CHAPITRE VII
L’école française est sans contredit de toutes les écoles la plus inconnue ; cependant le goût des amateurs s’est prononcé depuis plusieurs années en sa faveur. Il est vrai que quelques maîtres jouissent seuls de cette prédilection ; tout, ce qui n’est pas eux , reste dans un oubli profond. Notre musée national même, aussi riche qu’il est en maîtres étrangers , ne renferme pas la cinquième partie de nos artistes de distinction, et ceux qui jouissent du privilège d’être représentés par leurs œuvres , le sont pour la plupart avec une telle négligence qu’il est impossible de juger de leur véritable valeur artistique. Pourquoi cet oubli ? Nos artistes le justifient-ils donc ? Non certes. Pas une école n’est plus intéressante et plus instructive que la nôtre par la variété de ses productions que distinguent des qualités spéciales et une originalité incontestée.
Le Français a moins de vigueur et d’énergie que les artistes italiens ou espagnols. Le sentiment religieux domine moins dans ses œuvres; il n’a pas la verve naïve du Flamand , ni l’imagination rêveuse de l’Allemand. On ne trouvera parmi nous rien qui ressemble à l’allure grotesque et dévergondée de Jean Steen et de Brauwers; mais on y admirera une heureuse image de la vie qui convient aux Français, analogue à son goût pour la galanterie , à son amour pour les combats.
Chaque siècle pourrait presque former une phase de l’art français , mais nous nous renfermerons seulement dans les trois grandes divisions déjà établies pour l’art en général.
La première époque , qui comprend tout le moyen
âge, est, comme nous Payons dit, très-obscure en France pour ceux qui ne se sont occupés de la recherche des productions de ce temps.
Cependant chaque jour nous pouvons , en dehors du Louvre qui ne compte malheureusement au nombre de ses richesses que deux ou trois de ces productions , en rencontrer dont le style est tellement écrit qu’il est impossible de les méconnaître. On peut voir dans le cabinet de M. le marquis de Saint-Cloud un de ces tableaux qui ne serait point indigne , par les qualités qu’il renferme , des artistes étrangers de cette époque les plus recherchés par l’amateur. La galerie de M. George renferme une Circoncision , œuvre remarquable. On voit chez M. Duclos un portrait de Charles YII , etc. Chaque jour aussi on en trouve dans le commerce de plus ou moins dignes d’intérêt, qui, tombant entre les mains du brocanteur, sont bientôt malheureusement dénaturés pour en tirer selon lui le meilleur parti possible. Ne blâmons pas le pauvre brocanteur ; il fait son métier, et le tort n’en peut être attribué à lui dont la famille demande le pain du jour, comme elle demandera celui du lendemain. Ce sort est réservé àtoute production dédaignée par l’amateur (l).
Cependant ces pages se distinguent par une couleur brillante et transparente , par une harmonie digne des meilleures productions des Flamands primitifs. Le dessin de ces peintures, tout incorrect qu’il est, n’olfrepas cependant les monstruosités qui se remarquent dans la plupart des écoles de ce temps. On rencontre même dans ces tableaux un sentiment plus naïvement vrai , et souvent dans l’expression des têtes quelque chose de coquet joint à une douceur d’expression qui classe-
(1) Ces sortes de tableaux sont employés constamment à la création de tableaux à tournure.
rait presque ces œuvres au nombre de celles que produisirent les maîtres de la transition , si le costume des personnages qu’ils représentent, comme aussi les dates inscrites , ne nous fixaient avec certitude. Les draperies mêmes de ces tableaux ont quelque chose de moins dur et de plus gras que ne le comportent les peintures des premiers maîtres. Au moins telle est l’impression que nous produisirent celles qui arrivèrent jusqu’à nous. Comme nous l’avons toutefois fait observer, ces peintures en France subissent de grandes variations.
Si le Nord, dans ses productions, se confond presque avec les Pays-Bas , le Midi tend beaucoup à se rapprocher de l’Italie. Cette période de l’art n’offre donc en notre pays rien dans sa partie mécanique d’assez tranché pour nous y arrêter sous le point de vue de la restauration. On procédera pour la réparation de ces peintures , en raison de leur facture, par les moyens indiqués pour les Flamands ou pour les Italiens.
Nous confondons dans la seconde époque les maîtres français que tous les écrivains désignent sous la dénomination de peintres de la renaissance , quoiqu’ils forment une phase de l’art distincte dans notre histoire. Nous la compléterons en y adjoignant tout le temps pendant lequel notre école ne fut pas positivement constituée.
