ce qui peut, il y a toujours dans autorité une nuance d'influence morale qui n’est pas nécessairement impliquée dans pouvoir. La locution : de son autorité privée, le fait sentir, c’est un droit qu’on s’arroge : de son pouvoir privé n’irait pas aussi bien; car qu’importerait que le pouvoir fût privé, s’il était réel? »

(2) Il va sans dire que nous n’imposons à personne la définition que nous sommes en train de constituer. Les définitions sont libres. S'il plaît à certains théologiens de définir l'autorité par le pouvoir — le pouvoir qui impose telle volonté ou telle vérité, qui rend indiscutable telle doctrine, qui contraint, qui détermine, qui nécessite, nous leur reconnaissons assurément la faculté d’en user ainsi. On verra par la suite de ce chapitre ce que nous pensons de cette autorité-là ; notre jugement, complexe comme cette notion elle-même, ne pourrait s'exprimer d’un mot. Mais si nous ne refusons à personne le droit de définir à sa guise, on ne nous contestera pas sans doute le droit d’user nousmême de la liberté que nous reconnaissons à autrui. Eh bien! nous préférons, quant à nous, définir l’autorité.. par l’autorité, c’est-à-dire par le droit. Quant à mettre dans l’autorité et le pouvoir et le droit, cette synthèse ne nous paraît propre qu’à produire de la confusion en un sujet où il est déjà assez difficile d’être au clair avec soi-même aussi bien que d’être clair pour les autres.

(3) Par conséquent, notre autorité est diamétralement opposée à l'autorité

catholique, s’il faut accepter la caractéristique que M. Pillon a tracée de cette -

dernière en ces termes : « Pour l’Église, le mot autorité n’a jamais eu qu’un

a D. res

Or, qu'est-ce qu’un droit? c’est un rapport moral entre deux volontés, rapport tel qu’elles restent toutes les deux /ibres. Le droit est le respect mutuel des libertés.

Droit, liberté, personne — telles sont les idées attachées au concept d'autorité. — Ce premier résultat s’accorde avec notre méthode anthropomorphique qui consiste à prendre notre point de départ dans les relations humaines morales pour concevoir à leur image les relations morales réciproques entre Dieu et l’homme, c’est-àdire la religion. |

L'autorité est donc un droit, un droit possédé par une personne humaine dans ses rapports avec d’autres personnes humaines.

Mais quel droit?

Vis-à-vis de nos semblables, nous avons des devoirs et des droits dans les relations des intelligences, dans les relations des cœurs, dans les relations des volontés — suivant les circonstances diverses, et les positions diverses de chacun. Dans certains cas, des hommes ont le droit d’être obéis par d’autres (exemple : le père et l’enfant). Dans certains cas, des hommes ont le droit d’être aimés par d’autres (exemple : le père et l’enfant, ou l’enfant et le père; le mari et la femme, ou vice versa). Dans certains cas, des hommes ont le droit d’êtres crus par d’autres (exemple : mon prochain dont je connais la probité, lorsqu'il vient m’annoncer une nouvelle), etc.

L'usage a prévalu d'employer spécialement autorité pour désigner le droit d’une personne à être obéie ou à être erue — obéie lorsqu'elle commande, crue lorsqu'elle affirme (1). Le droit d’être obéi ou d’être cru implique naturellement le droit d’être respecté et celui d’être aimé. La vraie obéissance implique le respect et l’amour, comme elle implique une certaine connaissance ou croyance. La vraie eroyance implique le respect, l’amour et une certaine obéis-

sens : négation du droit naturel, humain, individuel, c’est-à-dire de toute notion réelle du droit. Le système autoritaire de l’Église est le système par excellence du non-droit » (Critique philosophique, 11 avril 1872, p. 145-146).

(1) Cf. Gretillat, « L'autorité en matière religieuse », dans le Chrétien évangélique, 1881, p. 360 : « .… Je distingue dès lors dans le monde quatre ordres d’autorités : l'autorité paternelle qui commande et enseigne tout à la fois; l’autorité civile qui commande sans enseigner; les autorités scientifiques qui enseignent sans commander, et l’autorité religieuse qui à son tour commande et enseigne tout à la fois des vérités éternelles et des faits supersensibles. »

sance. De même la foi, comme acte de confiance, acte de la volonté, est impliquée dans les deux formes ou applications de l'autorité. Il faut croire en quelqu'un pour lui obéir, comme il faut croire en quelqu'un pour croire ce qu’il dit. N'oublions jamais que l’homme est un, qu’on peut bien opérer des distinctions pour la clarté de l’étude des phénomènes, mais qu’il est partout tout entier.

