‹ De la conservation et dela restauration des tableauxChapitre 10 sur 51 · J.-B. GREUZE · texte numérisé non relu

J.-B. GREUZE

I^ EN nS5, MORT EN 4805.

Par une triste et froide matinée du mois de mars 4805, un char funéraire, dont la simplicité annonçait la pauvreté, franchissait les portes du Louvre. Un petit nombre de parents et d'amis l'entouraient , mais le recueillement et l'air de tristesse répandu sur toutes les physionomies prouvaient que les dépouilles qu'il transportait étaient celles d'un être aimé. Quand le cercueil fut déposé au pied de l'autel , que le prêtre eut terminé ses prières, au moment où il répandait sur lui

un peu de cette terre qui semble dire qu'entre ces restes mortels et cette argile il n'existe plus aucune di£fë* reoce, une jeune fille, dont rëmotion et les larmes se trahissaient malgré le voile qui lui couwait le visage, s'approche du cercueil et y place un bouquet d'immortelles. Les tiges de ces fleurs étaient réunies par un papier sur lequel on put lire : « Ces fleurs, offertes par la plus reconnaissante de ses élèves , sont Temblème de sa gloire. )>

Vers le soir, tout ce qui restait de Tauteur de YAc" mdée de village, du plus grand compositeur moraliste, l'un des peintres les plus illustres, Greuze enfin, était déposé dans la tombe sans autre cérémonie que celle qui accompagne Tindigent.

Cette scène touchante se passait à Paris le 23 mars 4i)05, Greuze était mort le 21. H avait à cette époque près de 80 ans. Il était né en 4725, à Tournus.

Au-dessus de la porte de la maison où il naquit , on voyait encore il y a peu d'années , et on peut voir sans doute encore aujourd'hui , une plaque de marbre avec cette inscription : Ici est né J.-B. Greuze , le 22 août ^% Sa famille occupait depuis longtemps dans cette petite ville un rang honorable. Ses ancêtres faisaient partie de la magistrature. Ils étaient en outre seigneurs de la Quiche près Icilly.

Il laissa deviner de bonne heure le penchant qui

l'entraînait vers son art ; mais, comme presque tous les

peintres , il eut à combattre les projets de son père »

qui voulait faire de lui un architecte. Sa ferme volonté

l'emporta , et il fut placé chez Grandon , beau-père de

Grétry, qui était fixé à Lyon. Ce Grandon occupait

plusieurs jeunes gens à faire des portraits tout préparés

à l'avance. Lorsqu'un amateur se présentait pour se

faire peindre , on choisissait celle de ces ébauches qui

pouvait avoir quelque similitude avec lui , on la retou-

cteit d'aprls le pcnMHttee , et B ^cm idMAfek tiiMl OBpiMtHrt um ian^, toajours fért Mdifitti.

Cepoidaiit ce Criincaiit de portnits fÔMit anni âtDi tei aoBMiiU de loisir, de petitet têles d'tipifiwion «foe Tarn «ttriboe le plus sourent à (kcme dam sa pfewitrt naniëre, Biaift qui ne peuiiat se wifondie atee fan, qai fttt toujom on oolorisie l iaïa H mi e u E^ taadit que son maftre esi sec et paaw da Uea att Uaiie oo aa rose sans transitioD.

Tdle est TéttÀt ok Gmae puisa aei pnorièns leçons.

brandon écanlteiiiiàPariSy Gremeryaccoaspagnaj plein de respérance que fad fiûsait coiMeiolr son exeet* lenttableaodelalceftiredf la^illr,qoll apportait avee Id. Fort du talent qu'A possédait , fldédaignale patronage d'an professenr et se raidit à Facadârie pour y suivre Fétode da modèle.

Dans on temps où tout dans les arts n^était que eonlentiim , fl est facile de comprendre le peu de soeoès qaH y obtint. Aussi les ptos mauvaises places étaient toiijonrs réservées à Tartiste dont le dessin était llmi^ tation naite de la nature. Greiue avait conscience de son savoir ; aussi , ré\ olté d'une telle injustice , fl se rendit chez M. Sylvestre , auquel il fit voir ses prodnetions. Cet artiste distingué fut charmé de ses talents, n lui fit rendre justice et fut son premier ami.

Nous avons dit que Greuze connaissait ce qn^fl valait. (Tétait un de ces hommes que la nature semble avrir formés pour réussir dans la peinture , qui ne peovâit rien que par cet art ou pour lui. Sa fisiçon de peindre, ses caractères de tètes , ses expressions , ses beautés, ses défauts, tout est de lui , tout lui appartient en pro» pre ; c*est lliomme original par excellence. Ses talents ainsi que la protection de M. de Lalive de Jully, qui

le mettaient à mémede ne plus s^inquiéter des besoins

de la vie , sa réputation qui s'accrut à un point extraor* dinaire, lui valurent des dégoûts, qui ne lui furent épargnés ni par les maîtres ni parles élèves. Il ne répondait à tous ces envieux qu'en créant ses délicieux tableaux » dont la vue touche le cœur et dispose à la vertu.

