CAUSES ET NATURE DE L’ERYSIPÈLE
Nous ne pouvons ici faire un historique complet des opinions qui ont tour à tour régné dans la science et qui se trouvent encore en présence aujourd’hui sur la nature et les causes de l’érysipèle. Nous mettrons simplement sous les yeux du lecteur quelques passages choisis les uns parmi les ouvrages de médecine, les autres parmi les livres de chirurgie. On y verra qu’en somme il y a peu de médecins et de chirurgiens qui ne reconnaissent deux ordres de causes à cette maladie : d’une part, les causes internes ou prédisposantes, amenant l’érysipèle médical proprement dit et jouant aussi un certain rôle dans la production des érysipèles traumatiques; d’autre part, des causes externes de toutes sortes, qui sont les causes efficientes ou occasionnelles dans les érysipèles partis de plaies, et souvent aussi chez les érysipélateux qui n’en présentaient pas. Quelques auteurs, comme M. le professeur Velpeau, admettent même comme cause la plus fréquente une sorte d’empoisonnement par la plaie, empoisonnement qu’ils pensent provenir d’une décomposition du pus ou même de la présence de matières septiques venues du dehors; enfin la contagion, pour le petit nombre d’auteurs qui l’admettent, rentre évidemment dans ce second ordre de causes : c’est une cause efficiente de l’érysipèle. Mais, pour qu’elle ait lieu, il faut d'abord une prédisposition individuelle du malade, et ensuite elle est puissamment aidée par la présence d’une plaie, parce que les cellules et les matériaux septiques qui déterminent l’explosion de l’érysipèle chez un individu en l’empoisonnant se combinent bien plus facilement avec ses tissus dans l’intérieur d’une plaie qu’à la surface de la peau ou même d’une muqueuse saine. Une plaie leur présente de jeunes cellules, des cellules « l'état naissant, pour parler comme les chimistes, et la fermentation, l’empoisonnement, l’infection, y trouvent réellement une porte d’entrée toute prête.
Historique. — En 1785, Borsieri, dans la seconde édition de ses Instituts de médecine pratique , portait ce jugement sur la nature de l’érysipèle : « Cette maladie diffère notablement du vrai phlegmon, avec lequel elle a pourtant de l’affinité; c'est plutôt un genre bâlard de phlogose ou d’inflammation. Elle appartient à la classe des maladies exanthématiques fébriles.»
Il traite aussitôt après du zona, qu’il en sépare, tandis qu’on les confondait encore en France. Il distingue dans l’érysipèle le vrai et le faux ou illégitime, et celui-ci est de forme phlegmoneuse ou œdémateuse, etc. 11 admet dans la plupart des cas, meme traumatiques, une cause prédisposante (traduct. de M. Chauffard, page 33). Il appelle protopathique , primitif ou essentiel, celui qui se déclare spontanément, sans aucune affection antécédente, et qui reconnaît une cause spéciale, engendrée intérieurement et résidant dans les humeurs.
En 1814, en France, Boyer admet des causes internes et des causes externes qui peuvent amener l’érysipèle ( Traité des maladies chirurgicales , tome H, page 6). Il définit cette maladie : « une inflammation de la surface de la peau d’une étendue plus ou moins grande , mais sans bornes marquées... avec rougeur disparaissant sous le doigt, etc. »
Il distingue l’érysipèle en simple et compliqué . Le simple, quand il dépend de causes externes, n’est accompagné que de symptômes locaux; « mais, lorsqu’il est produit par une cause interne, il est presque toujours précédé et accompagné de lassitudes, de quelques frissons passagers, de dégoût, de nausées et d’un peu de fièvre. L’érysipèie peut être compliqué avec une fièvre inflammatoire, avec une fièvre bilieuse, avec une fièvre putride ou maligne; il peut être compliqué aussi avec un phlegonon ou avec un œdème : dans le premier cas, on le nomme érysipèle phlegmoneux , et dans le second, érysipèle œdémateux , ou plutôt œdème érysipélateux , l’œdème étant la maladie primitive, principale.»
