CHAPITRE IX
La renommée que nos peintres acquéraient à l'étranger, ainsi que les succès obtenus dans leur patrie, excitant l'enthousiasme parmi toute la France, le nombre des artistes augmenta de jour en jour. Ils se constituèrent en co*ps et sollicitèrent l’autorisation de former une Académie. Elle leur fut accordée par lettres patentes de Louis XIV, enregistrées en 1 655 au parlement.
La troisième période de l’art en France peut donc être justement classée à cette époque, puisqu'elle vit naître les Coypel, les Boulogne, Santerre, Lefebure, Largillière, Oudry, Rigaud, Lenain, Watteau, etc. et avec eux le style français ou au moins celui que l’on veut accorder à notre école, et qui cependant ne domina le goût que passagèrement : car, comme nous l’avons dit, chaque génération en notre pays le différencie tellement qu’un seul volume ne saurait suffire pour décrire toutes les phases que parcourt l’art en France. Aujourd’hui l’Académie réclamée avec tant d’instances est remplacée par de nouvelles institutions. L’art, dit-on, est libre!... Qu’entend-on par liberté?... En quoi cette Académie l’entravait-elle ? En refusant le titre de professeur à qui ne l’avait acquis; elle éloignait du corps des artistes ces genè qui se disent l’être et que nous voyons partager les encouragements budgétaires, ainsi qu’arriver à force d’intrigues à occuper la place destinée à celui dont la jeunesse s’est passée dans les études sérieuses, et que cette usurpation laissera sur ses vieux jours pauvre et misérable, s’il n’arrive à la renommée.
Mais c’était là de l’ordre ! Car une société bien organisée doit offrir des garanties à celui qui se dévoue au culte des arts. Le titre d’académicien était un droit que tous pouvaient obtenir par le travail, mais par le travail seulement. Il garantissait l’avenir de qui le possédait. Il établissait, en outre, un droit incontesté aux faveurs du pouvoir qui, s’il les répandait sans discernement, comme aujourd’hui, les accordait du moins en ce temps à des mains dignes jusqu’à un certain point de les recevoir, car celui à qui elles arrivaient avait été reconnu homme de talent par sa corporation. Peuton lui reprocher un refus malveillant? Nous n’avons jamais rien lu de pareil ; nous pouvons nous convaincre tous les jours de son peu de rigueur en voyant la médiocrité d’une foule de ses élus. Pouvait-elle comprimer les études? Non, car alors les systèmes théoriques qui régissent notre école nationale des beauxarts, étaient inconnus; les études au sein de cette académie furent, durant toute son existence, d’autant plus libres que le nombre de leurs directeurs était plus considérable, et d’un talent d’une grande diversité. Son pouvoir sur l’avenir de la jeunesse se trouvait aussi annulé par cette opposition de principes,* car le jour d’une réception chacun rencontrait des défenseurs au nombre de ses juges. Qu’a-t-on gagné au changement? De pouvoir se dire : Chacun pour soi, Dieu pour tous. Aussi, cet isolement nous fit tomber sous une dictature bien autrement blessante que celle de ses égaux, c’est la dictature bureaucratique des commis d’une administration tracassière, sous laquelle un homme de génie, si supérieur qu’il soit, n’est dispensé de plier. Si c’est là le progrès, souhaitons qu’il ne fût jamais arrivé.
Personne n’oserait contester les immenses services que cette Académie a rendus par ses enseignements.
Non-seulement elle forma un grand nombre d’hommes d’un mérite incontestable, mais l’industrie lui doit ses premiers jours de supériorité : Sèvres, les Gobelins peuvent l’attester. Par ses expositions elle popularisa les arts ; elle respecta les grands, mais elle se fit respecter d’eux ; ses artistes en les fréquentant les initièrent aux délices des arts, et lui en firent des protecteurs. Aussi sa réputation fut-elle en peu de temps européenne. Toutes les nations civilisées vinrent réclamer son concours ; les princes choisirent leurs peintres parmi ses artistes. Rome même, Rome si jalouse de sa gloire artistique à peine perdue, ouvre les portes de sa métropole aux œuvres de nos peintres: par ses belles mosaïques elle en perpétue le souvenir (1).