Nous appuierons sur cette distinction ; car tous les biographes s’accordent pour attribuer, comme nous l’avons dit , la renaissance des arts en France au séjour que firent nos armées en Italie pendant les vingt années de guerres soutenues par Charles VIII et Louis XII pour défendre leurs droits sur le Milanais et le royaume de Naples.
Supposition insoutenable selon nous , en face des
œuvres produites par les artistes qui exerçaient leur art sous ces règnes.
Il nous reste de nombreux portraits de ce temps , ils n’ont aucun rapport avec les ouvrages des Mantegna, des Botticelli, qui servaient alors de modèles aux artistes italiens.
Si un rapprochement était possible, ce serait avec le Nord qu’il faudrait le tenter, et non ailleurs. N’estil pas plus simple, selon nous, de supposer que l’académie créée par Charles YI portait ses fruits ; que nos artistes, fatigués, aussi bien que les Italiens, du style conventionnel de leurs prédécesseurs, pensèrent comme eux à se rapprocher d’une nature vraie : que dès lors une école de transition se forma; que d’elle sortit Jean Cousin, J. Goujon, Clouet, etc., artistes dont le talent est purement français, rien que français. Si François Ier eût sacrifié moins aux étrangers; qu’il eût par de grands travaux stimulé les artistes de son pays, nui doute qu’ils eussent conservé leur originalité et soutenu honorablement l’honneur de la France. Mais la renommée faisait retentir si haut les noms de Léonard, de Raphaël, que tous les peuples s’oubliaient euxmêmes pour encenser d’aussi grands génies.
Sans doute ce prince croyait en attirant à sa cour Léonard, Del Sarte, doter la France de leurs enseignements ; mais malgré leur immense talent, leur trop court séjour ne put avoir une grande influence.
Dans le même temps, il est vrai, ce prince ami des arts enrichissait encore ses palais des plus belles sculptures antiques qu’il put se procurer; mais, en conscience, que pouvaient, dans l’intérêt de l’art, ces chefs-d’œuvre enfermés dans les demeures royales si peu accessibles, en ce temps, surtout aux j eunes artistes?
Le Primatice et maître Roux, qui succédèrent aux
grands maîtres dont nous venons de parler, eussent pu donner à notre école, s’ils avaient été des hommes supérieurs, une direction et un caractère. Malheureusement le Primatice n’est qu’un peintre de pratique, possédant quelquefois des étincelles du feu sacré ; le Rosso est d’un talent tout opposé, mais esclave de Michel-Ange, dont il n’est en définitive qu'un faible imitateur. Sous la direction de tels artistes nos peintres s’effacèrent, et après J. Cousin, Janet, etc., il ne resta plus rien ; rien qu’une école sans caractère dont les œuvres seront bientôt oubliées ou détruites.
Cependant Youët et Blanchard parurent, et quoique ces peintres fussent asservis au style italien, déjà en décadence, ils n’en réveillèrent pas moins le goût de l’art dans notre patrie. Par leurs enseignements se forma toute une école qui donna à la France un Lesueur envers lequel elle fut presque ingrate. Pans le même temps, l’Italie nous envoie par la voix de sa renommée un nom français qu’elle proclame au loin, c’est celui du Poussin; peu après la même voix retentit de nouveau, et le nom du Claude arrive jusqu’à nous. Dès lors la France posséda une école, riche déjà de noms immortels.
Cette école languissante sous des favoris étrangers allait enfin se régénérer à la vue des chefs-d’œuvre français. Le moment secondait merveilleusement les efforts des artistes.
Youët arriva en France dans le temps le plus propice à sa renommée. Ce temps était l’aurore du beau siècle .de Louis XIY ; les richesses ne s’enfouissaient point alors. Leurs possesseurs au contraire s’efforçaient de les étaler à l’envi l’un de l’autre; ils élevaient des palais magnifiques que les arts enrichissaient de toute leur splendeur ; aussi ce peintre, qui rentrait dans son pays précédé d’une réputation dès longtemps
acquise, fut-il chargé de nombreux travaux qu’il exécuta avec une légèreté et une facilité inconnues jusqu’alors. Ces qualités plurent au point d’exciter l’enthousiasme.
