‹ De la conqueste de ConstantinobleChapitre 12 sur 110 · TITRE · texte numérisé non relu

TITRE

De la Conqueste de Const antinoble. Les éditions précédentes et les manuscrits varient sur le titre de l'ouvrage de Vîllehardouin ou ne lui en donnent pas du tout. Commençons par les manuscrits.

Les xi * g644 * modèle des éditions de Vigenère et de Du Cange, et 7974 f consulté par D. Brial , n'ont pas de titre.

N° 207 Supplément français , consulté par D. Brial : « Cht « commence li Histore dou conte Bauduin de Flandres et de Hai- « nau , comment il conquist par sa proesce l'empire de Constan- « tinoble , et comment il en fu couronnés à emperéour. »

N° 455 Supplément françois, consulté pour la première fois: « Chi commence l'Tstore de l'empereur Bauduin de Coustanti- « noble. »

N° 687 Supplément françois , consulté pour la première fois. Il n'a pas de titre ; mais on lit à la fin : « Explicit li Roumans de « Constantinoble tout. »

Quant aux éditions , celle de Vigenère a pour titre : « Histoire m de Geoffroi de Villehardouin , mareschal de Champagne et de « Romenie , de la Gonqueste de Gonstantinople par les barons « françois associés aux Vénitiens, l'an 1204. » — L'édition de Lyon, 1601 : « L'Histoire ou Chronique du seigneur Geoffroy de « Villeharduin, maréchal de Champagne et de Romenie.... conte- « nant la Conqueste de Constantinoble dicte par des barons fran- « çois , confédérée et uniz avec les seigneurs Vénitiens, l'an 1 204. » — L'édition de Du Cange t « Geoffroy de Villehardouin , de la « Conqueste de Constantinople. » — L'édition de D. Brial : « Geof- « firoi de Villehardouin , de la Conqueste de Constantinople par les « François et les Vénitiens. » — ■ Enfin celle de M. Buchon : «t Chronique de la Conqueste de Constantinople par les Francs, « écrite par Geoffroi de Villehardouin , maréchal de Champagne « et de Romanie. »

A défaut d'un titre satisfaisant dans les manuscrits , j'ai choisi celui que Du Cange avoit adopté, comme le plus simple et le plus irréprochable.

Ligne i. Mil et cent et guatre-wins et dis-huit ans. Tous les manuscrits portent aujourd'hui la date M. C. XCVTI. ; mais dans le plus ancien et le plus cdrrect (n° 455 Supplément franc.) , on a bien postérieurement effacé le troisième I , et c'est à lui que nous avons du nous en rapporter. D. Brial , qui ne te cennoissoit pas , n'en a pas moins eu tort de dire qu'Innocent in fut élu pape seulement en 1198 ; son exaltation date du 1 1 janvier 1 197, comme on «omptojt alors. — Remarquez aussi que le nombre III , ajouté par tons les anciens éditeur* au nom du pontife, ne se trouve dans aucun manuscrit et fait disparate dans un ouvrage du ira 6 siècle.

Ligote 3. Phelippon. L'une des élégances de l'ancien langage consistoit à préférer le diminutif pour les noms propres , quand

NOTES. a3g

ils étaient employés comme régime on accusatif. Au nominatif, c'eût été une faute grammaticale.

Ligne 5. Foulque de Nulli. La renommée de Foulques, curé de Nulli-sur-Marne (qu'on prononçait alors, aussi bien qu'aujourd'hui, Neuilfy), étoit tellement répandue, {depuis ses premières prédications de l'année 1195 contre les usuriers et les femmes débauchées, que l'historien Rigord croit pouvoir désigner assez clairement l'année 1 198 en disant que ce fut la troisième après la prédication de Foulques, Le peuple alla même jusqu'à perdre le souvenir de son vrai nom pour le remplacer par celui de Saint homme. Foulques avoit réellement une grande simplicité, et le plus admirable éloignement pour toute espèce de rigorisme. Ajoutez que de nombreux miracles , mille fois racontés , constataient mieux chaque jour la confiance universelle. Il mourut à Neuilly, au mois de mai J202 , comme nous le verrons plus loin. Il avoit recueilli de très fortes aumônes, dans le but d'être en aide aux croisés; mais la plus grande partie rot consacrée à l'érection de la nouvelle église de Neuilly.

