‹ De la conqueste de ConstantinobleChapitre 36 sur 110 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

Lieux 3. Et li Vénitien firent abatre de Jadres les murs et Us tors. Cette leçon du Ms. 687 vaut mieux que celle des éditions imprimées s yfrejrf abattre la vilU, Us murs et Us tours. Le premier continuateur de Guillaume de Tyr dit également : « Lî Veni- « sien firent abattre les murs de la ville , et puis entrèrent es nés. » Du Gange , dans ses observations , a commis une erreur en rapportant à cette action des Vénitiens les expressions employées par Innocent dans ses premières lettres aux barons françois. Le pape rappeloit ce qui s'étoit passé précédemment quand la ville fut emportée d'assaut ; et quand il écrivoit , les croisés ne se disposoient pas encore à partir.

Lions i5. Si fut moult grant honte pour eus, et moult grant damage à cens de tost. Ici , Villenardouin donne à la conduite de Simon de Montrait un caractère odieux que peut-être elle n'avoit pas. Supposons , comme on ne le mit jamais en doute , la loi ardente de ce comte de Montfbrt qui devort acquérir plus tard et dans une autre croisade tant de célébrité , nous pencherons à croire qu'à Zara il n'eut pas besoin d'ourdir une trame secrète avec le roi de Hongrie pour se résoudre à quitter les croisés ; il ne lui fallut qu'écouter la voix du pape et même celle de sa conscience. Je vais rapporter un précieux passage de la Chronique des Albigeois, écrite par Pierre , moine de Vau-Sernai , témoin oculaire comme Villenardouin. Selon cet auteur, la défection de Simon de Montfbrt étoit d'une date bien moins récente r

« Cives autem Venetici.... quod peregrini nostri erant illis ob- « noxii et subjectt , duxerant eos ad destruendam rivitatem quara- « dam christianorura , qu» erat régis Hungari» , nomine Jadram. « Quo cmn peregrini nostri pervenissent, sicut est mos obsidenthnn, m fixere tentoria prope muros civitatis. Cornes autem Montiifortis et « abbas Vallium , non sequentes turbam ad faciendum malum , no- « luerunt obsidere cum aliis, sed longius à civifate se locaverunt.

« Interea dominus papa misit litteras suas omnibus peregriais y « districte et sub periculo indulgentiae peccatorum quam eis fecerat , « et sub poena gravi ssimae excommunicationis , inhibens ne ci vi tait tem Jadrae in aliquo damnificarent. Quas litteras , cum abbas « Vallium die quodam nobilibus exercîtus qui erant congregati in u unum recitaret , et Venetici ipsum vellent occidere , nobîlis cornes « Montisfortis surrexit in médium, et Venetîcis se opponens, restitit « eis ne abbatem occiderent prenotatum. Cives autem Jadrenses « qui ibi causa postulandae pacis ad vénérant , alloculus est cornes « nobilis in praesentia baronum omnium in bunc modum : Non « veni, inquit , ut destruerem christ ianos, nullum malum vobis in- *feram, sed quidquid faciant alii, ego a me et meis facio vos « securos. Sic fittur vir strenuissimus , statimque ipse et suï a « loco colloquii exierunt. Quid amplius immoremur? Barones exer- « citas , manda to apostolico non déférentes , capiunt et destruunt « civitatem. Iterum a domino papa miserabiliter et gravissime ex- « communicantur z et ego , qui ibi eram , teslimonium perbibeo « veritati , quia et literas vidi et legi , excommunicationem apo- « stolicam continentes. Nobilis autem cornes non adquievit pluri- « morum sententiae , ut deviaret a vero : sed exiens a consortio « peccatorum , cum mullo gravamine et dispendio , per -terram « desertam et inviam , post multas angustias et multos labores , « Barolum villam nobilissimam Apulia? pervenit, ibique denuô naves « conducens et ascendens , perrexit cursu prospero ultra mare, ubi « per annum et amplius moram faciens , et multas contra paganos « militia? probitates * exercens , baronibus Francise quos apud Ja- « dram dimiserat , periclitatis et mortuis fere cunctis , ipse vivus et « sanus rediit ad propria cum honore. »