Envisagé spécialement comme droit d’être obéi où d’être cru, l’autorité se rapporte à la vie(obéissance)et à la connaissance (croyance).

Nous envisagerons ici plus spécialement l’autorité sous le rapport de la croyance, c’est-à-dire en somme ce qu’on pourrait appeler l'autorité doctrinale.

Nous avons déjà relevé le caractère éminemment personnel de : l'autorité. Mais il importe de le mettre spécialement en saillie pour l'autorité doctrinale.

L'autorité doctrinale étant un droit, un droit, comme un devoir, ne s'applique qu’à une relation de personne à personne. Je n’ai pas à proprement parler de devoir envers la vérité, envers les sens, la raison, la conscience. Je n'ai des devoirs qu’envers Dieu,.mes semblables, moi-même. Si donc on parle de l’autorité de la vérité, de l'autorité des sens, de l’autorité de la raison, de l'autorité de la conscience morale, ce ne pourra être qu'improprement, parce que l’on personnifiera en quelque sorte la raison, les sens, la vérité, la conscience. — Pareillement, de même que nous croyons à l'inspiration non des écrits bibliques, mais des écrivains, nous croyons à l’autorité non d’une parole, mais d’une personne. Et par suite, à proprement parler, il ne faudrait pas se servir de la locution : l'autorité de la Bible. Cette locution ne s’explique que par une métonymie transportant en quelque manière les attributs de la personne qui parle ou écrit à ce qu’elle écrit ou prononce.

Néanmoins, nous n’entendons pas réformer la langue et proscrire des locutions devenues courantes. Après tout, il est légitime et souvent nécessaire de se servir de figures dans le langage : le tout est de se préserver des illusions dont elles pourraient être la source. Dans l'espèce, toutes les métonymies et toutes les personnifications sont admises, pourvu qu’elles ne nous fassent pas oublier que l’autorité ne s’applique, dans la rigueur du concept, qu’à une relation de personnes (1).

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(1) C’est ce qu'a vu M. Ménégoz : « Au sens propre, écrit-il, on ne peut

Il n’est pas difficile de montrer les rapports qu’il y a entre la révélation et l’autorité doctrinale conçue comme un droit impliquant deux personnes, deux libertés.

1° L'autorité, avons-nous dit, c’est le droit qu’a une personne d’être crue lorsqu'elle affirme, nous pouvons dire aussi : d’être crue lorsqu'elle révèle. Cela revient au même. — D'autre part, révéler, avons-nous dit, c’est faire connaître; mais nous avons expressément indiqué qu’il ne s’agissait pas de connaissance imposée, qu'il fallait toujours un acte de foi; révéler, c’est en somme aire croire, lorsque la révélation réussit, lorsqu’elle est admise. Or l’autorité, c'est le droit de se faire croire, le droit d’être cru.

2° Le révélateur, la forme de la révélation, la matière de la révélation, la représentation intellectuelle dans l'esprit de celui qui reçoit la révélation, l’assentiment intellectuel (ou le refus d’assentiment) donné à cetite révélation, la conformation de la vie, des sentiments et des volontés à cet assentiment intellectuel (ou la nonconformation) : voilà la suite historique et psychologique qu’on peut établir, série dans laquelle la liberté est respectée. Car J’homme peut ne pas conformer sa vie à sa croyance, l’homme peut ne pas croire aux idées provoquées en lui par la révélation, l’homme peut refuser de laisser la révélation parvenir jusqu’à lui (s’il se bouche les oreilles quand on lui parle, s’il refuse de lire une lettre qui lui est écrite; dans le domaine religieux, s’il refuse d’éntendre les prédicateurs ou apologètes de l'Évangile, s’il refuse de lire la Bible, etc.). — A tous les instants de ce procès historique et psychologique où se trouve la liberté, se trouve aussi l'obligation qui est l’espèce de loi de la liberté; par suite, là aussi se trouve le devoir et le droit, par suite l’autorité.