Les prédications de Foulques n'eurent pas seulement pour résultat la prise de croix ; voici comme s'exprime celui des continuateurs de Guillaume de Tyr que j'appellerai le premier, seulement afin de le distinguer de l'autre (Ms. de Golbert 83 1 5' fol. 178 verso) : « L'an qui fu de l'Incarnation Nostre Signour mil c. iiii n et xviij , « fu fondée l'abbéie de Saint- Antoine delés Paris, par le preeche- « ment de dui moult vaillans hommes : li uns avoit non Foukes « de Nueli , et li autres Pierres de Rosoi. Cil preechoient des crois , u et contre les useriers et les foies femes. H firent plusours useriers « laissier lour mestier, et de foies femes plusours repenties ; de « coi cèle abbéie Saint-Antoine fu édifiée de plusours. »

Ligne 8. Par France, Par l'Ile-de-France.

Ligne 12. Iîapostoles li manda. La lettre d'Innocent III à Foulques, datée du 5 novembre 1198, est imprimée dans le Jfccueil des Historiens de France, tom. XIX, p. 369.

a4o NOTES.

Ligne i3. Et après. Le pape parle déjà de Pierre de Capes dans sa lettre au curé de NeuUly : « P. Sanctas Maris in via Lata diaconi « cardinalis , apostolicac sedis legati , quem ad hoc officium exe- « quendum specialiter destinavimus. . . . » — De Capes; variante, de Chappes .* en latin , Capuensis. C'est ainsi que les François nommoient autrefois la ville de Capoue. Pierre ne devoit pas ce surnom au lieu de sa naissance ; car, suivant Baronius , il étoit d'Amalfi dans le royaume de Naples: mais il avoit été nourri et élevé en France , comme le dit Innocent III , dans la première de ses lettres à Philippe-Auguste. (Voyez Histor, de France, tom. XIX, p. 367.)

Lions i5. Le pardon. Les indulgences attachées à la croisade.

Ligne 18. Portant que. A condition qu'ils seraient confessés, mais sans avoir eu besoin d'accomplir une autre pénitence.

Ligne 3. Ecri. Variantes : Aiscris, Aicri, Eris. Le premier continuateur de Guillaume de Tyr dit que le tournoi 'se donna entre Ecri et Balehan. Voici ses propres paroles : « En cel an.... « mesires Foukes de Nulli , li preudom de cui nous avons parlé « dessus , qui sermonnoit des crois , dï nouvelles d'une grant assam- « blée de barons qui dévoient venir entre Ecri et Baleham, por « tornoier. Li preudom ala celé part et fist un sermon par quoi « moût de cuers furent atenri envers Nostre Signour, et moût s'i « croisièrent baron , chevalier et autre gent » (Fol. 180 recto. )

Baleham ou Balham est un petit village a trois lieues de Rethel. Quant au château S Ecri, il n'existe plus , et son emplacement a plusieurs fois changé de nom. Mais d'abord il est singulier que ce mot d 1 Ecri n'ait pas éveillé la docte attention de Du Gange , et que Valois , dans sa Notice des Gaules, et D. Germain, dans son livre des Maisons royales , n'aient pas soupçonné que VErchereeum et VErchariacum où Martin , petit-fils de saint Arnoul , fut assassiné

par le maire Ébroïn », pourrait bien être l'Ecri-sur-Aisne cité dans cet endroit de Villebardouin. Remarquez en effet que Frédégaire nomme le palais où cet attentat fat commis Erlreco , et le Chronicon Fontanellense , Erceriaco palatio. Or, le château é'Ecri étoit précisément à cinq ou six lieues de la ville de Laon , d'où sortait Martin pour se rendre auprès du roi Théodoric , à YErceriacum palaùum.