Tel était son renom quand les grands événements politiques qui agitent notre pays depuis tant d’années préparèrent son tombeau, et pis encore, presque l’oubli de la plus grande partie des hommes qui contrb huèrent à sa renommée.
Cependant sans remonter jusqu’à Lebrun, Lesueur et Mignard, nous possédions des artistes doués d’une largeur de pensée et d’exécution propre aux grandes choses. Nous pouvons citer parmi nos peintres d’histoire les Boullogne, Lafosse, Jean Jouvenet, Lemoine, Subleyras,etc.,etc. Ces artistes seront toujours estimés et admirés des véritables connaisseurs, car ils surent donner à leurs œuvres un caractère, une physionomie qui les classent parmi les talents originaux.
Le coloriste Lafosse sut, plus peut-être qu’aucun autre, nous transporter au milieu d’une cour céleste et nous en faire admirer les splendeurs intérieures.
Jouvenet crée un style nouveau. Laissant de côté le classique, il cherche ses inspirations dans la grande et
(1) Le Poussin, le Valentiu, Subleyras ont eu cethonneur.
belle nature; il y rencontre la vérité, le mouvement, le grand effet.
Lemoine suit la môme voie, mais la nature se présente à ses yeux sous un aspect plus calme; la femme sous son pinceau reprend ses formes gracieuses et arrondies, et ses chairs la transparence qui charme. L’ensemble de ses aimables compositions possède un brillant, une fraîcheur qui, comme l’aspect d’un beau jour, disposent aux idées riantes.
^ Subleyras lui, sans les avoir cherchées, réunit toutes les qualités de ces deux grands peintres ; aussi, est-il, selon nous, une des gloires de notre pays qui l’oublie.
Mais si nous jetons un regard sur nos peintres de scènes familières, que de ravissantes productions vont se dérouler devant nos yeux. Watteau Pater, Lancret, riches de pensées neuves et abondantes, nous initient aux intrigues des coulisses , puis aux fêtes de théâtre où l’art de plaire tient lieu de vertu.
Bourdon, dans un petit intérieur de corps de garde, nous fait connaître les délassements de l'homme de guerre, tandis que le Bourguignon et Parrocel, nous donneront leurs combats, où chevaux, hommes s’entrechoquent et se font mordre la poussière.
Mais près d’eux Santerre console nos regards en nous introduisant près d’une charmante jeune fille qui, à la lueur d’une lampe, lit le roman nouveau, et exprime sur son doux visage les émotions qu’il lui procure.
Desportes et Oudry nous tirent de notre rêverie en nous transportant sans fatigue dans les résidences princières pour y faire suivre une chasse royale.
Baoux, lui, nous fera commettre une indiscrétion, il nous introduira dans le boudoir d’une belle, et si nous ne pouvons entendre ses confidences, ses yeux nous les feront deviner.
Que diriez-vous de Boucher?
Avec lui vous serez dans le pays des fées. Vous y verrez des amours, mais des amours... de vrais enfants avec leurs mines espiègles et leurs chevelures blondes, qui lutinent cent jeunes beautés. Monde idéal si gracieux, si attachant, que vous regretterez de le quitter pour rentrer dans la vie réelle.
Le magicien vous transporte-t-il dans une autre sphère. Il fera revivre sous son pinceau fantastique le bon temps où les rois épousaient des bergères.
Ces filles des champs sont vêtues de satin. Au ton rosé, à la blancheur de leurs charmantes mains, à leurs gracieuses têtes vous croiriez qu’elles apparaissent pour rivaliser avec les fleurs.
L’une d’elles est assise sur un gazon moelleux qu’elle foule à peine... son mouton chéri sommeille à ses pieds... elle attend son berger... En la voyant si belle, qui ne comprend que le berger peut être un roi !
Leprince nous tire d’un aussi aimable séjour pour nous entraîner au fond de la Russie. II y fait bien froid, et les personnages qu’il met en scène nous engagent peu à nous mêler à leur société.