3 La révélation suppose une personne qui révèle et une personne à laquelle s’adresse la révélation. De même l’autorité suppose une personne qui parle, c’est-à-dire révèle, et une personne à qui l’on parle, c’est-à-dire à laquelle on révèle.

parler que de l'autorité d’une personne. Quand on applique le mot autorité à une chose, c’est en un sens dérivé, Ainsi, quand je dis : « l’autorité d’un écrit », j'entends par là l’autorité de l’auteur, Quand je parle de « l'autorité de la raison », je personnifie la raison. Ce sont des façons de s'exprimer parfaitement légitimes, ayant leur origine dans le sens propre et primitif du mot, mais qu’il importe de ne pas confondre, afin de ne pas embrouiller les questions » (L'autorité de Dieu, p. 5).

Cette conception ou définition de l’autorité est celle à laquelle les théologiens évangéliques se rangent de plus en plus. « L’autorité étant le droit d’être cru sur parole, est essentiellement l’attribut d’une personne », a dit M. Lacheret (1). « L'autorité doctrinale de Jésus-Christ, par où j'entends le droit qu’il a d’être cru sur parole dans les choses qu’il a enseignées », écrit M. Ber-

thoud (2). « L'autorité, déclare M. Gretillat, est le droit reconnu à

une personne collective ou individuelle, d’être crue quand elle affirme ou obéie quand elle commande » (3).

Relevons, dans cette définition de M. Gretillat, le mot reconnu. L'autorité est un droit reconnu. Et en effet, si le droit n’est pas reconnu, par moi par exemple, le droit peut exister sans doute, mais il existe en dehors et à l’insu du principal intéressé, il existe en dehors de moi, il n’y a pas autorité pour moi. |

Mais nous n’avons pas encore complètement exposé ce qui nous paraît être la vraie définition ou la conception évangélique de l’autorité. L’examen de quelques autres définitions va nous amener à mettre en saillie quelques éléments nouveaux.

M. Roberty a défini l’autorité de la façon suivante : « L'autorité en matière de foi, c’est la volonté de commander la foi sans fournir des raisons de croire. » Observons d’abord que cette définition considère en réalité l'autorité comme un rapport entre deux personnes : la volonté, voilà une personne; la foi, voilà une autre personne. Si nous prenons seulement la première partie de la définition : La volonté de commander la foi, en faisant abstraction du reste, nous ne pouvons nous approprier cette définition qui néglige la notion de droit. La simple volonté pourrait être arbitraire, injuste, capricieuse, immorale. Que la volonté puisse être et soit parfois cela dans

(1) Christianisme au XIX° siècle, 21 juillet 1892.

(2) « L'autorité doctrinale de Jésus-Christ » (Chrétien évangélique, 20 mars 1892, p. 111). ;

(3) Revue de Lausanne : « Le dogme grec. » — Ci. cette définition de M. Pillon : « L'autorité est un droit auquel est corrélatif, dans ordre spiritue, un devoir d'adhésion et de croyance » (Année philosophique de 1892; p. 271). — M. Pétavel-Olliff a proposé la définition suivante : « L'autorité est le droit acquis et parfois usurpé d'imposer son opinion ou sa volonté » (Évangile et Liberté, 11 mars 1892). Nous ne saurions admettre cette définition qui opère une synthèse, fâcheuse à notre sens, du droit et du pouvoir. Il faut éviter de faire figurer le terme imposer dans la définition de l’autorité, et non seulement le mot, mais la chose.

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le domaine humain, on ne le sait que trop. Mais dans ce cas, nous récusons l’usage du terme autorilé. Pour qu’il y ait autorité à notre sens, il faut que la volonté soit bonne, juste, morale, c’est-à-dire ait le droit de vouloir ce qu’elle veut. Et c’est assurément le cas pour Dieu. Mais si nous prenons la seconde partie de la définition de M. Roberty : sans fournir des raisons de croire, nous comprenons pourquoi il a dit volonté et non droit; c’est que la volonté de commander la foi sans fournir des raisons de croire est par essence une chose arbitraire, immorale, pernicieuse. Si on définit ainsi l'autorité — et quoique ce ne soit pas notre définition, nous ne refusons pas à M. Roberty la faculté de définir à sa guise — il est clair que l’autorité n’est pas un droit, c’est une entreprise illicite, c’est la volonté d'exercer un abus de pouvoir. Seulement est-il vrai qu’il n’y ait aucun moyen terme entre repousser toute autorité et admettre une autorité aveugle et immorale qui se dispense absolument de fournir des raisons de croire? Relenons toutefois ces expressions auxquelles nous allons incessamment revenir : « sans fournir des raisons de croire. »

