‹ De la conservation et dela restauration des tableauxChapitre 16 sur 51 · LANTARA · texte numérisé non relu

LANTARA

IfÉ À MORT EN 4778.

La forêt de Fontainebleau, si riche en sites admirables, est, comme on sait, le rendez-vous d'un grand nombre de jeunes, artistes qui s'y rendent, la gaieté au cœur, la tête remplie d'un avenir qui à vingt ans leur promet honneur et gloire. Ils viennent demander à cette grande nature, l'inspiration et les études des chefs-d'œuvre qui doivent, selon leurs espérances, les conduire à leurs premiers succès.

Au commencement du siècle dernier il en était de même dans ces beaux lieux ; seulenient nos pères prétendent que les artistes y étaient moins nombreux et plus studieux. Disent-ils vrai ? nous ne savons : quoi qu'il en soit, chaque année les beaux jours ramenaient alors comme aujourd'hui les touristes sous les beaux arbres centenaires de la forêt.

Vers 4 725 ils y rencontrèrent un petit pâtre à la mine

<^liëtive, à la physionomie mélancolique qui, timidexnent s^approchait d'eux pour suivre des heures en- -tJères attentivement leurs travaux. Ils le souffraient, c^ar ce pauvre berger se prétait avec bonheur à placer :s«lon leurs instmctions ses moutons dans les endroits où ils «goûtaient au pittoresque du lieu.

Aucun de ces peintres ne découvrit cependant, qu^un surtiste se trouvait caché sous les haillons du berger qui ;K)renait tant d'intérêt à leurs travaux.

Cet artiste, ce berger, était Lantara ! Le pauvre Lan-* 'ftara qui vit peindre dans la forêt et qui devint peintre ^ son tour.

Quelque furtives que fussent les leçons quMl sut pren- ^Ire, elles n'en formèrent pas moins son jugement artistique. Car à peine le soleil dorait-il l'horizon, que le pauvre enfant, assuré de n'être point interrompu dans son travail, allait reproduire le site dont il avait la Teille suivi l'étude... Mais c'est lorsque l'approche de l'hiver rappelait l'artiste en son atelier, que Lantara, maître absolu du terrain, travaillait sans relâche, et qu'il s'abandonnait tout entier à sa vocation d'artiste, sans qu'aucune émulation soutint ses efforts, sans qu'aucune pensée ambitieuse vint agiter son esprit.

Enfin une circonstance assez singulière révéla au monde artistique ce talent ignoré de tous, même de celui qui le possédait. Par une belle journée de juillet, absorbé par son travail, Lantara avait oublié chiens et moutons. S'apercevant enfin que les animaux confiés à sa garde s'étaient beaucoup écartés des limites de leur pacage, il laisse papiers et crayons, et court en toute hâte rassembler son troupeau. Sur ces entrefaites, un jeune artiste attiré par la beauté du lieu vient s'asseoir précisément à la place que Lantara venait de quitter.

Trouvant là des études, il les admire, et s'adressant

au berger dont la préience d'un étranger fit hâter retour. « Dis-moi, mon ami, où est le peintre qui sine ici ? Je ne sais pas, monsieur, seulement il mV recommandé de veiller sur ses dessins. Cependant I» jeune homme considérait attentivement les étude» qui se trouvaient dans le portefeuille : y rencontrait des beautés d'un style nouveau qui provoquaient son admiration, et laissait à chaque instant édiapper des exclamations de satisfaction, » « Quoi, monûeur, r»-* prit le p^tre tout ébahi, vous trouvez ces dessins véritablement beaux?,.. Yous croyez qu'ils sont rœuvm d*un maître ?... Je pense, moi, que vous vous trompez, car ces dessins ont été faits par un de mes camaradesy un berger comme moi. Tu veux plaisanter, Tami, ré^ pondit Fartiste ; dans tous les cas. Je gagerais que toit camarade a plus d'esprit que toi, Yous croyez ? ré^ partit Lantara avec timidité. Eh bien ! si je vous disaia que c'est mol,.. Toi l ohî c'est trop fort... Parbleu, cob* tînua-tril, il faut que tu prouves ce que tu viens d'artancer ; allons, mets-^toi là et travaillons. »

