C. Théorie cellulaire
En histoire naturelle, aussi bien dans l’histoire naturelle générale que dans l’histoire naturelle de l’homme, on en arrive aujourd’hui à considérer la cellule comme un être simple qui naît, vit, meurt, et se reproduit a l’instar de ces êtres moins simples, plus compliqués, organisés en un mot, suivant le terme de l’école, lesquels êtres organisés sont eux-mêmes essentiellement composés de cel-
Une différence considérable, mais une seule différence, distingue ces êtres simples des êtres organisés : les cellules ne paraissent pas douées de mouvements propres, volontaires : les êtres organisés qui constituent le règne végétal en sont également privés : les êtres organisés compris dans le règne animal jouissent seuls de cette propriété supérieure.
Mais les cellules, ces êtres si simples, si inférieurs, pour manquer de la faculté du mouvement volontaire , tout en présentant celle du du mouvement spontané , n’en possèdent pas moins des propriétés particulières, propriétés mobiles, variables, comme celles qne nous présente tout ce qui appartient à la vie; et celle mobilité, cette variabilité si grande qu’elle a fait désigner les matériaux de notre organisme par l’expression heureuse de matières protéiques, paraît essentiellement liée à la composition chimique, si mobile elle-même, de la matière vivante, sous quelque forme que nous apparaisse la vie ; en un mot, les cellules vivent .
A l’état physiologique, à l’état de santé, l’homme nous offrira donc d’une part un ensemble d’organes, un tout, une unité, accomplissant un certain nombre de fonctions normales, physiologiques; et, d’autre part, un ensemble de cellules accomplissant régulièrement aussi leurs fonctions normales.
Ces cellules physiologiques parcourent au sein de notre organisme une série de phases, de transformations, par suite desquelles elles naissent, vivent, meurent et s’éliminent régulièrement, traversant le corps humain, dont elles font partie d’une façon transitoire; subissant le contre-coup de toutes les causes qui viennent ébranler ou modifier l’organisme tout entier, et par contre, lui imprimant à *eur tour des modifications plus ou moins profondes lorsque ellesmêmes sont atteintes dans leur composition normale ou dans leurs propriétés physiologiques.
Autant d’individus dans l’individu, autant de vies particulières dans la vie générale. Mais il y a là un lien si intime, une connexion si puissante, que l’individu ne peut être atteint dans son ensemble
sans que ces êtres inférieurs, qui servent à le constituer, ne souffrent ou ne périssent eux-mêmes.
L’homme naît, et à ce moment il est cloué d’une immense propriété d’accroissement : le fœtus, dans les quelques semaines qui suivent la fécondation de l’œuf, arrive à multiplier des milliers de fois son volume primitif, et nous voyons à ce moment les cellules qui le composent se multiplier elles-mêmes à l’infini, avec une rapidité et une énergie immenses.
L’homme est frappé de maladie, comme par une fièvre typhoïde grave ou une tuberculisation avancée : nous voyons le mouvement cellulaire diminuer, la reproduction et la vitalité des cellules s’altérer et s’éteindre; les cheveux tombent et ne se reproduisent plus; les ongles se déforment et s’altèrent; les spermatozoïdes, ces cellules si vivantes, presque organisées, et qui touchent déjà de bien près à l’animalité, cessent de se reproduire. Enfin l’homme meurt, et avec lui tout ce monde d’infiniment petits se décompose et retombe à l’état de matière inorganique.
Réciproquement, les cellules, de leur côté, peuvent subir des transformations morbides; c’est alors qu’plies empoisonnent à leur tour l’économie sur laquelle elles sont greffées; et c’est là précisément ce qui constitue le grand fait que nous retrouvons à la base de tous les empoisonnements maladifs, quel que soit le nom qu’on leur donne et à quelque cause extérieure ou intérieure qu’on les rattache : infection, contagion, empoisonnement interne ou externe.
En effet, un fait général, immense, paraît embrasser à la fois les infections et les contagions dans leur ensemble : des cellules échappées à un organisme vivant, ou bien à un organisme malade, ou bien à un organisme mort, à un cadavre, viennent se mettre en contact avec les jeunes cellules qui se rencontrent à la surface des organes sains et vivants d’un être sain. En vertu des propriétés spéciales, nouvelles, qu’elles ont acquis, soit parce qu’elles appartenaient à un organisme malade, soit parce que d’elles-mêmes elles ont subi la transformation profonde à laquelle sont soumises toutes
les matières animales en voie de décomposition, ces cellules répandues dans l’atmosphère sont devenues un poison morbide. Dès lors, appliquées à la surface de nos muqueuses, de nos plaies, de nos excoriations les plus légères, elles subissent un contact intime avec les jeunes cellules vivantes et saines qui revêtent nos organes. Une endosmose et une exosmose réciproque s’établissent immédiatement entre elles; les propriétés septiques que possédaient les cellules étrangères se transmettent aussitôt aux cellules du corps vivant, l’absorption se fait de proche en proche. Et alors, si c’étaient des cellules syphilitiques que l’on a insérées sous notre peau, les cellules de l’homme sain deviennent syphilitiques à leur tour, et l’organisme tout entier s’infecte lentement et de proche en proche. Si c’étaient des cellules varioleuses qui volaient dans l’atmosphère, elles se posent sur la peau, sur une muqueuse, et la variole va naître dans quelques jours. Si vous vous êtes piqué avec un scalpel imprégné de matières décomposées, ce sera encore un empoisonnement différent qui se produira, avec ses symptômes propres; au bout de quelques heures, la partie gonflera, la lymphangite se dessinera sur le membre, et après elle tout le développement de l’infection putride.
Dans ces trois ordres de faits, qui paraissent tant différer l’un de l’autre, il n’y aura pourtant qu’un seul et même ordre de phénomènes ; ce sont toujours des cellules malades qui auront modifié, c’est-à-dire empoisonné d’abord les cellules saines en contact avec elles, puis, de proche en proche et par absorption, les cellules plus éloignées, les lymphatiques voisins, les ganglions, les veines et l’organisme tout entier. Dans un cas, il faudra beaucoup de matière morbide pour que l’empoisonnement se fasse, et Y inoculation seule pourra transmettre la maladie ; c’est le cas de la syphilis. Dans les autres cas, un simple contact, la respiration de quelques cellules, le passage auprès d’un malade, suffiront pour empoisonner l’individu sain, et c’est ainsi que se développeront les contagions (et les épidémies) de variole, rougeole et scarlatine; en un mot, toutes les épidémies de maladies évidemment contagieuses. Ce sont enfin ces dif-
férences dans le procédé et le résultat de ces empoisonnements divers qui constituent la spécificité.
Est-il nécessaire d’insister beaucoup maintenant pour dire comment nous comprenons la contagion dans l’érysipèle? Si elle exisle, et nous espérons l’avoir démontré par les faits que l’on trouvera exposés dans cette thèse , il est évident que la contagion ne saurait procéder ici autrement que dans les autres maladies contagieuses. Nous aurons donc à rechercher ces trois ordres de faits, à savoir : si la transmission de l’érysipèle par l’inoculation, par contact direct, par contact indirect (ou infection), sont des faits acquis à la science. Nous dirons ce que nous croyons avoir vu, ce qui nous paraît encore douteux, ce qu’il nous semble rester encore à faire, et nous nous tiendrons pour satisfait si, en dehors des théories, nous avons pu démontrer pratiquement que l’érysipèle, souvent créé de toutes pièces par certains malades, n’en devient pas moins, dans certains cas, une maladie contagieuse et transmissible.