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Ligne 46. Huit cens mil mars d'argent. Variantes : trois cens mil; — quatre cens mil ; — cinq cens mil. J'ai peut-être eu tort de préférer la première leçon. — Chevaucheures , équipement de chevaux.
Baudouin, dans la leltrc qu'il écrivit peu de temps après aux chrétiens de l'Occident , parle également de l'immense butin fait
par les croises à Constantinople. « Diripitur equorum innumera «. multitudo ; anri et argenti , sericorum pretiosarumque vestium « atque gemmarum , et omnium eorum qui ab hominibus inter u divitias computantur , tam inaestimabilis abundantia reperitur , « ut tantùm tota non videatur possidere Latinitas. » Quel effet un pareil récit ne dut pas faire sur l'imagination de tous ceux qui avoient refusé de prendre part à la croisade ! Les historiens modernes s'indignent de la conduite des pèlerins au sac de Constantinople ; comme si , de temps immémorial , l'usage suivi et , jusqu'à nos jours, religieusement conservé de piller les viUes prises d'assaut ne justifioit pas suffisamment leur conduite. Quoi! parce qu'il s'agissoit de Constantinople , et d'une nation contre laquelle les Latins nourrissoient des ressentimens implacables, parce que les Latins avoient échappé, à force d'audace , au danger le plus grand que jamais armée eût couru , il falloit que des sentimens de justice et d'humanité prissent subitement la place de la témérité la plus désespérée! « Les habitations des citoyens, » dit M. Daru, « les n magasins du commerce , les palais , les églises , étoient fouillés; « sans égard pour l'humanité , sans respect pour la majesté des « lieux. Les historiens évaluent à deux mille le nombre des hâte bitans qui furent victimes de l'irruption des vainqueurs , ou des « excès qui la suivirent. Ni les ordres des généraux, pour faire « respecter la faiblesse et le malheur, ni l'excommunication, dont « les éVéques menaçoient quiconque détournerait une partie du « butin , ni la sévérité du comte de Saint-Paul , qui fit pendre un « chevalier : rien ne put arrêter les désordres , etc. »
Tout cela sent un peu la déclamation ; l'historien de Venise y confond d'ailleurs la sévérité déployée contre ceux des pèlerins qui ne rapportèrent pas à la masse ce qu'ils avoient pris , avec je ne sais quels ordres donnés , par je ne sais quels généraux, d'arrêter le pillage immédiat C'est plus tard , et quand on en vint à réunir dans un lieu commun tout le butin, que le clergé surtout exprima ses plaintes amères , de ce que toutes les reliques , toutes les richesses enlevées aux églises, n'étoient pas représentées par ceux qui
ag8 ' NOTES.
les «voient conquises. Mais quant «a nombre de deux mille Grecs tués dans le moment du désordre, quant au pillage des palais, quant à tous les excès auxquels les pèlerins se livrèrent dans la première ivresse de triomphe , on peut les déplorer comme un effet ordinaire des guerres » mais non pas à la honte particulière de nos croisés»
Je joins ici le récit du second continuateur de Guillaume de Tjr, en général assez peu favorable aux croisés , mais surtout prévenu contre les Vénitiens :
« Or vous dirai que li François et li Vénicien firent ains que il a assaillissent la cité. Il firent un commandement que dedans « moustier ne prendroient nulle riens ; et les avoirs que l'en pren- « droit en la cité , l'en les inétroit tous ensemble , et partiraient « à droit. Que li Vénicien dévoient avoir la moitié partout, en « quele terre que ce ftist. Après quant il orent estaUi ce fait , si « firent escommunier à trois évesques qui là estoient , li évesques a de Soissons et li évesques de Troie* et uns évesques d'Alemai- « gne ; cil escommunièrent tous oeus qui riens destornerotent , et « qui n'apporteraient ce que il trouveraient là où l'en establi- « roit , por partir. Après ce , si escommenia l'en tous ceaus qui ea « moustier prendroient nule chose , né prestre né moine déro- « beroient de chose que il eust sus lui , et qui sua femmes métoit « main. Ensi fu establi et commandé, et li escommuniemens fais. m Quant li Latin orent prime Constantinoble , il avoient l'escu de « dame Deu embracié , et tantost comme il furent dedans , il le je- « tèrent jus et embracèrent l'escu du deable. Il coururent sus à « sainte Yglise premièrement , et brisièrent les abéies et les robè- « rent. Là ni la convoitise si grant entr'aus que quant il dévoient « porter amont, il portoient aval. Là fit grande la hayne et la « rancune ; que li chevalier disoîent que li povre gent avoient « tout , et la povre gent disoient que li chevalier avoient tout ravi, « et li clerc et li prestre ausi tout mucié. Dont il fu bien aparis- « sant à la départie. Cil qui plus emblèrent , ce furent li Vénicien , « qui l'emportèrent par nuit à lor nés. Dont il avint quant il orent « pris Constantinoble que li dus de Venice vault faire marchié as
« Véniciens de l'avoir qui estait en Constantinohle ; si faroit l'avoir « ajouster à ses hommes et mètre a une part , si donroit à chascnn « homme à pié cent mars ; ensi l'eut-il fait et créante. Mais li « François ne le vaureut mie otroier , ai as enbla l'en tout et des- « tourna ains que l'en partist as Véniciens \ que de la partie as « François n'ot li chevalier que vint mars , et li prestre et li ser- « jant à cheval dis mars , et li honn à pié cinc mars. »
De ce récit, qui d'ailleurs confirme celui de Yillehardouin , il résulte que la seule restriction au pillage*fut l'entrée des églises et la violence à l'égard des ecclésiastiques et des femmes ; mais il paroît que la crainte de. l'excommunication retint foiblement le plus grand nombre. Le sac de Gonstantinople ressembla donc parfiûtement à tous les autres , si ce n'est qu'en général on s'abstient de faire aux vainqueurs les mêmes recommandations pieuses ou philanthropiques.