Le pauvre berger tout intimidé se met à l'œuvre ; néanmoins, l'amour de l'art lui rend bientôt toute son assurance, et à peine avait-il fini d'indiquer son étude que le jeune homme qui suivait son travail avec intérêt, se découvrant avec respect, lui dit ; « Seigneur pà« tre. Je vous reconoais pour mon maître, je vous de^ mande pardon, donnez-moi votre main, venez à Paris^ je mets à votre disposition tout ce que je possède; en un mot, c'est l'amitié d'un frère que je vous offre, a

LantMra (Simon Mathurin) était né de parens très* pauvres qui habitaient les environs de Fontainebleau au commencement du siècle dernier. On ne connaît pas au juste la date de sa naissance. Son éducation avait été celle du plus pauvre villageois. Enfant des champs, il vivait heureux dans sa belle forêt, entouré

e 6eg moutons et de ses chiens, fidèles compagnons e son enfance ; il ne pouvait se séparer de tout ce qu'il rait aimé, et y renoncer en un jour. Mais vaincu par ta sollicitations affectueuses de son nouvel ami, il kla enfin et quitta en pleurant, la ferme qui Pavait Il heureux si longtemps.

A son arrivée à Paris, son ami le présente à Joseph eroet dont il était rélève. Ce grand peintre le reçut vec bonté, lui donnamille encouragements : il fit plus ; fin de produire plus vite un talent qu'il estimait, il eignit dans plusieurs des tableaux de Lantara de spiituelles et charmantes figures. Tout semblait donc sourire au pauvre berger : en ffet, il jouit d'un vrai bonheur d'artiste tant qu'il eut fèê de lui son ami de la forêt ; mais cette douce exismce fut bientôt interrompue. Le jeune homme fût ippelé dans sa famille et Lantara resta seul au milieu *un monde dont il ignorait jusqu'aux moindres lages.

Cependant, grâce à son talent vraiment remarquale, la réputation de notre artiste avait grandi rapidelent; aussi montrait-on un grand empressement pour ( procurer ses ouvrages. Mais la simplicité de son caifitère et son extrême timidité le mirent à la merci 3 misérables qui, non contents de lui extorquer ses ibleaux à vil prix, le dénigrèrent afin d'éloigner de iî les hommes généreux qui auraient pu s'intéresser à m sort.

Dès ce moment la vie de Lantara ne fut plus que lisère. Sans doute, ses manies, ses caprices et surtout *M distractions qui rappellent celles du bon Lafonline, vinrent plus d'une fois servir les intentions magnes de ses détracteurs. Il n'était pas rare de le renontrerà peine vêtu ; d'autres fois ses habits étaient mis l'envers. Soir et matin, on pouvait le voir sur le Pont-

Neuf accoudé sur le parapet, contemplant dans wm sorte d*extase le lever ou le coucher du soleil.

€e fut là que se forma sa liaison avec Nivard (4) qui, découragé, réduit même au désespoir par le peu d< succès de ses œuvres dont il tirait avec peine un ëci allait se précipiter dans la Seine ! Les cris de Lantara le retinrent sur le bord de Tabime, car il li reconnut. Lantara le consola de son mieux ; W à lui montrer le lendemain quelques-uns de ses essais .^

lui affirmant qu'un bon conseil souvent portait d^heu '

reux fruits.

Nivard fut ponctuel au rendez-vous. Lantara occu-— pait alors une petite chambre rue du Chantre. GranA ^ aussi, fut son embarras.... placer dans un jour conve^^ — nable le tableau de Nivard n'était pas chose facile ^ car le peu de meubles qu'il possédait étaient encom- — ' brés de cages d'oiseaux qu'il affectionnait avec exagé-^ ration, et tous ses chevalets étaient chargés d'innont — ' brables études. 11 y parvint cependant, et à l'aide la pointe d'une épingle, il indiqua à Nivard toutes fautes linéaires qu'il avait commises, et lui expliquailes règles qui devaient l'en garantir à l'avenir. Pui»^ dans un langage simple et facile à saisir, il l'initia aux loi^ de l'harmonie et lui fit comprendre enfin les magique^