Renauldin {Dictionnaire des sciences médicales en 60 volumes, t. XIII, p. 254, 1815) le définit :« une tumeur inflammatoire, aiguë, douloureuse, communément plane, superficielle, non circonscrite, qui s’étend en largeur sur quelque point de la surface de la peau, et dont la couleur rose, pourpre ou rouge foncé, passe momentanément au blanc par l’effet d’une compression opérée avec les doigts. » Il le borne à l’inflammation des papilles du derme : «quelquefois néanmoins toute l’épaisseur de la peau et le tissu cellulaire sous-cutané participent à l’inflammation érysipélateuse; dans ce cas, la maladie s’éloigne de son état de simplicité, elle tient alors tout à la fois du phlegmon et de l’érysipèle, et elle prend le nom d 'érysipèle phlegmoneux ou celui de phlegmon érysipélateux.»
Renauldin a bien vu la liaison intime qui existe entre le phlegmon et l’érysipèle, mais plus loin il confond malheureusement avec l’érysipèle le zona ( pages 262 et 264) et les engelures (page 257). On comprend aisément que dans cet ordre d’idées on puisse assigner le froid comme cause ordinaire à l’érysipèle.
L’opinion de MM. Chomel et Blache ( Compendium de médecine) est troo connue en France pour que personne ignore leur manière de voir à ce sujet; chacun sait qu’ils admettaient la cause interne comme à peu près la seule cause de la production des érysipèles.
M. Rayer émet sur la nature de cette maladie les idées suivantes :
«§ 226. L’érysipèle est une inflammation exanthémateuse, extensive et non contagieuse , caractérisée par une teinte rouge de la peau avec gonflement du tissu cellulaire sous-cutané, se terminant ordinairement par résolution et desquamation, quelquefois par suppuration, et rarement par gangrène. (Rayer, Maladies de la peau , t. II, p. 165.)
a§ 227. Causes : malpropreté, frottements durs et réitérés, une chaleur vive, l’attouchement des plantes vénéneuses le contact de
certains insectes ou des humeurs qui s’échappent de leur corps l’application de topiques irritants, les piqûres d’instruments imprégnés d’humeur animale en putréfaction, une plaie contuse, une opération chirurgicale, l’inoculation de la vaccine, de la variole, etc. Il faut aussi compter parmi les causes dont l’action est bien avérée certaines influences du système nerveux provoquées par les affections vives de l’âme, par un chagrin profond, un violent accès de colère. Quant aux viandes putréfiées, abus des spiritueux, etc..., rien ne prouve qu’ils le provoquent plus fréquemment qu’une autre maladie, etc.
«D’autres faits ne se prêtent également à aucune explication rigoureuse. Il est des années, m’écrivait M. Calmeil en 1828, oùles érysipèles se multiplient à l’infini chez les aliénés ; pendant un temps plus ou moins long, il faut suspendre les médications révulsives, qui font pour ainsi dire la base du traitement de l’aliénation mentale. L’application d’un séton, d’un moxa, d’un vésicatoire, est suivie d’une inflammation érysipélateuse; une plaie superficielle de la peau a le même inconvénient; le plus légercoup, l’ouverture d’une veine, une application de sangsues, occasionnent des érysipèles.
« Celle année (1828), sous ce rapport, a été singulièrement remarquable ; depuis six mois, les infirmeries sont encombrées d’aliénés érysipélateux. La maladie se manifeste sur un point quelconque du corps, quelquefois sur une par tie saine de la peau, le plus souvent dans le voisinage d’un cautère... Des faits du même genre ont été observés à Bicêtre, à la Salpêtrière, à l’hôpital Saint-Louis, à la Charité, etc. , dans certaines saisons et à certaines époques, où les érysipèles se sont montrés en tel nombre que celte maladie paraissait véritablement épidémique, etc.»
Suit un passage où M. Rayer dit que la contagion n’est pas démontrée ( id ., p. 147).
( Compendium de chirurgie , t. II, p. 46, 1851.)
«L’érysipèle est une maladie caractérisée par la rougeur diffuse
d’une partie plus ou moins étendue des téguments , avec tuméfaction légère, tension, sensibilités la pression, douleur et chaleur âcre et mordicante... A ne considérer l’érysipèle que sous le rapport des modifications locales qu’il imprime à la partie du tissu cutané dans laquelle il établit son siège, il est impossible de ne pas reconnaître les caractères fondamentaux, sinon d’une inflammation franche, au moins d’un mouvement fluxionnaire indiqué par la rougeur, le gonflement, la douleur et la chaleur, etc... L’inflammation érysipélateuse diffère des inflammations ordinaires en ce que : 1° elle est essentiellement mobile; 2° on ne peut ta faire naître à volonté , et il faut pour qu’elle se développe une disposition particulière de la constitution : l’action du calorique, l’insolation, par exemple, ne produisent le plus souvent qu’une rubéfaction simple et passagère de la peau, etc.; 3° l’inflammation érysipélateuse est presque toujours précédée et accompagnée de malaises, de phénomènes généraux, et d’un appareil fébrile qui a été désigné par quelques auteurs sous le nom de fièvre érysipélateuse .
