CHAPITRE U
Le Ghoii d'un ^abile restauratenr est pour Fainateiir de là dernière importance, surtout pour les galeries on collections anciennement formées : car les tableàm qui les composent réclament sans cesse un œil Tigilant pour parer aux accidents. L'expérience a prouvé qu'un tableau, entre des mains habiles, peut être réta- W dans les meilleures conditions possibles, et qu'il y gagne même en agrément. La conservation des chefil* d'œuvre des grands maîtres devient un devoir envers leur mémoire et envers la nation d<mt ils sont l'illoa* tration et la gloire*
Cependant qu'arriva-t-il à notre musée ? c'est qttafld la ruine était imminente que Ton vint lui apporter ifll tardif secours. Combien de pertes, en effet, ëtaidrt irréparables 1
Comment se fût-il que le préjugé, l'entétemenf OU rignorance produisent de tels ravages ? Disons^le bail* tement : hésiter entre la perte d'un musée et quelqtuM secours d'un art réparateur qui eût perpétué des ctiefih d'œuvre, c'est du vandalisme ! Que ce soit l'œuvre di rignorance ou de la haine de l'art, peu nous Importe... c'est toujours la destruction et la ruine.
Le véritable respect de l'antiquité ne consiste pu daM la conservation des crasses qui couvrent l'œuvre d'un grand maître et en cachent les beautés. U est dans la conservation de ses ouvrages, dans les soin qui les préserveront des accidents qui peuvent abrégei
leur durée.
Tous les chefe-d'œuvre appartiennent à la civilisa
tkm : elle â de» devoirs qu'elle impote à leun posseeleon et à leurs gardiens.
Qne Timateur réTeur aime la rouille et les chancissores d'un yernis, nous le comprenons ; car ce vernis en devenu un voile derrière lequel Timagination de rsmttettr peut voir ce qu'il désire, a Sous cette croûte eaftuDée et encrassée je vais peut-être trouver un chsf'd'œnvre I t Gomment ne pas céder à un tel attnàt? Gomment ne pas préférer Tespoir trompeur d'un riche trésor à une froide et médiocre réalité?
Mais dans un musée comme le nôtre, le premier dtt nondt, les tableaux doivent être vus sincèrement, Bituioient , au grand jour ] faites les voir , c'est ém que vous oonfondres ces érudits habiles dans Il parole, mais moins savants qu'exercés à se parer <9 11 science d'autrui.
Oui, nous le répétons, nos tableaux peuvent afflron-* ttle Jour, et nous ajouterons que le devoir de leur MMervateur est de nous les montrer avec tous leurs tvmiigeg, sans s'inquiéter des criailleries de TignorilMi. Nous dirons même que c'est une nécessité de JflMttre en étatt car ce musée, créé pour l'étude^ est aujourd'hui funeste aux jeunes artistes qui viennent f puiser des inspirations.
Ne voyons'nous pas tous les jours des jeunes gens
ItU, sur la foi de nos tableaux, exécutent un ciel d'a«
près le Glaude en employant, pour obtenir le ton, le
^leu minéral et le jaune de Naples! Groit-on que des
^leauK montés à ce ton puissent atteindre le but que
''on se propose? Non, on trompe ainsi l'élève qui
^ent chercher un modèle là où il ne trouvera qu'un
^ux enseignement qui pervertira son jugement.
Une grande question doit aussi enfin se vider. Des bomtnes d'un haut savoir ont organisé notre musée.
Cttst à leurs "Minr édimnés que le pey» doH .M<i^en^ dear. Une coterie, dont les membres se sont adjoint comme autorité des directeurs de musées et des mefr ehands étrangers, s'appuyant sur Tétat déplorable où un travers d'esprit a réduit notre galerie, se font.une réputation de connaisseurs aux dépens de nos richesses nationales; Il faut enfin que le brouillard qu*OB/ ja laissé s*étendpe sur nos chefs-d'œurre et qui les diérolie à nos yeux soit écarté; il ftiut que Tom puisse eonnattre si le vrai savoir n'était pas du oèté.de» ancicws artistes qui ont autrefois classé notre musée». ;.];'.
La France est le premier paya dufnonde^ pour, les arts. Elle doitprouverqu^elle n'a quefaiveiie^r^tawager en fait de connaissances artistiques.