(1) Nivard f né à Nancy , d*abord ouvrier peintre en bàliment»^ travailla avec des décorateurs, et devint très-habile en ce genr^-^ Doyen le distingua parmi ceux qu^il employait, pour rexécatioi:^* des décorations du sacre de Louis XIY. Il lui donna quelqn^^ encouragements. C'est alors que Nivard se livra entièrement -^ la peinture de paysage qui ne put pourvoir à son existence qm ^ lorsqu'il eut reçu les leçons de Lantara. Il fut agréé à Ti mie sur son premier tableau à l'huile. On connaît de lui une de Mellot, campagne de la famille de Montesquieu. Il eut aui du gouvernement la commande d'exécuter les différentes vues i Lyon.

effets de la perspective aérienne. Il fit si bien queNivard disait à tous qu'il lui avait dessillé les yeux et que de ce jour datait le talent auquel il dut sa réputation.

Lantara était innocent dans ses mœurs, ses goûts étaient peu variés et avaient la simplicité de Tenfance. Malgré tous ses travers, il était doué d'un certain esprit naturel. Il raisonnait parfaitement son art qui l'absorbait tout entier, mais pour le juger, il ne fallait point l'en sortir. On parlait beaucoup de Lantara. On faisait sur lui mille historiettes vraies ou fausses, peu importe ; elles étai3nt amusantes, on n'en demandait pas davantage. Aussi tout le monde voulait-il voir le héros de toutes ces aventures singulières : mais la difficulté était de pouvoir le joindre , car il fuyait le monde; sa porte n'était ouverte qu'aux marchands et k un très-petit nombre d'amis.

Cette disposition de l'esprit public à son égard donna lieu à une anecdote que nous allons raconter, car elle achèvera de peindre tout entier notre artiste.

Au nombre de ses amis, il comptait un grand Seigneur, mais un grand Seigneur qui avait employé tonte une diplomatie pour parvenir à pénétrer dans rintimité de Lantara. Un jour que dans son salon se trouvait une nombreuse réunion dans laquelle les artistes comptaient en assez grand nombre, la conversation tomba sur notre paysagiste. Ce Seigneur prit sa défense, et promit à la compagnie de le lui présenter à quelques jours de là, à sa maison de campagne, située à peu de distance de Paris.

Lantara eut bien de la peine à céder aux sollicitations du grand Seigneur, mais enfin, comme il l'aimait, il prit l'engagement qu'on exigeait de lui, se promettant bien en lui-même, pour cette fois, de se conduire en honmie du monde.

Itv UXB cîiit k ciiùitÛBii. àamu iet ordres Iw pfcr« sévèfCb pvui sut l'iiL :Tui;t:: c;)iuidë lui-niËme m LomuK qui lit ïnvttenienJ: au nombre du inritei, quoiqvBuei paurrpmeii: té:::, ei gui ponail le doo de Luttant, Le» cocviiet amvi^rem de bonne bmit, car leur curlosiu fiai: eu j«u lue partie de cbuK fut orgsmbee et toute la i^ompapiie »' éloigna joyoi»moit.

A peu près à la même heure. Tenant de Paria iV cheminait à travers champs dans la direction dn àAteau, un petit iuimme en habit noir, soulien fin, perruque frisée dans le dernier genre, s'arrétant cà « Is pour admirer le panorama qui l'enviroiiDUt. Hw tandis qu'il éuit absorbé dans sa contemplation, ea orage se formait sur u ifte eibîeutAt de larges goalM de pluie le rappelèrent à la réalite. H voulut ihin courir à toutes jambes, mais il était trop tard, il ëliit trempé jusqu'aux os lorsqu'il aiTiva à la grille du château. 11 sonne, — que demandez- vous, monaieurt lui dit le concierge, — mon bon ami, je suis invilëk paater la journée avec monsieur le comte, mail n'y atirait-il pas moyeu de me sécher un peu î

Votre nom T — Je me nomme Laniara. (En effet, a pauvre Lantara, voulant faire honneur à sod anû le grand seigneur, s'était parc dans le dernier goAt; comme on le voit, il jouait de malheur !)

— ÂhlM. Lantara, répond le concierge, tout ta soQiMDt lei autres domestiques, donnez-vous la peine ^4'GUtrer.... Comment donc, mais tout ici est à votre fflce.

An mteie instant tout le (lersonnel de la mBiun lurt chapeau bas, le valet de chambre invite notre k passer au salon.

