CHAPITRE V
Les préparations ainsi que les différents procédés
d^exécution des écoles ont eu une si grande influence
sur la conseryation des peintures que nous pensons
devoir consacrer à cette question toute Tattention
qu'elle mérite. En effet, tous les tableaux en mauvais
état ne sont pas tous également noircis par les saletés
qui se sont accumulées sur leur surface. Beaucoup sont
ce que nous appelons poussés au noir, c'est-à-dire que
la pâte même du tableau a pris avec le temps une
^gueur queTartiste était loin de vouloir produire. Au
sortir de son atelier , ces peintures étaient brillantes et
transparentes. On peut Taffirmer avec certitude , car
ces maîtres appartiennent généralement à une époque
ou à une école dans laquelle la couleur était avidement
fechercbée et estimée. Ces peintures doivent-elles donc
Ces changements à des causes connues : c'est ce que
^ous allons rechercher.
Tous les maîtres gothiques employaient le blanc à la ^lle pour la préparation de leurs panneaux.
L'Allemagne, les Pays-Bas , la France , dans leurs ^6mps primitifs , utilisèrent pour Texécution de leurs Peintures des panneaux de bois de chêne très-minces, Qu'ils recouvraient légèrement de cette préparation.
Les Italiens, au contraire, employaient généralement clés panneaux de cèdre d'une grande épaisseur. Quand ils se sont servi de chêne ou autres bois , ils furent toujours employés massifs. — Ces panneaux étaient enduits d'une grande épaisseur de blanc ^ la colle ; ou en voit souvent sur lesquels une toile a été collée avant ûe recevoir cette préparation dans laquelle les maîtres
primitifs de cette école sculptaient , en quelque sorte , les ornements qu'ils croyaient devoir les aider à rendre leurs effets.
Avec la peinture à Fhuile arriva Tusage des toiles qui reçurent une légère préparation de blanc quelquefois teintée , mais toujours très-claire. Ce ne fut que sur la fin du seizième siècle que les préparations à rhuile commencent à être employées; elles devinrent bientôt d^un usage général, pour les grandes machines surtout. — Ce fut aussi en ce temps que les artistes commencèrent à peindre sur les panneaux sans aucune préparation.
Les écoles hollandaise et flamande, dans leurs petits tableaux de chevalet , les adoptèrent , et ils devinrent chez eux d'un emploi presque général. C'est sans doute k cette innovation que nous devons aussi les toiles préparées en rouge , qui prévalurent à partir du dixseptième siècle, et qui furent généralement adoptées en France et en Italie où les artistes visaient aux grands effets. — ils trouvèrent dans cette préparation le moyen d*obtenir de belles transparences, jointes à une grande chaleur. Ils en furent séduits, et ne se servirent plus que d'elles.
Aujourd'hui, nous sommes revenus aux impressions blanches. Le doit-on aux inconvénients observés? Nous le croyons, car Lesueur déjà cherchait à corriger TefTet de la préparation rouge par une demi-pâte d'oatre-mer dont il frottait la toile dans toutes les parties destinées à recevoir des ombres , avant même de procéder à son ébauche. Malheureusement , la matière était mal choisie, car elle est des plus absorbantes et finit toujours par dominer les autres tons. CTest certainement ce procédé qui a donné à ses tableaux ce ton bleuâtre q^ie l'on remarque dans le plus grand nombre de ses œuvres.
Oonc, dans le temps où vivait Lesueur, on commençait, au moins en France, à pressentir les inconvéaients des toiles préparées avec les ocres rouges. ~ (Test qu*en effet , Tocre est une des terres métalliques qui pousse le plus au noir. Employée seule , elle arrive avec le temps à la hauteur du ton de la terre de Smœ brûlée, sans en avoir la transparence; aussi, absorbe-t-elle , en apparence , toutes les demi-teintes qfie Tartiste n'a souvent que frottées sur ce dessous, pour obtenir ses clairs- obscurs. Ces préparations seront d'autant plus funestes qu'elles contiendront une plus grande quantité de corps gras. La présence de l'huile est la cause principale des changements ; elle doit donc y être employée avec la plus grande modération.
fl est constant que les préparations blanches à la eoQe sont les meilleures ; car les tableaux des temps les (dos reculés sont arrivés jusqu'à nous dans un état parfait. Ces peintures primitives ont conservé un éclat qui étonne artistes et savants ; il est vrai qu'elles ne le doivent pas seulement à leurs préparations , mais elles y contribuent certainement. Remarquez que tous les tableaux des écoles primitives sont toujours d'une plus ou moins belle couleur ; qu'ils ont tous codservé leur harmonie et leur transparence ; tandis qu'arrivés à la troisième période de l'art de peindre en Italie , toutes les œuvres des artistes changent d'aspect.