Mais quels sont donc ces hommes dont on veut imposer les oracles? Sont*ils donc gens infaitiiMes? Nullement. ....
Un ouvrage piâ>lië par le jrius importantdfenlvefopc, M. Waagen, directeur du nnaée de BeriÎA»le«tee dont s'est servi comme autorité M. le cotaservaleur des peintures de nos musées nationaux, dans son catidogue des tableaux italiens du Louvre, nous en offine la preuve la plus frappante.
Il est de notoriété publique que le moindre dt. nos marchands de tableaux ne confondra jamais un Ostade avec un Yan Goyen, faute des plus graves que je trouve dans cet ouvrage.
Je puis aussi affirmer que pas un de nous n'eCA osé élever un doute sur l'authenticité d'un Quintin Metsys d'une qualité aussi supérieure que le nôtre', erreur cependant que je trouve encore consignée 4ans Jion volume. . !
Puis on conviendra avec moi qu'il ne sufiQt pas d*un trait de plume pour nous enlever un Raphaël ! et que
X. Waagen^ en débaptisant notre matire é^^mnet, aumtdft av moins nous expliquer les motifs de son étrange opinion.
H donne ee tableau à Sël>a8tien del Piombo (4). JTai bien étudié cette peinture du mmitre d'armes ainsi que k Sébastien que renferme notre galerie. J'en ai yu 'pMeursen Italie, et en Angleterre, to RésurreeHondu ioMT»; Je possède de lui le portrait d'Â, Doria, et j*atoue que qvelque bonne volonté que j'aie voulu y apporter, je n'ai pu trouver le moindre rapprochement possible entre ce tableau et ces derniers.
Ssns doute M. Waagen. en se livrant à ses savantes neherches, aura été entraîné dans une fausse voie : e'est un danger qui menace celui qui juge les œuvres flrt diaprés les livres.
' ' -Nova autres qui ne sommes que des artistes plus ou
moins lettrés, mais peu érudits, nous portons notre
Jugement d'après ce que la pratique de la peinture et
éhi^dessitt nous en a appris.
'"''FeoNhétre M. Waagen ne s'est-il jamais occupé de
eeÉ«ok»s matériels, je suis porté à le croire ; car ils lui
^* eONUsot infailliblement &it connaître que le dessin est
conmie l'écriture, qu'il ne peut entièrement se contre-
' tàAte.
'• Ainsi Teniers, qui certes était plus qu'un habile
' homme, a fait tons ses efforts dans ses pastiches pour
changer sa manière. Il n'a pu vaincre cette difficulté.
'•"■ Je ne prétends pas ici donner une leçon à M. Waa-
'•'gen ni à ses preneurs, moi iimple restaurateur fran-
'*çaUl Mais la discussion est permise à tous. Eh bien !
' ' essayons ! qui sait?
Examinons donc le tableau contesté, et établissons • la comparaison avec notre Km/a($on.
(1) Yoir le catalogue de M. Tillot, à Sébastien.
A première vue, en considérant ce dëbaptifë, on tie peut pourtant pat Fattribuer à un autre qu'à Raphaél ; car il en a tout Taspect. Il a ce charme que produit la peinture consciencieuse et vraie , qui attire et captive ! qualité qui caractérise les œuvres de cet ëminentitsime maître I Sébastien, lui, au contraire, à Fimitation de rimmortel MicheUAn^^e son conseil, eut pour but le grandiose dans le dessin aussi bien que dans les ((ensées. Il nous offre dans sa Viiitatùm ces grandes lignes monumentales qui étonnent, qui imposent Tadmiration, mais qui ne nous captivent pas.
Donc, si parfois le maUre d'armei se trouvait être un Sébastien, ce ne pourrait être en tous cas qu'un paaticbe à rimitation de Rapbaël, ce que je trouve imponsible en jugeant cette attribution par induction. Voici la raison que j'en donne. Je demande pardon à M. "Weagen de lui rappeler Thistoire qu'il connaît certainement mieux que moi, mais enfin c'est un argument absolument nécessaire.