Fragonard nous ramène en notre beau pays ; il nous y montre plus d’une vertu chancelante, aussi bien dans les champs que dans les palais , voire même dans la mansarde ; mais à côté, voyez ce père de famille qui, après un jour de travail, vient trouver le repos près de sa femme et de ses enfants : avec quelle joyeuse et franche affection il est accueilli ! Combien de riches ont dû porter envie à cette heureuse pauvreté !
Carie Yanloo nous conduit à un rendez-vous de chasse , un gai repas nous convie , lès bouteilles se vident, la chaleur passe... tout à coup le cor se fait entendre!... Mais il laisse à d’autres ïe soin de vous
représenter les fatigues de la chasse. C'est dans l’intérieur d’un sérail qu’il vous conduit. C’est la vie molle et efféminée d’un pacha qu’il met sous vos yeux. Une foule de jeunes beautés par leurs talents divers cherchent à l’envi à attirer les regards de leur maître insouciant ; tandis que, perdu dans la fumée de sa pipe il semble chercher dans la rêverie des beautés idéales et oublier celles qui sont sous ses yeux ; que lui fautil donc ?
Yernet, par la seule puissance de son pinceau, fait mugir les flots; la foudre fend la nue... Pauvres matelots, implorez la Yierge, votre patronne : du secours !
... La rive se couvre de monde, les bateaux de sauvetage sont lancés, les éclairs seuls guident ces hardis pilotes ; honneur, honneur à leur noble courage !
Chardin nous tire de ce terrible spectacle, et cherche par des jeux d’enfants à nous le faire oublier; puis il nous sert un frugal repas. Des oignons, des œufs, le bœuf quelquefois, du poisson; mais le tout est si frais, si appétissant, que l’on y porte la main pour y goûter.
Et Greuze ! le peintre moraliste qui nous apprend à aimer la vertu et à fuir le vice. En jetant les yeux en arrière sur tous ces noms illustres, de quelle admiration on se sent saisi ! Quel délicieux assemblage ! Comme tous ces tableaux sont frais et bien sentis! Comme toutes les touches spirituelles des habiles gens qui les ont créés expriment bien les diverses passions qu’ils ont voulu rendre. Il faut en vérité avoir perdu toute la délicatesse du sens pour n’en être pas séduit.
Aussi Diderot, ce savant critique, disait-il : « Un tableau avec lequel on raisonne, qui met le spectateur en scène et le mêle avec ses acteurs, et dont enfin l’àme reçoit une sensation délicieuse, n’est jamais un mauvais tableau. Vous me direz qu’il est faible de
couleur... d’accord ! qu’il est sourd et monotone... cela se peut ; mais il touche, mais il arrête ; et que m’importent tes passages de tons savants, ton dessin pur et correc t, la vigueur de ton coloris, la magie de ton clairobscur, si ton sujet me laisse froid? La peinture est l’art d’aller à l’âme par l’entremise des yeux; si l’effet s’arrête aux yeux, la peinture n’a fait que la moindre partie du chemin. »
Cette académie ne s’est pas seulement distinguée dans les deux genres que nous venons de parcourir. Elle peut encore offrir une galerie de portraits dignes du plus haut intérêt, non-seulement par leur exécution brillante, mais encore par la diversité de style si justement approprié aux différentes variations des mœurs qui préparèrent les splendeurs et la chute de l’absolutisme.
Les Beaubrun , Lefebure, etc., etc. nous font connaître dans un style simple et vrai les belles têtes de ces hommes au front large et fier qui amenèrent sous Louis XIII le triomphe des sciences et des arts, et préparèrent le règne brillant de Louis XIV.
Sous ce grand roi, dans une manière pleine de grandiose, de vie, de mouvement, Rigaud , Largillière de Troy, etc., ont reproduit sur la toile une foule de grands capitaines, de magistrats, de savants, d’artistes, avec une magnificence, un luxe de bon goût, digne de ces grands hommes qui élevèrent la France au premier rang des nations. Plus tard, leurs pinceaux plus timides, comme pour tracer le dernier mot de ce trop long règne, reproduisent de nouveau ces grands, se parant encore des cuirasses que leurs corps amollis ne sont plus accoutumés à porter. Ils placent encore dans leurs mains un inutile bâton de commandement, tandis que leurs fils ne sont vêtus que de velours brodé.