I uni, reprend Lantara, je vous )e ié>

^te, je ne voudrais pas me présenter dans cet équiage.... je voudrais me sécher.

— Mais, monsieur, vous le pouvez en toute assuance; la société est à la chasse et ne rentrera guère [ue dans trois heures. — Vous en êtes sûrï — Je puis rous en répondre.

Enfin, Lantara prend possession du salon. Il établit les chaises autour de la cheminée ; dépose sa perru- (fue sur Tune, son habit sur Tautre, et successivement ^si de toutes les pièces de son vêtement sans exception ; puis content de son séchoir improvisé, le voilà qui va se promenant de fenêtre en fenêtre admirant les beaux effets que produisaient dans le parc les Tarons lumineux que laissait échapper le ciel ora«> getix.

Mais pendant qu'il se livrait à ses admirations artistiques dans un oubli complet et du lieu où il était, et de son étrange costume, le temps avait marché et tout à coup la porte s'ouvre... C'était M. le comte et ses amis qui rentraient ! — Lantara rappelé à la réalité n*a que le temps de se réfugier dans les plis du rideau le plus à sa portée, sans quoi les dames qui étaient accourues avec empressement pour le voir auraient été témoins d'un singulier spectacle.

L'irrégularité des repas de Lantara, les aliments dont ils se composaient, avait ruiné sa constitution déjà chétive ; aussi, devenu faible et mélancolique, les petits gâteaux et un peu de café pouvaient seuls stimuler son appétit, et ce fut en quoi consista presque constamment sa nourriture diu*ant 1^ s dix dernières années de sa vie; il mourut le 22 décembre 4778 à l'hôpital de la Charité à Paris.

La réputation de Lantara comme peintre est de fraîche date ; longtemps il ne fut considéré que comme dessinateur.

Cependant il nous a laissé une grande quantité de tableaux qui, joints à ses innombrables dessins, démentent la réputation de paresse qu^on lui a faite si légèrement et qui a peu à peu acquis rautorité, pom ainsi dire, d^une croyance populaire.

' Ses meilleurs tableaux sont tous ornés de figurés peintes par les hommes les plus célèbres de son temps. Ce sont : Yemet, Casanova, Taunay, Benard, Demarne, Bcrré, etc., qui, en soutenant de leur talent la réputation deLantara, prouvent ainsi Testime dans laquelle ils tenaient cet artiste. C*est là le meilleur éloge que Ton puisse faire de lui.

Les tableaux de Lantara sont remarquables en ce sens que personne, hors le Claude, n*a mieux exprimé les différentes heures du jour. Ses matinées surtout sont d'une grande fraîcheur, sa couleur est vraie quoi- que d'une localité de tons un peu grise. Ses arbres sont -^ touchés avec légèreté et naïveté.

Copiste fidèle de la nature, il est sans manière. D est avare d'empâtements, il n'en existe dans ses œuvres que sur les premiers plans, mais peu sentis.

Quand il peint la marine, ses eaux sont très-transparentes, et ont le flou de la peinture flamande.

En un mot, ce peintre possède de grandes qualités. Hais surtout, ce qui fait distinguer ses tableaux, c'est la finesse de tons que Ton y remarque, le vaporeux de leurs fonds, ainsi que leur douce harmonie.

Les dessins de Lantara ont, de tout temps, été fort recherchés. Ceux que l'on rencontre le plus ordinairement sont exécutés avec la mine de plomb sur de petites cartes. Quelques-uns légèrement estompés : on en trouve aussi à la plume. Mais les plus beaux sont faits à l'estompe soutenus par des hachures. Il y introduisit souvent le crayon blanc afin d'y produire un effet plus piquant.

Peu de ses tableaux ont été gravés. Les graveurs qui ont travaillé d'après ses œuvres sont : Mouchy, Née, Beaugeon, Couché. Nous avons vu aussi une eauforte de Lantara lui-même ; Tamateur qui la possédait m*a assuré en avoir eu d'autres entre les mains.

On peut se faire une juste idée du talent de ce maître en visitant la collection de M. Delessert qui renferme six tableaux de lui. Notre musée ne possède qu^unbeau dessin et un tableau assez médiocre, acheté depuis peu, représentant un soleil couchant.

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