(Tome II, page 48.) Boyer pense que l’érysipèle de cause externe est assez rare et que presque toujours cette espèce d’inflammation dépend d’une cause interne. Nous partageons tout à fait, à cet égard, l’opinion du vénérable chirurgien de la Charité.
«Il faut reconnaître aussi, et cest là un des points les plus importants., qu’il existe des constitutions médicales sous le règne desquelles les érysipèles naissent en si grand nombre qu’ils ont un caractère vraiment épidémique : cest alors que presque toutes les lésions cutanées, meme les plus légères, comme l’application d’un sélo\), d’un moxa, d’un cautère, d’un vésicatoire, de quelques sangsues, l’ouverture d’un abcès, une saignée, la moindre incision, la plus petite plaie à la peau, amènent immédiatement cette fâcheuse complication. Il n’y a pas d’année que nous n’ayions occasion d’observer dans nos hôpitaux cette singulière et malheureuse disposition, tantôt étendue à la fois à toutes les salles, tantôt bornée à une seule, quelquefois renfermée dans un hôpital, d’autres fois commune à plu-
sieurs établissements, et appréciable aussi dans la pratique particulière, etc... Le praticien serait coupable s’il ne savait alors différer et remettre à une autre époque toutes les opérations qui ne sont pas d’urgence. »
M. le professeur Grisolle (1862), qui considère l’érysipèle comme une phlegrnasie, le définit : «une inflammation exanthématique , extensive, caractérisée par une rougeur plus ou moins vive de la peau, avec dureté et gonflement de cette membrane, se terminant par résolution et desquamation, mais suivie quelquefois de suppuration et plus rarement de gangrène» (1).
Or, quelques pages plus haut (60ô), il définit les exanthèmes comme Wilîan : a un certain nombre d'affections cutanées ayant pour caractère commun une rougeur plus ou moins vive, circonscrite ou diffuse, qui diminue ou disparaît momentanément sous la pression du doigt. » il sépare des exanthèmes la rougeole et la scarlatine; «car, bien que par leurs caractères extérieurs ces éruptions soient de nature exanlhémaleuse, cependant comme la fièvre, l’infection générale de l’économie, l’état du sang et la spécificité, constituent les éléments principaux de la maladie, nous avons dû les ranger dans une autre classe» (p. 606).
Un peu plus loin, page 613, il ajoute : « L’érysipèle, en se propageant au tissu cellulaire, peut amener une suppuration plus ou moins abondante, mais c’est bien moins une terminaison de l’érysipèle que le résultat d’une complication : de même pour l’ulcération, la gangrène de la peau»(û/,).
Enfin, page 622, il parle de la nature de cette maladie:
«11 est incontestable que l’érysipèle est une inflammation cutanée; mais est-ce une inflammation simple, ou bien l’altération de la peau
(t) M. le professeur Grisolle, Traité de pathologie intente (8e édition, 18 2 Ionie I, page 1 1 )
ne serait-elle qu’un des symptômes d’un état général? Il est impossible aujourd’hui de répondre à une pareille question, et surtout de la trancher d’une manière très-absolue. Disons pourtant, avec Chomel et M. Blache, que si l’on considère la grande mobilité de l’érysipèle, le trouble des fonctions digestives, la disproportion qu’il y a souvent entre les symptômes généraux et le peu d’étendue de la plilogose cutanée, enfin l’impuissance des antiphlogistiques et le développement presque toujours spontané de la maladie, on sera autorisé à penser que tes phénomènes inflammatoires dont les téguments sont le siège ne constituent pas toute la maladie . Dans beaucoup de cas , l'érysipèle semble être une manifestation d’une cause générale .
Cependant nous ne saurions, à l’exemple de quelques-uns, considérer l’érysipèle comme étant une fièvre exanthématique, «comparable par exemple h la rougeole ou à la scarlatine.»
