La vérité de la chose et la personne
3. La vérité et la valeur de la chose, et de plus la personne.
Il faut seulement noter que le savoir, étant absolu, garantit, à lui seul, ce sur quoi il porte; il serait inexact de dire que l’on admet une même et identique chose précise, sous le même rapport, à la fois pour des motifs de savoir et pour des motifs de croyance. Mais, dans un objet complexe, le savoir peut se rapporter à une partie et la croyance à une autre. Pour ce qui est de la croyance, comme elle est susceptible de degrés, elle peut être augmentée, on peut croire au même et identique objet précis, sous le même rapport, à la fois pour des motifs tirés de la valeur de l’objet et pour des motifs tirés de la personne qui le garantit.
2° Nous nous sommes placés jusqu'ici au point de vue du caractère personnel de l'autorité : l’autorité implique deux personnes. — Plaçons-nous maintenant au point de vue de la Zcberté : l'autorité implique la liberté.
Bossuet a dit : « Quand la raison qui détermine l’assentiment est dans l’objet même, il y a savoir. quand la raison d’adhérer à une proposition se tre de celui qui propose, il y a croyance ou foi. » Et Pascal : « Dans les sujets qui tombent sous les sens ou le raisonnement, l’autorité est inutile; la raison seule a lieu d'en connaître. » Il faut en effet importer ici la distinction du savoir et du croire, et la considération de la modalité du jugement. Le savoir s’impose par lui-même, nécessairement, par contrainte, sans égard à la liberté. La croyance est une affirmation libre, non pas sans motifs, mais bien sans motifs contraignants. Ici encore, il va sans dire que nous ne condamnons pas le savoir pour exalter la croyance. Pas plus que dans le domaine de l’activité, la morale ne postule dans le domaine intellectuel la liberté absolue. On peut même soutenir qu’un certain déterminisme (abstraction
faite de la chute) est indispensable à la liberté, comme matière, instrument, théâtre. Mais, cela posé, il est clair que, dans le domaine du savoir, l'autorité qui est une relation entre deux libertés n’a pas de place. Sa place est toute marquée dans le domaine de la croyance; et, en un sens, la locution autorité en matière de foi est un pléonasme; c’est uniquement en matière de foi, de croyance qu’il peut être question d'autorité.
Mais nous n’avons pas encore résolu tout le problème. Quel est le domaine de la croyance et quel est celui du savoir? M. Godet, dans sa définition, range sur la même ligne /es sens, la raison, le sens moral. M. Secrétan, dans la Civilisation et la Croyance (p. 262-263), rejetant l’autorité, écrit : «Je ne crois à rien sinon par des raisons intrinsèques » ; je n’ai « jamais reconnu d’autre critère que l’évidence rationnelle et morale ». Mais est-il légitime d’assimiler ainsi dans un même et unique concept l'évidence rationnelle et l'évidence morale ?
Prenons d’abord /es sens : je possède une certitude immédiate, absolue, irréfragable, un savoir parfait des phénomènes actuellement donnés, comme tels. Les sceptiques les plus hardis n’ont jamais mis en question cette certitude et ce savoir. Ce qu’ils ont nié ou mis en doute, c’est qu’on trouvât ailleurs une certitude comparable. Ce qu'ils ont nié ou mis en doute, c’est que, là où on ne possède pas une certitude et un savoir comparable, on soit en droit d'affirmer ou de nier. Suivant eux, on ne doit rien affirmer dont on ne possède une science telle que celle qu’on a par la perception actuelle et immédiate des phénomènes. Cette certitude et ce savoir sont le type même de la certitude et du savoir. Mais il faut bien reconnaître que, dès qu’on dépasse tant soit peu cette sphère des phénomènes actuels et immédiats, on entre dans la sphère de la croyance. L’évidence proprement dite n’appartient qu’au phénomène mental immédiat. Il entre donc des éléments de passion, de volonté, de croyance, dans tous les jugements humains, excepté dans ceux qui déclarent de pures apparences, selon qu’elles apparaissent. Il y a donc de la croyance dans les sciences expérimentales elles-mêmes, il y a de la croyance, puisque, en tout cas, il faut passer de l’imperfection décroissante d’une expérience donnée à sa perfection absolue, et des relations ordinaires des phénomènes que l’on a seules observées à leurs relations constantes, invariables, nécessaires, que l’on affirme. Il y a de la croyance,
et cette croyance atteint son apogée dans les hypothèses proprement dites (1).
