CHAPITRE VIII
En France les maîtres de la seconde période peuvent se diviser en deux classes distinctes :
1° Ceux qui suivirent les principes et l’inspiration italienne, comme Youët, Blanchard, Lebrun, etc.
2° Ceux qui créèrent un art national, comme J. Cousin, Janet, Lesueur, le Poussin, le Claude, Beaubrun, Callot, S. Bourdon, etc., etc.
Ceux de la première catégorie, malgré leurs efforts, ne purent atteindre même à l’aspect de l’école qu’ils avaient prise pour guide ; car on rencontre constamment dans leurs œuvres cette turbulence, ce soigné particulier à notre nation, qualité ou défaut qui les classe, en dépit d’eux-mêmes, comme nôtres. Ils ne purent produire ce gras, cette transparence agatisée qui distingue les peintures italiennes. Les nôtres sont plus lavées dans leurs pâtes ; elles ont une certaine maigreur dans la touche qui trahit le fa presto propre à l’esprit turbulent de notre nation. Ces imitateurs emploient, il est vrai, les procédés des maîtres qu’ils avaient adoptés pour guides, mais sous leurs touches spirituelles et coquettes l’art italien s’amoindrit, et perd en partie les qualités qui le distinguent. C’est pourquoi nous n’y rencontrons jamais cette solidité matérielle si remarquable dans les pâtes italiennes. Un nettoyage qui pourrait à peine altérer l’épiderme d’une de ces peintures, détruirait infailliblement une production française dont l’exécution est toujours légère et peu corsée.
La réparation de ces tableaux réclame donc un soin particulier, puisque l’esprit delà touche est l’une
des qualités essentielles de ces peintures. Toute restauration qui absorberait leur franchise, les dénaturerait, et leur ferait perdre toute valeur artistique.
Ces maîtres réclament pour ces causes, plus peut- être que tous autres, les soins scrupuleux du restaurateur, afin qu’il conserve le véritable caractère de leurs productions : ce qu’il obtiendra en y reformant scrupuleusement toutes les touches altérées, et en ramenant, par un travail franc et ménagé, les parties désharmonisées à leur véritable valeur.
Mais si l’enthousiasme de notre nation pour tout ce qui est beau a souvent entraîné les peintres français dans l’imitation des chefs-d’œuvre des autres écoles, s’ils ont en quelque sorte négligé le culte d’un génie national en faveur du génie étranger, on a vu quelques hommes assez bien inspirés par la seule force de leur intelligence pour résister à ces entraînements d’admiration, se renfermer dans leur propre pensée, y chercher hardiment des voies nouvelles et rebelles à une docile imitation, imprimer eux-mêmes au goût de leurs contemporains une direction nouvelle et à l’art un progrès qui a illustré leurs noms.
Ces grands hommes se distinguent par un caractère d’originalité tranchée qui leur appartient en propre. Nul maître ne peut leur être opposé avec justesse. Ils ont, il est vrai, utilisé les connaissances des siècles qui les ont précédés, comme le firent, au reste, Raphaël et tous les chefs d’écoles anciennes. Mais ils savent, en conservant toute la liberté de leurs inspirations, se créer un style et des principes nouveaux.
Il existe une affinité et une espèce d'origine commune entre les œuvres des grands maîtres des diverses écoles et des différents âges. Et pourquoi?
C’est que la perfection de l’art est toujours un reflet de la vérité.
C’est que les œuvres devant lesquelles s’incline l’admiration des peuples jaillissent toujours de cette source mystérieuse et sainte qui s’appelle le génie.
Tous les artistes qui atteignent cette perfection doivent nécessairement se rencontrer sans sc chercher : car malgré ses formes diverses le beau n’est qu’un.
Le sentiment qui les différencie dépend de leur organisation particulière et du milieu dans lequel ils ont vécu, qui détermina chez eux un goût plus ou moins épuré (1 ) . Tels sont : Lesueur, le Poussin, le Claude, etc. Ces illustres artistes comprirent que le talent réel ne s’exprime que par une interprétation élevée et vraie de la nature ; qu’il ne suffit point à l’artiste d’étonner les yeux, qu’il faut encore parler au cœur, et que la conscience doit toujours dominer la pratique.