Cependant , fatigué de cette lutte incessante , il partit pour ritalie, en compagnie de Tabbé Gougenot. Il y étudia pendant plusieurs années, au bout desquelles U pouvait espérer que ses anciennes rivalités seraient oubliées. Il ignorait qu'il ne suffît pas d'avoir un talent supérieur, mais qu'il faut savoir se le faire pardonner. U ignorait aussi que ses œuvres, dans lesquelles la pâture est si fidèlement copiée, étaient la censure la plus amère des Boucher, des Restent, des Natoire , au milieu desquels il vivait. On décriait son style , on le prétendait trivial ; ses envieux espéraient ainsi le pousser dans une fausse route. Ils y réussirent momentanément. Comme tous les artistes, il ambitionnait un genre pour lequel il n'était préparé ni par son organisation , ni par ses études , celui de l'histoire. Il poussa même la prétention jusqu'à vouloir être reçu académicien à ce titre ; les membres de l'académie l'invitèrent à présenter un tableau en ce genre , pour sa réception. C'était certes un piège qu'ils lui tendaient, et la suite le

prouva.

Quand il eut achevé ce tableau de Septime-Sévère reprochant à son fils Caracalla d'avoir voulu attenter à sa vie , sujet maheureux , et encore^ plus malheureusement rendu , la jalousie de ses futurs collègues put s'applaudir de l'échec qu'il éprouva. Ils ne voulurent l'admettre que comme peintre de genre. Greuze , indigné , se retira de l'académie , et voulut qu'on lui rendit son tableau. Les académiciens s'y refusèrent , prétendant qu'il devait rester entre leurs mains pour faire apprécier leur refus. On continua cependant à le con-

sidérer, malgré sa démission , comme faisant partie d^ Facadémie; mais il ne se rendit à aucune de ses séances , et fit de son atelier un salon qui attirait toas les amateurs et les étrangers. Gustave III et remperear Joseph II ne voulurent pas quitter la France sans ravoir visité. L'impératrice de Russie, Catherine Ijl, chercha à attirer Greuze dans ses Etats ; mais Tarnoor de son pays Ty retint ; car, malgré les tracasseries ^pie lui suscitaient ses confrères et les chagrins quMUlw causaient , Greuze voyait chaque jour son nom se populariser, et la gravure venant en aide à son pînceatf, ses œuvres devenir Tomement du palais et de la ckMmière. C'est qu'eu effet rien n'est plus touchant ,rà notre avis , que ces scènes de famille , qui toutes, ont été créées avec la pensée d'inspirer la vertu et de fate détester le vice.

Quelle leçon pour l'enfance que ces deux tableaux d!& la Malédiction paternelle , et du Fils puni ! Dans rua, un fils ose menacer son père, qui le maudit en tremblant : il fuit. Dans l'autre, ce vieillard rendant le dernier soupir au moment où le fils repentant vient iour

plorer son pardon Mais après ce drame voyez ce

bon vieux père entouré de sa famille , l'iùstruisant par une sainte lecture. Puis, ce pauvre père paralytique trouvant encore le bonheur au milieu de ses enfants empressés à lui faire oublier ses maux. Et cet heureux chasseur jouissant avec transport du spectacle que lui offre sa femme accablée par les caresses de ses petits enfants. Et encore cette dame de charité conduisant sa fille dans les tristes demeures du pauvre , afin que de bonne heure elle connaisse les jouissances que l'on éprouve à soulager Tinfortune.

Oui, Greuze fut bon peintre et poète, et ses ouvrages le prouvent ; mais ils sont aussi la preuve de sa profonde sensibilité , car c'est dans sa belle àme qu'il puisa

— Taies sigets. Sur ses tableaux sublimes ou gracieux , touchants ou tendres, ou le retrouve toujours. En les regardant on aime Thomme et on admire Tartiste.

Greuze était beau et doué d'une physionomie expressive y où se peignait Tenthousiasme, la douceur et il sincérité de son àme. Il avait dans ses manières une pplitease affectueuse et vraie ; généreux à Texcès , bienfiisant pour tous les malheureux. L'élève indigent trooYait près de lui de bons conseils et des secours qui \b mettaient à même d'en profiter, n fut même dans sa vieillesse plein de respect et de galanterie pour les dunes. Une femme pour lui était un être sacré.

A Rome, il eut une passion des plus vives pour la ttd du duc de TOr..., dont il était le professeur ; mais qioique cette passion fût partagée par son élève, qui réprouvait au moins aussi vivement que lui, quoique ion àme fût pleine d'amour et de l'orgueil que l'homme éprouve lorsqu'il est aimé pour lui-même, malgré les larmes et la fortune de cette belle et séduisante Romaine, il refusa de l'enlever à son père, et revint à Paris, n'ayant pour consolation que le portrait de celle qu'il aimait, et la conviction d'avoir agi en galant homme.

' Voici ce qu'avait été celui dont le pauvre convoi lortaitdu Louvre le 23 mars 4805 ! qui, après une longue carrière remplie de succès, se vit, par une trop grande générosité et par le malheur des temps qu'il a traversés, réduit à demander au travail le pain du lendemain jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans.