Les succès qu'obtenaient les œuvres de Baphatt et les honneurs qu'ils lui attiraient occupaient tous les Romains. Son illustre antagoniste Michel'-Ange lui opposa Sébastien dont le talent, disait-on, devait effacer celui de cet immortel génie. On vantait les qualités de Sébastien qui consistaient dans un dessin plus grand et plus énergique. Sa couleur plus brillante, sa touche vigoureuse et savante étaient portées aux nues ; en un mot, on prônait en lui toutes les qualités qu'il possède réellement, mais qui ne peuvent amoindrir celles de Raphaël t
Ce dernier aurait pu avoir la fantaisie de prouver qu'il pouvait, lui aussi, produire de la peinture à effet.
Mais que Sébastien eût risqué, dans la position qu'on lui avait faite, de combattre Raphaël dans sa
manière même, le simple bon sens, tont en eMnptant Mir la vanité de Tesprit humain, ne peut Tadmettre.
Or, s'il n'est pas de Sébastien , il est de Raphaël. A eetta époque il n'existait pas un troisième maître ipii Qftt pu produire une telle peinture.
En second lieu, je trouve dans ce tableau la manière irroodie et simple du dessin, toujours étudie et arrêté avant toute exécution, qui caractérise Raphaël,
Tspdis que Sébastien, dédaignant Tesclavage du trait, attaque dans son dessin fièrement et carrément les grandes masses, s'en remettant pour en obtenir las finesses à l'habileté de sa brosse.
Troisièmement , parce que je vois dans la peinture ifimiire d'armet le travail patient et étudié de Raiklêl, ces touches arrondies dans le sens des chairs, eoDme il les a toujours posées. J'y retrouve de même indemi'tonset les glacis vigoureux qu'il employait pour faire tourner ses contours ; procédé qu*il tenait de son maître.
Tandis que Sébastien, lui, a le premier simplifié le procédé. Le premier, il a rendu la pensée que Michel- Aoge avait conçue, qu'il fallait tout obtenir sans recounr aux méthodes des maîtres primitife, c'est-à-dire en laissant de côté les petits moyens pour attaquer ft*an- Ghement la pâte.
C'est mû par ce principe qu'il créa ce style des tons locaux, largement posés et modelés par teintes en pleine pâte. C'est encore ce sentiment qui lui dicta ces lumières largement jetées qui caractérisent ses ta- ^ux ainsi que sa touche largement posée.
Aingi je dis que le maître d'armes est de Raphaël ; ^JTien, ni dans sa couleur, ni dans le dessin, ni dans ^^ procédé, ne rappelle le Sébastien.
Certes, l'opinion de chacun est libre. Je souhaite ^^e tous viennent contribuer de la leur au progrès de
la science ; mais ce que j'ose blâmer, ce dont je me plaindrai toujours, c'est que Ton aille chercher une autorité imparfaite aussi loin, quand notre pays possède et a possédé tant d'hommes de mérite que Ton veut écraser ou faire oublier. Il faut donc, puisqu'il se présepte dçs contestations importantes et qu'elles sont appuyées par des hommes qui se posent comme des juges souverains, il faut, dis-je, que toutes les capacités soient appelées et leur avis entendu ; que nos musées ne soient plus, comme par le passé» livi^s sans défense au premier venu auquel il plaira d'en discréditer les chefs-d'œuvre. Il faut enfin que si l'on .veut un renseignement vrai, que ce soit à Paris qu'il ^it donné ; car c'est dans Paris que les arts ont planté leur drapeau, et il est de l'honneur de la nation de le défendre.
Nous avons cherché , dan» la seconde partie de ce chapitre , à établir que la voie dans laquelle on entraîne les possesseurs et directeurs de galeries était fausse; — qu'elle était la perte de la propriété des uns et la ruine des trésors confiés à la garde des autres ; — que les secours de l'art, portés avec discernement, étaient les seuls vrais moyens de conservation ; — que ces secours ne pouvaient être appliqués que par des hommes spéciaux; — que dans leur choix , la faveur ne pouvait entrer pour rien , sans faire courir les risques d'accidents graves;. — que l'examen le plus scrupuleux devait décider de ce choix ; — qu'en agissant ainsi , nulle cause fâcheuse d'accident n'était plus à craindre; — que les amateurs et directeurs y rencontreraient repos et satisfaction, et le restaurateur , émulation et bien-être honorable.
C'est pour arriver à ce but utile que nous avons pris la plume ; quelque faibles que soient nos écrits, peut-être un jour porteront-ils quelques fruits. .