Des trois grands hommes que nous citons ici Lesueur seul ne quitta jamais la France ; son talent naquit au milieu de nous, et grandit chaque jour ; mais épuisé par les efforts d’un travail consciencieux, découragé par l’injustice, cet artiste immortel s’éteignit à la fleur de l’âge. Les persécutions qu’il endura furent les mêmes que celles dont le Poussin fut victime, et le forcèrent à abandonner la France ; lui, qui n’avait paru à la cour qu’à la sollicitation de son roi ; lui qui ne
(1) La couleur et le dessin résident dans la vue ; la composition dans le cerveau ; le métier dans la légèreté de la main. Le meilleur dessinateur sera celui qui verra le plus juste : cette justesse ne peut se reucontrer que dans la perfection de l’organe de la vue ; il en est de même pour toutes les autres qualités nécessaires à la création d’œuvre d’art, le travail peut les développer, mais jamais suppléer aux imperfections des organes. Ces qualités sont donc un don de nature. L’artiste qui, après un temps donné, ne les voit pas se produire, peut être certain qu’il n’arrivera jamais à la perfection qu’il a rêvée.
connaissait d’autre ambition que celle d’exceller dans son art, il se vit contraint d’aller chercher sous un ciel étranger le repos sans lequel l’étude est impossible.
Le Poussin doit beaucoup à l’Italie. La vue des belles sculptures antiques anima et épura son génie. Mais nul doute, s’il fût resté parmi nous, que son talent déjà naissant quand il nous quitta pour la première fois ne se fût développé dans toute sa force comme le fit celui de Lesueur.
L’Italie est un riant séjour qui invite aux rêveries. Rome surtout offre aux loisirs de l’amateur et aux occupations de l’artiste les avantages d’une grande ville riche en objets d’art et en même temps toute la liberté que l’on trouve dans un village ignoré et solitaire. C’est dans son sein seulement peut-être que l’artiste rencontrera la vie tant désirée de lui. Mais il ne faut pas croire que ce beau pays contribue essentiellement au développement des facultés d’un peintre. Ce serait une erreur grave, et les élèves de notre école qui résident momentanément dans cette capitale, comme les nombreux Allemands qui y passent leur vie entière, en fournissent des preuves évidentes.
Le Poussin fut grand parce qu’il était doué des qualités nécessaires pour le devenir. Toutes revendications en faveur de l’Italie, au sujet de son talent, sont mal fondées, car ri en dans ses œuvres ne participe des écoles de ce pays. Que les productions d’un grand nombre de nos artistes, tels que le Valentin, le Bourguignon, etc., etc., leur appartiennent, nous ne le contesterons certainement pas; mais celles du Poussin et de Claude (1), etc., jamais. Ils sont Français par le
(l) Le Claude, de même que le Poussin, reçut et ses premières inspirations et ses premières leçons en France. Son talent naissant intéresse un négociant qui l’emmène en Italie. Il est
sentiment, l'harmonie et la pensée. Qu’on les compare au Titien, au Dominiquin, au Carrache ou à tout autre ; que l’on constate des rapprochements entre eux, nous nous rendrons. S’ils ont peint lTtalie c’est parce qu’ils l’habitaient, l’aimaient et l’admiraient. S’ils sont plus vigoureux, plus soutenus de tons dans leurs œuvres que ne le sont ordinairement les peintres français, c’est que, bien différents du praticien, ils ne créent qu’avec l’àme, la pensée. Ils cherchent la vérité, ils l’interprètent, la traduisent comme ils la sentent, et n’abandonnent comme achevées leurs œuvres, qu’au moment où ils croient l’avoir enfin rencontrée. Pour arriver à un tel résultat ils étudient avec conscience toutes les parties du sujet qu’ils traitent. Ces études forment les pâtes, parce qu’ils sont forcés de revenir souvent sur eux-mêmes , pour obtenir le rendu, le brillant et la finesse dans l’opposition.
Nous venons de dire plus haut en parlant des peintres français imitateurs des italiens qu’il suffisait d’une restauration alourdissante pour leur faire perdre tout leur agrément ainsi que leur caractère national.
Il est loin d’en être de même pour les grands maîtres dont nous venons de parler.
Lorsqu’une main profane s’est appesantie sur eux, chaque partie vierge conserve encore un effet tellement saisissant, qu’on devine facilement les beautés perdues. Par exemple, le Claude, qui à force d’étude
reçu chez Tassi, où, en échange du pain du jour, il se réduit à la servitude. Ce fut le sort que mille autres peintres sans fortune subirent en Italie. Rien que 'd’ordinaire en cela. Les mœurs du temps l’expliquent suffisamment. Mais bientôt la réputation de l’artiste original franchit les limites de l’atelier du maître : elle s’étend de jour en jour, et enfin le maître lui-même est éclipsé.
parvint à exprimer mieux qu’aucun autre avant lui la perspective aérienne ; lui, qui sut donner à ses tableaux une profondeur inimitable, et faire briller le soleil qui dore réellement de ses rayons les belles campagnes qu’ils reproduisent. Le Claude qui sut encore obtenir tous ses brillants effets sans efforts ; sans recourir à des oppositions qui chagrinent l’œil fin et délicat ; lui, qui rendit l’harmonie parfaite de la nature par la seule puissance de la dégradation du ton. Ces qualités mêmes, dis-je, sembleraient laisser croire qu’une fois cette harmonie rompue, son œuvre est à jamais détruite. Heureusement il n’en est pas ainsi, puisqu’il est incontestable que sans le secours de notre art bien peu de ses tableaux existeraient encore.
