XCIV
Je ne connois rien de pins beau que ce discours de Quenes de Béthune. Quelle simplicité, quelle grandeur, quel admirable orgueil ! nos écoliers apprennent par coeur des discours imaginés, bien inférieurs à celui-ci. « Et bien vous mandent ce , que sans défit fiance il ne feraient mal né à vous né à altrui , quar il ne firent « onques trahison , et en leur terres n'estait mie acoustumé que il * le facent. »
On voit par là que l'acte de défi ou de défiance n'étoît pas une formule arrêtée. Défier quelque un , c'étoit lui ôter la confiance et le prévenir de se mettre sur ses gardes. Dans ce sens là, se défier de quelque chose est parfaitement françois. Mais je n'oserois en dire autant de cette autre expression : Je vous défie cT aller plus loin; du moins faudroit-t-il l'expliquer : Je vous dejfie, si vous allez plus loin. Quand un homme placé dans la dépendance d'un autre vouloit le quitter, il le deffioit au préalable, c'est-à-dire, il lui rendoit sa foi. Dans la chanson de geste du Couronnement dou roi Loeis , le portier de Tours, fidèle à l'héritier légitime, dit à l'usurpateur Richard :
Je te deffi, Rkhars , toi et ta terre , Qu'en ton servi se ne vuell ores plus estre : Quant traïson vues faire hé porquerre, Il est bien drois et raison que me perde.
Du Cange dit : « C'estoit lors la coustume de ne faire la guerre à « aucun sans l'avoir envoyé deffier. » Mais cette coutume existe et toujours existera. Les traîtres seuls s'en dispenseront. Qu'est-ce que nos déclarations de guerre sinon des deffiemens ?