J'ignore quand fat démoli Ecri, devenu château féodal; mais en 167 1, des lettres-patentes érigèrent en comté le village d'Avaux, fermé à l'entour de ses ruines 2 ee fat au profit du sieur de Mesmes- Roissy. Plus tard, le comte d'Asfeld fit élever, sur les fondemens d'Bcri, un nouveau château magnifique, dont l'église, si l'on en croit le P. Lelong , historien du Laonois , est d'une singulière structure. Aujourd'hui , Asfeld est un chef-lieu de canton , avec bureau d'enregistrement et une population de douze cents 1 âmes; il est sur la rivière d'Aisne, à quatre lieues de Rethel.

Ligne 4- Ei quens Thiebaus. Voyez plus bas , pour les noms propres, la Notice alphabétique. Quant au mot quens ou cuens , il est à remarquer que , dans notre vieux françois , il avoit conservé deux cas : sujet, quens, traduction du latin cornes, qui sans doute se prononcoit coenis; régime , comte, traduction de comitem. Il en étoit de même de Dex, sujet; Dieu, régime; Uquiex, sujet; lequel, régime, etc., etc. On voit donc que, dans tous ces cas, la langue s'est moins perfectionnée qu'on ne le croît ; elle s'est appauvrie ou simplifiée, voila tout.

Ligne 5. De Chartain, ou comme nous disons , non par euphonie, de Chartrain « Carnotensis. »

Ligne 8. Cil dui conte estoient cousin germain et neveu le roi de France et neveu le roi a*Engleterre. La mère de Thibaud III , comte de Champagne, étoit Marie; celle de Louis, comte de Blois, Alix; et ces deux princesses étaient filles de Louis VU et

* VoyA le Chronicon FonUoeUense. {Achery, SpiciUge, tome ni.)

d'Alienor à" Aquitaine. Thibaud et Louis étoient donc neveux des deux rois, fils des deux époux d'Aliéner. Ils étoient encore cousins germains de Philippe-Auguste , par Adèle de Champagne f mère de ce prince y et fille de Thibaud II.

S. vu.

Ligne 7. Et moult d'autres dont je ne soi mie les nons. Si Ton s'en rapporte à Guillaume le Breton et au second continuateur de Guillaume de Tjr (Ms. 83 16, fol. 36a), les motifs qui portèrent la plupart des barons à se croiser venoient de la crainte que leur inspirait plutôt le roi de France que celui du ciel et de la terre. Voici comme s'exprime le continuateur : « Je vos dirai du conte de « Flandres et des barons de France qui contre le roj de France « orent esté , et au roi d'Engleterre s'estoient alié atns qu'il fust « mort. Il firent un tournoi crier entre Bar-sur- Aube et Ancre », et « si i alèrent tuit. Quant il furent tuit venu d'une part et d'autre « pour tornoier, et il furent assemblé , si ostèrent les hiaumes et « corurent tuit aus crois , et se croisèrent por aler outre mer. Dont « aucuns dirent qu'il se croisèrent par doute le roi de France , « qu'il ne les grevast. » — Jacques de Guise a suivi la même autorité : « Balduinus , de morte régis Richardi pusillanimis et dolens « nimium effectus, et Francise regem semper suspectum habens, a ut ab ejus dominio et occasione bellorum se substrahat , crucem m accepitcum multis baronibus, etc. » (Lib. xix, cap. xi. — t. XIII, p. 272 , de l'édition de M. le marquis de Fortia d'Urban.)