Le moine de Vau-Sernai, malgré son attachement inviolable pour le comte de Montait , semble ici plus exact que notre Villehardouin, quand il fait arriver son héros d'abord à Barlette en Pouille , puis en Palestine. Albéric de Trois-Fontaines dit égale-

1 Probitaus, prouesse*.

ment que Simon de Montfort passa bientôt après en Syrie. (Voy. Historiens de France, t. XVIII, p. 765.) '

Ligne 25. Et li dus li bailla de vaisseaus et de galies tant corne il li en convint. Cette leçon des deux n°* 455 et 687 est préférable à celle des éditions imprimées : Et einsi bailla li dux les galées et les vassiaulx tant comme il lui convient.

Lions 26. Ensi se départirent. Cette phrase doit uniquement se rapporter au duc de Venise , au marquis de Montferrat et aux gens du varlet de Constantinople. Quant au reste de la flotte croisée , elle étoit en route déjà depuis plusieurs jours et ne s'arrêta qu'à Corfou.

Ligne 28. Et ce firent-il moult volentiers. J'aurois dû préférer à cette leçon du Ms. 687, celle du n° 455. Je n'ai pu réparer cette faute ; je replace donc ici les mots omis. « Illuec se rendirent cbil « de la ville à lor segnour ; car il le virent volentiers et li fisent « feauté. » Le texte de la même phrase est corrompu dans les éditions imprimées.

Ligne 3o. Et trouvèrent Vost. C'est-à-dire : ceux de l'ost qui étoient partis avant le doge de Venise.

Ligne 3o. Et avaient tendus très et paveillons. Ces expressions, de tref, Aepaveillon et d'aucubes, reviennent à chaque instant dans les anciens monumens de la langue francoise. Ils répondent au seul mot de tente, mais ils ont pourtant un sens moins absolu. Le tref étoit l'étoffe ou tapisserie qui recouvroit la charpente de la tente. Dans cette acception , tref ne vient pas , comme on pourrait le croire, de trabes origine de travée, mais de trifolium; parce que les draps de la tente étoient partagés en trois lés, à peu près comme , dans les jeux de cartes , la couleur dite de trèfle.

Le pavillon a gardé sur les vaisseaux l'acception qu'on lui donne ici.

Les aucubes étoient les tapis de pied , de table , de lit , en un

* 7 o NOTES.

mol tout» la tenture intérieure. Je demande la permission de cher ici la belle description d'une tente * ^d'après l'une de nos plus anciennes chansons de geste, celle HAuberi le

Dou trtfhuabat sont large li giron; Bestes sauvages i ot à grant fuison :

Li très fii riches, nul meillor ne rit-on, Vermaus et indes , et de mainte faison.

Sor le pomel ont assis le dragon , Dont li oil luisent ausi que d'un charbon.

Pierres i ot qui sunt d'un gran renon, Par nuit oscure tout cler i véoit-on Plus d'une archie entor et environ- La mer i fu pourtraite et li poisson, Et tuit li oir de Fraase le roion, Dès Ooevis qui tant fu lelaus hom.

Seoir i puent bien quatre cent baron, Lambers l'embla l'emperéour Oton.

(Ms. du Roi 7127.* )

§. LVIIL

Lions 5. Et distrent que teste chose leur semblait, estre trop longue* Sans doute ils ajoutaient que le pape leur avoit expressément dé* fendu de se mêler des affaires de Constantinople , et qu'en s'arrétant en Grèce , ils étaient les sergens des Vénitiens plutôt que ceux de Jésus*Christ. Le second continuateur de Guillaume de Tyr, après avoir raconté le départ de la flotte pour Constantinople , ajoute : « Et orent bien bit li Vénicien la requeste que li soudans lor ot « faite, que il destoumaissent les pèlerins d'aler en latere de Surie, « dont je tous parlai dessus. » ( Fol. 367, recto. )

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