Nattier comprend qu’à cette jeunesse corrompue
par l’oisiveté, qui cherche à noyer son ennui dans les plaisirs, il faut une peinture nouvelle, une peinture fardée qui idéalise le vice et le présente sous l’aspect d’un rêve, frais et rose.
Sous la régence, oh ! divinités païennes, il faut céder vos attributs à la courtisane, déesse du moment. Hébé lui remettra sa coupe d’or ; Vénus lui abandonnera son nuage moelleux, ses amours armés de flèches surtout, ainsi que ses amoureuses colombes. Mais Louis XV est devenu homme, il paraît avec la fraîcheur d’idées qui accompagnent la jeunesse et qui le firent chérir durant la première partie de son règne. — L’indolence épicurienne et les jouissancesmatérielles ne pouvaient, à lui sentimental et généreux enfant, qu’inspirer le dégoût. La peinture qui s’était faite courtisane le savait, et voulant lui plaire et conserver les bonnes grâces de sa cour corrompue, elle inventa la pastorale, rendit aux dieux leurs attributs, conservant seulement les amours pour en peupler l’Arcadie, séjour au moins aussi délectable que celui des cieux.
Boucher et Pierre par la puissance de leur palette font descendre en ce paradis terrestre les duchesses, les marquises, les comtesses à l’état de bergères, en leur laissant des yeux plus agaçants que modestes.
Cependant tandis que les artistes que nous venons de citer, disposent du goût et captivent l’admiration d’un monde frivole, par leurs productions faciles et spirituelles, des talents plus sérieux les entourent.
Latour, Chardin, Toqué, Aved, etc., soutiennent l’art à sa véritable hauteur et savent conquérir l’estime due à leurs grands talents.
Voilà où en était l’art en France quand Vien, membre de cette académie, prétendit réformer la peinture en lui appliquant les principes sévères de l’art grec et romain. Ce style était de l’actualité, car l’histoire
de ces peuples était avidement fouillée par les philosophes qui employaient tous leurs efforts pour en populariser les grandes et généreuses actions et les offraient en exemple au patriotisme national. Il s’ensuivit une réaction profonde. Les excès commis surtout sur la fin du règne de Louis XV exigeaient des réformes urgentes. Le malheureux Louis XVI fit les plus sincères, les plus louables efforts pour satisfaire l’opinion publique, mais il était venu trop tard : la révolution l’emporta, et avec lui disparurent toutes les anciennes institutions bonnes et mauvaises. Ce bouleversement général plaça David, continuateur des principes de Vien, à la tête des arts. Il le dut à de grandes et savantes compositions qui émurent les masses et rendirent son nom populaire. Sa grande renommée en fit ainsi, en quelque sorte, le seul arbitre des destinées artistiques de notre pays. Doué d’un caractère entier et ombrageux, il vouait impitoyablement au ridicule tous ceux qui ne se soumettaient pas à ses principes. Or, le ridicule tue en France! L’ancienne école fut méprisée et bientôt oubliée. Quoique la nouvelle soit désignée comme celle de David, cependant ce grand peintre n’occupait pas seul l’attention publique.
Vincent, Régnault étaient pour lui de redoutables émules qui, tout en adoptant le style du jour, n’en conservaient pas moins la nature pour guide. Moins heureux peut-être dans le choix des sujets qu’ils traitaient, compositeurs moins vastes que David, ils compensaient par une exécution plus grasse, par une couleur plus transparente, ainsi que par le mouvement de leurs figures, la supériorité du chef d’école, qui, pour obtenir la pureté dans le dessin, fit souvent de la statuaire en peinture. Quoi qu’il en soit, c’est l’école de ce savant professeur et l'influence de ses principes
qui formèrent les plus grands artistes dont la France du xixe siècle puisse encore s’enorgueillir : Gros , Girodet, Guérin, Prud’hon, Géricault, Vernet, Ingres, etc. Ces noms ajoutés à ceux qu’elle possédait déjà lui assurent une prééminence incontestée.