Scherer a défini l’autorité : « tout ce qui détermine une action ou une opinion par des considérations étrangères à la valeur intrinsèque de l’ordre intimé ou de la proposition énoncée. » Dans cette définition, nous approuvons la distinctionsopérée entre action, ordre intime et opinion, proposition énoncée. C’est la distinction même que nous avons effectuée entre l’autorité dans son rapport avec la connaissance et l’autorité dans son rapport avec la vie. C’est la même distinction qui se retrouve dans la définition de M. Gretillat, qui n’est certes pas disciple de Scherer sur la question de l’autorité. Mais nous réprouvons l’emploi du terme déterminer, s’il est pris, comme le reste des déclarations de M. Scherer le donne à penser, dans l’acception de nécessité : Scherer a méconnu un caractère essentiel à notre avis de l’autorité : la /cberté. De plus, Scherer a méconnu un caractère de l’autorité qui est d’être une relation entre personnes : rien de plus impersonnel que sa définition : ce qui détermine. des considérations étrangères à la valeur intrinsèque de l’ordre intimé ou de la proposition énoncée. Quand je dis : Scherer « méconnu... je m'exprime inexactement. Comme pour M. Roberty, je reconnais à Scherer le droit de définir comme il veut. Mais entre l’autorité telle qu’il la définit et la négation de {oute espèce d'autorité, 1l y a de la marge : il y en a assez pour que

notre notion, la notion évangélique puisse s’y établir. Cependant, nous avons à retenir un élément de cette définition, celui-là même que nous venons de rapporter : les considérations étrangères à la valeur intrinsèque de la proposition en question. Nous aurons à voir l’emploi qu’il faudra en faire.

M. Godet a défini l’autorité de la manière suivante : « La méthode d'autorité consiste à réclamer créance pour un fait ou pour une vérité par un autre motif que le témoignage que rendent à ce fait ou à cette vérité les sens, la raison ou le sens moral. » Sa définition ne s’applique qu’à l’autorité dans son rapport avec la connaissance. Elle est impersonnelle dans la forme, mais au fond elle suppose une personne qui réclame créance et une personne à qui créance est réclamée. Nous y retrouvons, autrement exprimé, l'élément de définition que nous avons déjà réservé en parlant de M. Scherer : « par un autre motif que le témoignage que rendent à ce fait ou à cette vérité les sens, la raison, ou le sens moral. » On remarquera qu’il y a là une condition toute négative. MM. Scherer et Godet nous disent : pour qu’il y ait autorité, voici ce que les motifs ou les considérations ne doivent pas être; mais ils ne nous disent pas ce qu’ils doivent être. M. Roberty a l’air de prétendre qu’il n’y en a pas et qu’il ne peut pas y en avoir. C’est une erreur, à notre sens. Que doivent être les raisons de croire, s’il doit y en avoir et si elles ne sont pas tirées de la chose en question? La définition de M. Gretillat va nous l'indiquer : « L’autorité, dit-il, est le droit reconnu à une personne, collective ou individuelle, d’être crue quand elle affirme ou obéie quand elle commande, pour des raisons issues, en tout ou en partie, de son caractère et de sa situation. » Voilà le côté positif de l’idée présentée par MM. Scherer et Godet sous forme négative. Et l’on aperçoit clairement le vice de la définition de M. Roberty : Si, par raisons de croire, on entend des raisons lirées de la valeur intrinsèque de la proposition dont il s’agit, l'autorité ne fournit pas de raisons de croire. Mais, si par raisons de croire, on entend des raisons tirées du caractère, de la personne de celui qui parle, l'autorité fournit et doit fournir des raisons de croire.

Ainsi donc, lorsqu'une personne nous parle, deux situations peuvent se rencontrer : ou bien il y a des raisons quelconques de croire ce qu’elle dit, ou bien il n’y en a pas. S’il n’y en a pas du tout, la croyance, à supposer qu’elle se produise, n’est ni scientifique ni

morale, c’est de la crédulité, et, ici, seule l’incrédulité est de mise, Et si, profitant de la liberté de définir, on définit avec M. Roberty l’autorité : la volonté de commander la foi en pareilles circonstances, il faut faire comme M. Roberty, il faut rejeter l'autorité. Mais lorsqu'une personne nous parle, s’il y a des raisons pour croire ce qu’elle dit, trois cas peuvent se présenter : ou bien les raisons de croire sont tirées de cela qui est dit, ou bien elles sont lirées de celui qui dit, ou bien elles sont mixtes. Nous allons étudier successivement cette situation à deux points de vue :

1° Au point de vue de l’élément de la notion d’autorité qu’on peut définir ainsi : l’autorité implique deux personnes.