Que les rapprochemelfts me seraient faciles! Est-il donc vrai que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes? — Greuze est mort dans la palais du Louvre, lieu de ses triomphes, dans la capitale des arts et pas un peintre n'est venu honorer son convoi. Mais

sa cendre ftit eoirrerte dee larmes des Trais amis qm raccompagnaienU

Les œuTres de Greuze ont an cachet qui les fom reconnaître à la première vue. Leur cooleur brillante lyoutée au charme de leur harmonieux aspect, lu appartioDt seule. Ses imitateurs ne peurent seccmfon dre ayec loi, car il a une manière inimitable de passci ses tons, et hors des refiles ordinaires, tens ses doni* teintas Iç ton de sa toile n*est souTent modifié que psr un simple frottis, tandis que ses clairs sont Tigoorenaement empâtés par des touches inégales dans lesquelles la lumière se raccroche. Cest ainsi qu'O parrieot à la fairecoBtribuer à la réussite de son effet* Des gladi artislement jetés et d'une transparence exquise aident à obtenir cette finesse de ton qui se tromre qod^ quefois dans les portraits de Van Dick, mais que Gnease possède toujours. Son dessin est encore particulier et lui est propi e. Les puristes peuvent le trouver déleo* tueux lorsqu'il dessine des nudités, mais, à coup sâr, ils n'oseront soutenir cette opinion devant son adourable tableau de FAccordée de village dont les personnages, tout simples villageois qu'ils sont, ont un caractère de grandeur et de gravité d'une beauté idéale.

Sesmouvements sont toujours exacts dans la masse; des fautes de détails s'y rencontrent sans doute ; ses draperies sont négligées, quelquefois lourdes ; mail chez lui c'était le résultat d'un calcul peut-étre (aux: il prétendait ainsi faire valoir ses chairs. A côté de ces négligences, que de finesse dans ses têtes de jeunes filles! Comme chacune d'elles est bien dans Tactioa qu'il a voulu reproduire ! Gamme tous ses personnages sont sentis^ sans roideur ni affectation ! Quelle vérité et quelle variété d'expre2>sion î On lui reproche aussi les méplats qu'il a employés avec uniformité et trop fréquemment ; mais ce défout se trouve-t-il dans

861 ouvrages terminés ? Non ; plus ils sont étudiés, moins ils se font sentir; ils disparaissent même entiè* rement dans ses meilleurs ouvrages.

Greuze n'était pas seulement un coloriste éminent, un bon dessinateur ; il était encore doué d'une fécondité extraordinaire comme compositeur. Ses tableaux ii*en sont pas la seule preuve, et le nombre prodigieux de ses dessins répandus et estimés dans toute llttrope l'attestent assez. A Tordonnance, à Tagencennt pittoresque, à Tagréable, il a joint le naturel et la tiImo. Tous ses ouvrages sont les productions d'une iii|iDation vive et aimable.

Une forma point d'école, mais il eut quelques élètM : d'abord, ses deux filles dont les productions se vendent Journellement comme étant de leur père ; l'ailie surtout possédait la finesse et la transparence des tons de Greuze : la plus grande partie de leurs œuvres ont été retouchées par lui. Puis, M"* Ledoux, Wille te fils, Donvé, enfin M™* la comtesse de Valory , sa filleule, protectrice des filles de Greuze, chez laquelle sont mortes.

Les tableaux de Greuze sont arrivés aujourd'hui à prix dignes de leur mérite. La Prière à V Amour, qui fut adjugée à la vente de M. de Choiseul en 1772 M50 livres, a été vendue 33,201 francs sans les frais àcelle de la galerie Fesch en 1 S45. Ce tableau se trouve 6Q ce moment dans la collection non encore visible de 'ord Hertford, qui a de même acquis le Miroir cassé, Ainsi que plusieurs têtes que nous avons admirées dans différentes expositions publiques.

Les amateurs français ne se sont point laissés inti- ^\iQT par les prix exorbitants auxquels sont poussés ^sns les ventes les tableaux de Greuze. Ils ont voulu, ^ quelque prix que ce fût, conserver en leur pays les ouvres d'un artiste qui l'honore. Le pendant delà Cru-

ehe eauéê» La Laitière, ainsi que plusieurs têtes d*e: pression, ornent le cabinet de M. James deRostchild. M* Delessert nous conserve le précieux tableau < la Lecture de la Bible, ainsi qu'une petite fille q% dans son berceau joue avec une pomme^ tableau qi nous lui avons cédé.

.M. de PelLaprat possède aussi le délicieux tableau < la Petite Paresseuee^ et deux charmantes têtes d*c pression faisant pendant. La famille de Laborde co serve aussi Fadmirable tableau de V Heureux Cha^eu M. le marquis Maison, outre la magnifique JImI leine qu^il possède a encore réuni plusieurs charmai tes têtes toutes exécutées dans une manière différa du maître. Sa collection offre un double intérêt ai connaisseurs comme à celui qui veut le devenir.

Les cabinets parisiens renferment encore de beU choses de Greuze, nous ne citons ici que celles qi nous avons été à même d^étudier.

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