Ces historiens se sont montrés bons patriotes en déversant le blâme sur les barons qui se croisèrent à Ecri pour éviter la vengeance de Philippe-Auguste ; mais il ne faut pas oublier les circonstances qui peuvent faire excuser la conduite antérieure des seigneurs françois. Philippe n'avoit-il pas lui-même , en ng3, violé le plus grand des serments? N'avoit-il pas profité de la captivité de Richard pour lui ravir une partie des provinces frauçoises qui appartenoient aux

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1 Entre Brai <t Jftert. (Ml. 83i5> fol. 410)

NOTES. a43

rois d'Angleterre? Et les barons, presque tous unis par la confraternité militaire ou par les liens du sang avec Richard , pouvoientils bien voir du même sang-froid ce héros de leur siècle dépouillé de son patrimoine par le souverain qui devoît non seulement défendre ses droits , mais employer tous §e$ efforts pour mettre , fin à sa captivité? Je demande la permission de citer ici la belle chanson que le roi Richard adressa des prisons du duc d'Autriche aux barons de France, pour leur reprocher l'abandon dans lequel ils le laissoient : elle fut composée sans doute à la fin de l'hiver 1 193, car l'illustre prisonnier exprime la crainte de passer un second hiver dans les fers , et ne fut effectivement délivré que l'année suivante , au mois de février :

Jà nus hons pris ne dira sa raison Adroitement , se dolentement non ' ; Mais , por confort, puet-il faire chanson.

Moult ai d'amis, mais povre sont li don; Honte en auront, se por ma réançon Soi ces deus yvers pris.

Ce savent bien mi home et mi baron, Englois, Normant, Poitevin et Gascon, Que je n'avoie si povre compagnon Que je laissaisse , por avoir *, en prison.

Je nou lo dis por nule retraiçon s , Mais encor sui-je pris.

Or sai-je bien, de voir certainement, Que moi ne prisent né amin né parent, Quant on me laist , por or né por argent.

Moult est de moi , mais plus m'est de ma gent ;

un prisonnier ne s'exprimera sincèrement , *'H ne montre de la tristetM.

* Por avoir, par faute de donner dn mien.

* Retraiçon, revendication , réclamation.

Qu'après ma mort auront reprovier grant, Se longeraent sui pris.

N'est pas merveille se j'ai lo cuer dolent, Quant mes sires ' tient ma terre à forment ; Se li membroit de nostre sairement Que nos féismes amdui, communaument , Bien sai , de voir, que céans longement Ne seroie pas pris.

Mes compaignons que j'amoie et que j'aim , Ces de Caeu et ces de Porcherain % Dis-lor, chanson, que ne sunt pas certain 9 ; Qu'onques vers ans n'en oi cuer faus né vain. S'il me guerroient, il font moût que vilain, Tant cum je serai pris.

Ce savent bien Angevin et Torain, Cil bacheler qui or sont riche et sain , Qu'encombrés sui loin d'aus , en autrui main ; Forment m'aidaissent, mais il n'i voient grain: De bêles armes sont ore vuit cil plain 4 , Por tant que je sui pris.

1 Mes sires, le roi de France.

' De Caeu, Ansean de Caeu , qui se croisa , avec les comtes de Flandre et de Saint-Pol, sans doute pour avoir trop bien répondu, en 1195, à l'appel de Richard. — Joffroi , comte de Perche, étoit revenu de la croisade avec Philippe Auguste, et dans le temps que Richard écrivoit cette chanson, il étoit encore attaché aux intérêts du roi de France. Mais il s' étoit réconcilié bientôt après arec l'Anglois. Nous l'avons vu au nombre des croisés.

* Certain, constâns, fidèles.

4 « Maintenant ces contrées ne voient plus faire de belles armes depuis que je « suis pris. » Le vers est obscur, et je ne suis pas bien sûr de la traduction que je soumets ici. Peut-être faudroit-il lire :

De bêles armes sont ore tuit cil plein.

C'est- à-dire d'une façon proverbiale : Ils font tous blanc de leur èpée.

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