Dans le premier des trois cas que nous avons indiqués, c’est ce que M: Scherer appelle l’adhésion à « une vérité qui se propose au nom de son évidence propre, et n’en appelle qu’à sa valeur intrinsèque » (1).

Ce cas se présente souvent dans la vie : lorsqu'un professeur de géométrie me démontre un théorème, je ne l’admets pas parce que le professeur l’énonce, mais parce qu’il le prouve. Il va de soi que nous ne condamnons pas ces cas, ce qui serait assez puéril. Mais il est clair que l’autorité, telle que nous l’entendons, n’a rien à voir ici; car il s’agit au fond de relations non entre personne et personne, mais entre une personne et une vérité, un fait, etc. Par contre, l’autorité trouve sa place dans les cas où les raisons de croire sont tirées de la personne qui parle ou en partie de cette personne et en partie de ce qu’elle dit. Il suit de là que l'autorité est chose essentiellement variable dans ses degrés, relative.

Mais avons-nous poussé assez loin l’analyse? N'y a-t-il pas ici à distinguer deux choses que Scherer, et après lui M. Secrétan, ont confondues et mêlées? M. Secrétan écrit :

« Je tiens que toutes les idées données pour chrétiennes, sans excepter celles qui sont le plus distinctement et le plus uniformément énoncées dans les évangiles et dans les épiîtres, doivent être librement examinées et ne sauraient être justement reçues autrement qu’en raison de leur vertu propre » (2).

(1) Revue de Strasbourg, 1850, p. 68.

(2) La civilisation et la croyance, p. 262 et 263.

Et ces paroles inspirent à M. Godet les réflexions suivantes, fort judicieuses :

« Je regrette seulement que, dans cet exposé si net de sa manière de voir, l’auteur se soit laissé aller à employer l'expression de vertu propre, qui n’est pas tout à fait synonyme de vérité intrinsèque, et qui trouble la clarté de l’affirmation en y introduisant un élément étranger, la notion de l'efficacité » (1).

Scherer, lui aussi, emploie tantôt les mots : vérité, évidence, tantôt le mot valeur. Il y a là deux ordres de notions distincts : 1° la vérité intrinsèque; 2° la valeur. Il serait erroné de dire qu’il y a autorité partout où les motifs de croire sont tirés de considérations étrangères à la vérité intrinsèque de la proposition énoncée. Car voici par exemple une doctrine non pas fausse assurément, mais douteuse; seulement elle est utile. Je l’accepte pour mon compte, et je cherche à la propager. Elle est utile, si elle est vraie. Pour ce motif, je la répute vraie et je cherche à amener mon prochain à croire à sa vérité. Il n’y a pas autorité.

En somme, on pourrait dire que croire à une chose pour des motifs tirés de sa vérité intrinsèque, ce n’est pas croire, c’est savoir, c’est subir le joug contraignant de l’évidence, du raisonnement apodictique, de l’expérience phénoménale actuelle. Au contraire, admettre une doctrine pour des raisons tirées de sa valeur, c’est convenir que cette doctrine n’est pas évidente, n’est pas prouvée, n’est pas expérimentée à la manière d’un phénomène, c’est y croire, et l’ordre le plus élevé des croyances semblables, c’est la croyance morale qui admet une idée ou un fait pour des raisons tirées de la valeur morale de ce fait ou de cette idée.

I] faudrait donc opérer la distinction suivante :

I. Domaine du savoir (les motifs de l’adhésion sont tirés de la vérité intrinsèque de la chose).

IT. Domaine de la croyance :

1. Dans cette partie de la croyance, où les motîs de l’adhésion sont tirés de la valeur de la chose (simple croyance);

2. Dans cette partie de la croyance, où les motifs de l’adhésion sont tirés de la personne qui énonce la chose (croyance par autorité);

(1) Chrétien évangélique, 20 avril 4891, p. 145, note.

3. Dans cette partie de la croyance, où les motifs de l’adhésion sont tirés en partie de la valeur de la chose, en partie de la personne (simple croyance et croyance par autorité).

III. Mélange du savoir et de la croyance. Comme nos connaissances sont complexes, il arrive très souvent que le savoir et la croyance y entrent en proportions variables. Ici encore on aurait trois subdivisions en combinant le savoir avec chacun des trois termes moyens du domaine de la croyance :

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