Maintenant envisageons /a raison : si je pose le principe de contradiction, d’une part, et d'autre part, certains axiomes, prémisses, définitions, il faut que j’admette tout ce que la déduction en tire. Il le faut, j’y suis contraint, à moins d’être sot ou fou. Là c’est le savoir, là c’est la nécessité. Mais je suis libre d’accepter ou de repousser le principe de contradiction, les axiomes, les prémisses, les définitions, et alors tout croule (2). I] faut que le point de départ soit préalablement admis : ou bien admis tel quel et cru, ou bien admis provisoirement en en renvoyant l’étude à une autre discipline de l’esprit humain et en procédant comme s’il était admis définitivement. M. Dauriac n’a pas craint d’appeler les axiomes des « impératifs logiques », impératifs que le devoir nous prescrit d'affirmer, que par suite nous sommes libres de rejeter. Donc ici croyance, liberté.
Enfin, pour ce qui est du sens moral, de « l'évidence morale », il est bien clair, pour M. Secrétan et M. Godet comme pour nous, qu’on est libre de mettre en doute le devoir, l'obligation. On est malhonnèête, si on le fait. Soit! et encore cette assertion un peu brutale aurait-elle besoin d'explications et de compléments; mais enfin on peut être malhonnèête; on est libre. Il faut prendre parti. Pour se tirer d’affaire, il n’y a pas d’autre moyen que de croire, que ce soit pour croire la négation ou pour croire l'affirmation. Dirat-on qu’une fois ce point de départ posé, on peut procéder par déduction, par raisonnement contraignant, pour prouver tout ce que l'obligation contient ou postule? Non, sur le terrain moral il n’y a pas de preuve dans le sens absolu du mot, il y a assurément des considé-
(1) Cf. Renouvier, « La méthode phénoméniste » (Année philosophique, 1890, p. 26) : « Un bon et sincère examen des choses nous oblige à reconnaître le caractère de croyance à l’aftirmation de toute loi qui dépasse l’expérience et les constatations actuelles. Même dans la physique, dans l’astronomie, seience qui, entre toutes, est le siège des déterminations générales et rigoureuses, on ne peut pas dire que les lois, si l’on prend ce mot avec sa valeur absolue et d’universalité et d’exactitude, soient affranchies de linduction, par conséquent de l’hypothèse, par conséquent de la croyance. » Et, p. 28, M. Renouvier définit les lois des « rapports généraux étendus par la croyance au delà de ce que l’expérience fait connaître. » Ci. Critique philosophique, 1873, t. IT, p. 107; ibid., 13 janvier 1883, p. 375, 382.
(2) Ci. Renouvier, Critique philosophique, 13 janvier 1883, p. 382-383.
ralions fortes et solides, des motifs, des raisons; il n’y a pas de démonstralion. Le postulat participe plutôt de la nature de l'induction que de celle de la déduction. Le postulat est une sorte d’hypothèse crue par acte de foi. Par exemple, la proposition de l’existence de Dieu est, selon Kant, un jugement non point analytique, c’est-àdire déduit logiquement de la notion du devoir, mais synthétique a priori, et posé en article de foi comme fondement de la religion sous le rapport pratique. Nous ne sortons pas de la croyance. Donc liberté.
Que devons-nous conclure de cette analyse? que le domaine de la croyance est beaucoup plus vaste qu’on ne le croit souvent; que dans la plupart de nos connaissances, savoir et croyance se trouvent mélangés en proportions variables; que partout où il y a savoir, il y a nécessité contraignante, soit certitude des phénomènes immédiats, soit certitude du raisonnement apodictique; et que partout il y a nécessité, il ne saurait y avoir autorité dans le même temps et sous le même rapport. Pour qu’il puisse y avoir autorité, il faut qu’il y ait liberté, c’est-à-dire il faut être sur le domaine spécial de la croyance. Et l’on doit ajouter que, puisque le savoir et la croyance se trouvent mélangés dans la plupart de nos connaissances, l’autorilé et la non-autorité aussi sont mélangées, c’est-àdire l’autorité trouve sans cesse des limites, et, qui plus est, des limites variables. A ce point de vue encore, l’autorité ne saurait être que relative, inégale, variable.
Maïs il convient d’aller plus loin. Pour qu’il puisse y avoir autorité, avons-nous dit, il faut qu’il y ait liberté, c’est-à-dire il faut être sur le terrain spécial de la croyance. Mais devons-nous conclure que partout où il y a liberté, croyance, il y a autorité? Non. Car le cas suivant peut fort bien se présenter : il peut arriver que je croie quelque chose, d’une simple eroyance, sans tirer les motifs de ma croyance d’une personne qui m'’affirmerait quelque chose. Par exemple, je crois à la liberté, j'y crois, car ni je ne la constate, ni on ne me la prouve; j’y crois pour des raisons intrinsèques à l'affirmation elle-même, à cause du lien qui m’apparaît entre la liberté et l'obligation, je n’y crois pas parce que quelque philosophe ou quelque théologien m'affirmerait la liberté.
Il convient donc de distinguer :
I. Le domaine du savoir et de la nécessité où l’autorité telle que nous l’avons conçue et définie ne saurait pénétrer.
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