Un nombre infini d'objets prédeux, tels que reliques, peintures, sculptures, pierres gravées, livres et bas-reliefs, fut alors transporté de Gonstantinople dans les églises de France et d'Italie. Le trésor de la Sainte-Chapelle , celui des églises de Troyes ' , de Soissons et de Reims , ont conservé de précieux souvenirs de l'entrée des François à Constantinople , jusqu'à l'époque de notre
1 ■ Une quantité étonnante de pierrea précieuse* , gravées en creux et en relief t m ornent lea reliquaires, qui de C. P. ont passé dans le trésor de la cathédrale « et dans ceux de Saint -Etienne et de l'abbaye de Qairvamc. Sur la légère indice-» « tion que noua en avons donnée dès l' année 1767, M. le conte de Caylua a vouh» « se procurer des empreintes de cea pierres, qui se sont trouvées au nombre de. « 3oo, dans nos deux trésors. Parmi i6a seulement, prises an hasard, il en a « choisi cinq , qui remplissent la cinquantième planche du cinquième volume de « ses Antiquités égyptiennes, étrusques, grecques , etc. La première représentant « Apollon avec aa lyre, est une de ces figures qui ne laissent rien à désirer du « côté de 1* élégance et de la précision ; la seconde représente un Grec, comhat- « tant sur un vaisseau j la troisième représente l'enlèvement du Palladium à Troie ; « la quatrième, la course d'un homme à cheval; la cinquième , un homme debout « tenant un oiseau snr le poing.... » (Groaley, Mémoires pour V Histoire de Troyes \ tome II, page 973.)
3oo NOTES.
grande révolution de 1 789. Le cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi doit au soin des croisés une partie de ses pierres précieuses ; enfin ces fameux chevaux de Venise , que nous avons vu devenir ensuite pour la France , comme le dit très bien M. Daru , un juste monument d'orgueil et de douleur ; ces quatre chevaux en bronze doré étoient placés dans l'hippodrome de Gonstantinople ; Dandolo les envoya à Venise , et ils furent élevés sur le portail de Saint-Marc , Saint-Marc , encore aujourd'hui opulent de l'ancienne dépouille de Constantinople. Maria Sanuto, dans sa Vie des doges de Venise , nous apprend que l'un des pieds de ces chevaux ayant été cassé pendant la traversée , ce pied fut donné à Dominico Morosini , qui les conduisit de Constantinople à Venise ; la seigneurie en fit faire un autre pour remplacer celui qui manquoit. On le distingue encore aujourd'hui des autres, assez facilement.
N'oublions pas d'ajouter queNicétas, l'auteur du Discours sur Us Monumens de Constantinople détruits par les croisés, cite les chevaux de Venise au premier rang des chefs-d'œuvre brisés. Avant ces chevaux , il nomme la Junon colossale du Forum de Constantin; et précisément dans sa vie de l'empereur Alexis, le même Nicétas nous apprend que la populace grecque détruisit elle-même la superbe statue colossale de Minerve , qui faisoit l'ornement du Forum de Constantin. En plusieurs autres endroits de son histoire, il blâme les empereurs d'avoir plutôt respecté les statues profanes que les vases des églises. Comment peut-il donc être l'auteur du discours sur les monumens des arts détruits par les croisés ?
Ligne 3a. Et nie de Grèce. C'est la leçon des Mss. 687 , 455 et 207 Supplément françois. Le n° 7974 porte : Criste; — le n° g644 Crète. Il me semble que les Vénitiens ne dévoient pas ainsi , de prime abord , faire taire leurs prétentions sur l'île de Candie , l'ancienne Crète.
Les historiens françois ne parlent pas des chances d'élection
NOTES. 3oi
qu'auroit eues un instant le doge de Venise. Tous s'accordent à ne citer que deux compétiteurs sérieux : le comte de Flandre et le marquis de Montferrat. VUlehardouin , cependant , ne peut être accusé d'être défavorable aux Vénitiens.
S- ex.
Liens 33. Lors fu li quens levés à grant joie au palais. Tout ce paragraphe, que j'ai copié sur les Mss. 687 , 455 et 807 Supplément François , a été mutilé dans les éditions précédentes.