En effet, le Claude exécuta ses admirables productions sur des préparations sans corps. Elles ont, en conséquence, une grande tendance h se lever. Peu de ses tableaux ont été préservés de cet accident. Puis, le grand nombre de glacis et demi-pâtes qui forment ses inimitables transparences, ont eu beaucoup à souffrir des vernis factices qui les ont précédemment couverts. Depuis, les chancissures des vernis ont souvent contribué à leur altération, surtout quand des mains inhabiles ont tenté de les en dégager. Quoi qu’il en soit, ce maître offre, par la franchise de ses tons et la simplicité de ses procédés, de grandes ressources pour la réparation de ses œuvres, quand elles ne sont qu’épidermées.
Les ciels de ce maître sont exécutés en pleine pâte d’outremer, quelquefois reglacés de cette même couleur. Pour rétablir la voûte endommagée d’un de ces ciels, on devra rassortir bien juste le ton et la qualité de cette couleur (dont la teinte varie) avec celle de l’original. Ce choix fait, on ramènera toutes les parties altérées à l’accord de celles conservées, et l’harmonie
ne tardera pas à s’y rétablir avec infiniment plus de facilité qu’on ne l’obtiendrait dans un ciel nuageux d’un ton gris.
Les horizons des tableaux du Lorrain sont exécutés, quoique très-légers et fins, en pleine pâte avec une fermeté, une sûreté de brosse qui les garantit d’une destruction entière. Quand même ils seraient très-altérés, s’il reste assez de points de rappel, que le restaurateur se renferme strictement dans la maladie; qu’il exécute son travail dans le sens des touches du maître, et il arrivera certainement à leur rétablissement parfait. Mais si des mastics assez considérables se rencontrent dans les parties fuyantes, là est la grande difficulté, carie Claude est inimitable dans ses lointains comme dans le brodé de la silhouette de ses arbres. S’il est possible de le rappeler au point de tromper le plus clair voyant, nous défions à l’artiste le plus habile, s’il est contraint de recréer, de tromper l’œil de l’amateur le moins exercé.
Les tableaux paysages du Poussin offrent moins de difficultés pour leur mise en état. Ce grand peintre n’est point né coloriste. Les tons gris et verdâtres ou rouges dominent tour à tour dans toutes ses œuvres ; et cependant il possède une harmonie si suave, on y rencontre une telle transparence dans le clair-obscur, il a su introduire tant d’air dans ses productions qu’en présence d’un de ses beaux paysages on se demande si réellement on peut lui refuser le titre de coloriste.
Paysagiste, sa touche est large, simple, prêtant beaucoup à l’imitation. Ses tons sont choisis dans une gamme franche, facile à trouver ; la simplicité de ses procédés ne laisse aucun embarras au restaurateur qui parvient tellement à confondre son travail avec celui du maître, qu’il est difficile de le distinguer, si l’on n’est doué d’un certain tact et d’une assez grande habi-
tude. Mais lorsque le Poussin peint la figure, la difficulté grandit. Dans ce genre il réclame le travail le plus consciencieux, et l'intelligence d’un homme d’un vrai savoir qui, avec une servilité peut-être extrême, ramènera à l’état primitif les altérations qui désharmonisent son œuvre. Tout autre procédé altérera certainement l’expression que le Poussin a portée, dans ses figures, au plus haut degré; car lui seul, peut-être, a su être grand, sévère dans son dessin sans jamais être théâtral.
La physionomie de ses œuvres est celle de la beauté classique, la vraie physionomie des peuples qu’il a représentés. On peut lui reprocher de manquer de naïveté dans ses compositions ; mais en revanche on y trouve une sévérité de goût, une sagesse qui peuvent compenser l’absence de cette qualité ; c’est pourquoi nous disons que de telles œuvres réclament les soins d’un artiste habile, puisque le moindre écart peut dénaturer l’expression comme la beauté d’une ligne, et nuire ainsi au tableau quoiqu’en lui conservant dans son ensemble son grand effet général.
Lesueur réclame les mêmes soins, les mêmes nécessités, ses qualités étant analogues à celles du Poussin quoique dans un genre opposé. Chez lui, le sentiment est moins savant peut-être , mais plus naïf, plus entraînant par sa grâce douce et touchante.
Nous souhaitons pour la mémoire de ces trois grands génies, l’honneur de la France, que nos conseils soient écoutés. Leurs œuvres peuvent, avec des soins dignes d’eux, être transmis à une postérité reculée ; espérons qu’un jour on comprendra la nécessité que nous indiquons, et que leur conservation dans nos musées dominera tous autres intérêts.