Plusieurs causes ont amené ce résultat. La principale provient des mauvaises préparations des toiles qnlls employaient (4). En effet nous possédons des
(i) Les artistes italiens de la troisième période employaient arec raison d*excellentes étoffes pour la confection des toiles. C'était d*abord une espèce de coutil très-serré ou bien une toile & fib plats qui leur est particulière. Ils employaient aussi la soierie pour leurs petits tableaux. Malheureusement toutes
peintures de ces maîtres , sur mëtal , et parmi celles qui sont arrivées jusqu'à nous, aucune n'a poussé fortement au noir; si parfois cet inconvénient s'y remarque , il est naturellement fort atténué , parce qu'une des causes principales n'existe pas , celle des préparations. Car , comme nous l'avons déjà fait observer, le cuivre en reçoit de si légères, qu'elles sont presque nulles.
En France , on préparait aussi presque toutes les toiles en rouge , mais avec quelques modifications : on substitua la sanguine à l'ocre, qui fut mélangée de blanc d'Espagne. Ces préparations avaient très-peu d^épaisseur et se trouvaient dégraissées par le ponçage qu'elles subissaient. Malheureusement les toiles employées étaient plutôt des canevas. Pour pouvoir y appliquer l'impression, on les encolla; par ce fait la peinture fut isolée de la toile qui la devait solidement contenir.
Aujourd'hui cet encollage est sans force , et laisse échapper par écailles la peinture qui se lève très-facilement. C'est la principale maladie des tableaux français. Mais il faut croire que cette sanguine est une matière convenable à la confection des toiles; car presque tous nos maîtres de cette époque ont une fraîcheur de tons que la franchise avec laquelle ils travaillaient, l'essence qu'ils employaient en abondance , n'auraient pu leur conserver sur une toile préparée à la terre d'ocre sans mélange.
Dans les trois écoles de Hollande , de Flandre , d'Allemagne, nous n'avons remarqué de préparations rouges que chez les maîtres qui ont travaillé en Italie ou en France. Les tons gris à la colle ou à l'huile
curent pour impression des couches d*ocre sans mélange et préparée à rhuile pure.
étaient préférés. Quelques peintres employaient Timpression rose. Mais le panneau sans préparation a été communément utilisé , sans un plus grand succès; car le bois , lui aussi , prend avec le temps un ton trèsfoncé, plus harmonieux, il est vrai, que les ocres, mais il n'en change pas moins, en vieillissant, Taspect d'un tableau.
Les toiles que nous employons de nos jours sont loin d'être parfaites; mais lorsqu'elles sont bien sèches, elles sont préférables à celles du dernier siècle. Peutêtre le doit-on à la parcimonie avec laquelle on confectionne aujourd'hui, à cette concurrence qui conduit à frauder tout pour arriver à cet ennemi du bien , le bon marché.
Quoi qu'il en soit, le marchand, dans un but d'intérêt personnel , a rendu involontairement un vrai service à i'art , en substituant les trois quarts d'essence à l'huile qu'il se croyait obligé consciencieusement d'introduira dans la préparation de ses toiles.
Cette préparation est d'une grande importance pour l'avenir des peintures. Elle demanderait de la théorie et des soins , car elle est presque toujours la cause première de la perte des tableaux. En évitant les fautes et les erreurs de nos devanciers, en conservant ce qu'ils eurent de bon dans ces préparations, les artistes ne se trouveraient plus exposés à déplorer de leur vivant même la perte de leurs œuvres si laborieusement créées. »
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'usage général des préparations qu'employaient les différentes écoles. De nombreuses exceptions s'y rencontrent. Ainsi nous trouvons de temps à autre des tableaux français peints sur toiles blanches quoique le rouge fût adopté par tous les artistes de ce temps. On attribue au Corré^ des toiles dorées ; au Titien, des ébauches en grisailles