CHAPITRE PREMIER
L’art durentoileur est aujourd’hui bien connu ; personne, dans le commerce, n’hésite à l’utiliser, même dans ses opérations les plus difficiles et les plus périlleuses. Cependant les amateurs éprouvent encore des craintes qui, nous l’espérons, se dissiperont en grande partie quand ils connaîtront la simplicité de ses opérations et leur utilité.
On parle de tableaux brûlés ; on prétend que la pression du fer nuit aux tableaux ; qu’elle écrase les empâtements, etthange ainsi le caractère du maître.
Le premier accident est arrivé , sans doute , mais très-rarement, et il a toujours été le fait d’un homme inexpérimenté, ou dont la conduite était peu régulière. Cependant il est des circonstances où un semblable accident peut survenir sans que le rentoileur en soit responsable ; car il existe une foule de cas qui nécessitent les conseils d’un habile connaisseur.
C’est lui qui peut éclairer le rentoileur et lui faire éviter le danger. Mais , trop souvent , des théoriciens absurdes ont exigé du rentoileur des procédés nouveaux que celui-ci a eu la faiblesse de consentir à employer, et qui ont compromis sa réputation et l’œuvre qui lui avait été confiée.
Quant à l’autre objection , s’il s’agissait d’une peinture n’ayant qu’un an ou deux d’existence , il serait possible que la chaleur, jointe à la pression du fer, produisît cet effet ; mais rarement d’aussi nouvelles productions nécessitent de telles opérations, et si parfois elles les réclamaient, il n’y aurait alors qu’à choisir entre deux maux le moindre; car cette nécessité proviendrait, comme on le verra par la suite, soit des préparations mauvaises, soit des craquelures.
La moins solide des préparations peut encore résister au moins vingt ou trente ans. Après ce nombre d’années, la peinture a déjà acquis une grande dureté qui la protège et la met à l’abri de cet inconvénient. Mais lorsqu’elle a passé quatre*vingts ans, alors elle s’est, en quelque sorte, tellement vitrifiée, qu’elle se pulvériserait, mais sans jamais s’amollir.
Nous parlons ici cependant des empâtements clairs, car les noirs, comme on le verra, ne s’émaillent jamais, mais ils ne reçoivent que bien rarement des empâtements.
C’est, au reste, une expérience dont on peut se rendre compte sur l’heure, et qu’il est essentiel de coir
naître puisqu’elle peut servir toutes les fois que l’on doutera de l’ancienneté d’une peinture.
Si elle est moderne, en la piquant d’une aiguille dans ses empâtements, cette aiguille y pénétrera avec plus ou moins de facilité, selon son ancienneté, et elle se fixera dans cette pâte, comme elle le ferait dans du bois plus ou moins dur en laissant, comme sur ce bois, une empreinte dont les arêtes seront pures.
Si, au contraire, on expérimente sur une pâte ancienne, l’aiguille ne pénétrera qu’en pulvérisant la peinture qui éclatera sous sa pression (1). Une peinture arrivée à ce point est ce que nous appelons dans la curiosité émaillée , elle date d’au moins quatrevingts ans, comme de plusieurs siècles ; car entre ces temps il n’y a plus de différences matérielles. L’observation du mécanisme de l’art peut seule les faire distinguer.
Comme on le voit, le seul danger qui existe peut être évité, en se confiant à des hommes éprouvés. Le passé en offre mille expériences réussies à la satisfaction de tous.
Les opérations du rentoileur consistent en trois principales : 1° le rentoilage simple ou double toile; 2° l’enlevage qui est la plus délicate ; 3° le refixage.
Une peinture nécessite un rentoilage quand sa toile est à moitié pourrie, ou quand elle est crevée. On fera aussi rentoiler un tableau quand il s’y rencontrera des craquelures adhérentes , quoique sa toile soit bien tendue. Cette opération les forcera à rentrer, et en rendant le tableau uni il deviendra plus harmonieux.
Le rentoilage consiste à fixer un vieux tableau sur
(I) Il est bien entendu que cette expérience ne s’applique qu’aux peintures faites à l’huile ou au vernis.
une toile neuve , ou un enlevage sur sa toile définitive, ce qui est le même travail. On procède ainsi :
On couvrira d’abord la partie peinte du tableau malade, de papier que l'on choisira non collé, après quoi il sera détaché de son châssis et cloué sur une table très-unie. Puis on poncera la vieille toile, afin d’en enlever tous les nœuds ou corps étrangers qui pourraient nuire au collage.
Pendant ces opérations, un châssis à clefs, de la grandeur du tableau en réparation, a été recouvert d’une toile de belle qualité, fortement tendue au moyen d’une tenaille dentelée. Cette toile a été, comme la vieille, poncée afin d’en enlever toutes les aspérités.
Ces deux toiles ainsi apprêtées seront fixées l’une sur l’autre au moyen d’une colle très-forte. On les laissera sécher ainsi. Mais avant qu’elles n’aient perdu entièrement toute humidité, on leur fera subir un repassage aux fers chauds, afin d’unir le tableau en forçant les craquelures à rentrer, ainsi que les parties qui tenteraient de se lever. Ces repassages se renouvelleront même plusieurs fois pour arriver à ce résultat. Mais il est entendu que le papier qui a primitivement été collé sur la peinture existe toujours, et qu’à chaque repassage il sera renouvelé.
Quand un tableau est trop dur à rentrer, autrement quand les craquelures disparaissent difficilement, on double le rentoilage, c’est-à-dire qu’on le soumet à la double opération ; on appelle cela un rentoilage double toile.
La colle dont se sert le rentoileur est particulière. Elle se compose ainsi : partie de colle de pâte, partie de colle de peau auxquelles on ajoute du jus d’ail (1),
(I) L’ail joue un grand rôle dans les opérations du rentoi-
ainsi qu’une partie de graine de lin. Le tout bien cuit à point doit être tamisé avec soin afin qu’aucun grumeau ne s’y rencontre pendant le travail du rentoileur.
L’enlevage d’un tableau est d’absolue nécessité quand les craquelures d’une peinture moderne vont en s’élargissant chaque jour.
Il en est de même quand un panneau est tellement déjeté qu’il serait difficile d’en rapprocher les parties qui le composent : enfin, quand la peinture se lève et se détache, soit du panneau, soit de la toile qui l’a reçue. Dans ce cas, l’enlevage ne peut être différé. En effet, elle doit cet accident à ses préparations qui ont perdu leur solidité primitive. Si, dans cet état, elle reste exposée dansnn lieu dont la température soit soumise aux variations d’une atmosphère alternativement humide et sèche, le jeu de la toile qui se resserre ou se détend sous l’une ou l’autre de ces deux influences, fatigue sans cesse la préparation, qui devient de jour en jour moins solide que la peinture qu’elle a reçue. Quand cette préparation n’adhère plus fortement à la couleur, si l’humidité rétrécit la toile, elle fait nécessairement boursoufler la peinture sur laquelle elle n’a pas la même action ; le temps l’ayant fait parvenir à l’état d’émail. Dans cet état la peinture se lève par écailles, et se détruirait complètement si l’on n’y apportait un prompt remède.
leur. Il en frotte souvent le tableau en réparation, afin de donner plus d’intensité à ses collages.