Nous venons de dire que la facilité d’exécution était inconnue en France avant Youët. En effet Jean Cousin, Clouët n’étaient pas plus avancés dans la partie mécanique de leur art que ne l’étaient les contemporains du Pérugin. On retrouve dans les œuvres de ces artistes la simplicité naïve qui caractérise les productions de la seconde époque de l’art chez les peuples les plus avancés, comme aussi les moyens employés dans l’exécution de leurs œuvres, c’est-à-dire les tons locaux modelés par glacis, les demi-teintes lavées, les vigueurs soutenues par des fermetés posées après coup, ainsi que les effets obtenus par de petits moyens qui dénotent la puissance du génie, mais aussi l’enfance de l’art.
Sous le Primatice et le Rosso le progrès fut loin de se faire remarquer. Le Primatice lui-même sembla pendant son séjour en France perdre les qualités qui le faisaient estimer. Le grandiose de son dessin disparut peu à peu ; croyant atteindre la perfection dans le fini, il tombe dans une sécheresse disgracieuse; sa couleur même harmonieuse d’abord, perd de sa vigueur et devient blafarde.
Le Rosso croyant arriver à l’effet loin de son modèle, se perd dans les opposition du noir au blanc et exagère ridiculement son dessin. Les élèves se traînent à leur remorque, croyant arriver en les suivant, à la perfection , et leurs ouvrages ne conservent pas le moindre reflet de cette école romaine si justement vantée.
Tel était l’art en France quand revinrent d’Italie nos jeunes artistes que la haute réputation de cette école avait attirés. Les Carrache, le Guide, le Domini-
quin, etc., furent leurs maîtres et leurs émules; aussi leurs progrès furent-ils rapides.
Dans cette troisième époque en Italie, comme nous l’avons dit, l’art de peindre était arrivé à son apogée. Il est donc facile de se faire une idée de l’effet que produisirent en France, où l’on rencontrait plus d’amour de l’art que de vraies connaisssances, les premiers peintres qui revinrent initier leur patrie aux charmes prodigieux de leur couleur.
En effet Vouët,le plus célèbre d’entre eux, fut bientôt chef d’une école nombreuse.
Parmi les élèves qui la fréquentaient Lebrun, Lesueur, se firent bientôt remarquer ; leur réputation éclipsa en peu de temps celle de leur maître. Nous les citons ici ; car leurs talents si opposés résument en eux, selon nous, toute la seconde période de l’art français. *
Nous avons dit qu’en ce temps le pays était encore bien neuf dans les connaissances des arts. La plus grande partie de leurs protecteurs, en conséquence, ne jugeaient de la valeur des productions artistiques que par les rapprochements possibles avec tel ou tel maître étranger.
Influence funeste qui égara le plus grand nombre de nos artistes ; car chaque nation dans les arts a, comme nous l’avons fait remarquer, un sentiment qui se détermine d’une manière tranchée. Il est le fruit de ses mœurs et de son climat. L’artiste marchant dans une voie autre que celle que la nature lui a en quelque sorte tracée, abâtardit son talent et telle supérieure que soit son organisation, il rivalisera d’autant moins avec l’étranger qu’il le suivra dans un sentiment naturel à ce dernier, hors des tendances natives de son imitateur.
Lebrun, comme mille autres de notre école, s’est
laissé égarer par des éloges trompeurs ; comprimant ses propres tendances, il cherche ses inspirations dans l’école romaine.
Aussi, quoiqu’il possédât trois grandes qualités : la composition, le dessin et l’harmonie, quoiqu’il connût parfaitement les sciences qui se rattachaient à son art, en dépit de son immense succès, il ne sera jamais classé qu’au second rang (1). S’il eût au contraire, comme le fit Lesueur, simplement consulté ces maîtres afin d’en tirer un enseignement utile, tout en conservant son individualité ; s’il eût reproduit ce que son âme lui inspirait, avec le sentiment dont la nature l’avait doué ; nul doute qu’aujourd’hui ses immenses tableaux n’en fissent l’une des gloires de notre pays.
Lesueur, relégué de son vivant au second plan pour avoir suivi la route contraire, ne grandit-il pas chaque jour? n’est-il pas compté au nombre de nos plus illustres? C’est que dans un temps donné, le talent original et vrai triomphe toujours d’un engouement passager. Prud’hon, Greuze, Géricault en sont des exemples qui doivent soutenir le courage de l’artiste consciencieux.
( 1 ) C’est une grave erreur de croire que le nom seul est estimé de l’amateur. S’il veut avec raison le maître original, et le payer souvent des prix hors de proportion, c’est qu’il résume en lui toutes les qualités dont les imitateurs ou copistes ne peuvent dérober qu’une faible partie.