Enfin M. le professeur Béhier, dans ses cliniques delà Pitié ( 1 804), divise l’érysipèle de la manière suivante :
Il y a trois variétés principales dans l’érvsipèle, surtout d’après les symptômes généraux.
1° Forme inflammatoire franche.
‘i° Forme muqueuse : il coïncide avec tous les signes d’embarras gastriques, nausées, vomissements muqueux.
3° Forme bilieuse. Teinte subictérique, goût amer, vomissements bilieux, abattement.
L’ataxie, l’adynamie, sont des complications, non des formes.
Nature . « Pour quelques auteurs, l’état général est tout dans 1 érysipèle, ils en font une pyrexie. Est-il une fièvre exanthématique, au meme titre que la rougeole et la variole? Je n’accepte pas, pour ma part, celte opinion, Je vous ai dit qu’une lésion traumatique de la peau était un exorde presque obligé de l’érysipèle. Celle idée de
traumatisme probable exclut déjà pour sa part l’idée d’une maladie générale, d’une pyrexie. »
L’influence de la constitution médicale et de la disposition individuelle du malade sur la forme de l’érysipèle éloignent également cette idée.
Bien plus, que cette constitution médicale règne ou ne règne pas, on voit souvent dans un même lieu, dans une même salle d’hôpital, par exemple, deux érysipèles, tous deux d’origine identique, présenter une expression symptomatique différente. C’est ce que nous voyons en ce moment dans nos salles.
«On ne peut voir là que des influences qui émanent de l’individu.
« Deux sujets ont reçu le même germe pathologique ; en vertu de dispositions acquises de longue datef ils développent ce germe avec des apparences dissemblables .
« Pure question de terrain, comme vous voyez, et je ne saurais trop vous le répéter, résistez à cette tendance qui veut placer dans cette maladie elle-même, dans son essence, dans ses propriétés, la raison des formes diverses qu’elle peut affecter.»
(Page 34.) «Il règne épidémiquement, c’est-à-dire que cette maladie devient surtout fréquente dans certains moments.
«J’admets bien l’existence d’une influence générale inconnue dans son essence, en vertu de laquelle l’érysipèle se développe avec plus de facilité, mais ce n’est pas pour cela une pyrexie véritable, pas plus que la pneumonie.
« La répétition simple d’une maladie ne signifie rien au point de n ue nosologique. »
Causes et natures de l’érysipèle.
On voit que la plupart des maîtres de la science ont admis deux ordres de causes dans l’érysipèle :
D’abord une cause prédisposante, variable suivant les individus et les tempéraments, suffisant quelquefois à elle seule, comme nous le verrons à l’article des formes, pour déterminer un érysipèle. Puis, surajoutées à cette cause générale, une foule de causes secondaires qui parfois jouent un très-grand rôle dans la production de l’érysipèle. En tête, nous placerons la contagion (c’est-à-dire soit le contact direct, soit des rapports plus ou moins intimes avec unérysipélateux), et avec elle l’infection, comme l’entend M. Beau, c’est-àdire l’empoisonnement par une substance morbide quelconque, cette dernière cause agissant surtout sur les plaies. Parmi les causes occasionnelles, nous placerons encore la chaleur : ainsi M. Bernutz nous citait le cas d’un de ses élèves qui avait pris un érysipèle de la face, mortel, à la suite d’un coup de soleil. — Le froid pourra, dans un certain nombre de cas, devenir aussi une cause occasionnelle d’érysipèle. Mais il faudra pour cela qu’il y ait une prédisposition toute particulière de l’individu à faire de l’érysipèle, ou bien que d'autres causes plus puissantes , comme l’infection ou la contagion, viennent s’y surajouter. On en trouvera un exemple dans nos ob servations, c’est le cas de M. X interne des hôpitaux. A ces
deux causes occasionnelles, on devra joindre les traumatismes de tout genre; mais il n’est pas facile de déterminer d’une manière absolue jusqu’à quel point une plaie simple peut amener l’érysipèle : l’érysipèle a toujours été regardé comme une complication des plaies, et non pas comme un résultat forcé d’un traumatisme, même violent : arrachement, plaie contuse, etc. Du moment où il est une complication des traumatismes, il faut bien qu’il soit survenu une autre cause que le traumatisme lui-même pour amener cette com-
plicalion ; et nous retombons aiors dans ces deux données: ou bien il y a eu stagnation et décomposition sur place du pus (M. Velpeau), ou bien il y a eu empoisonnement par matières septiques venues du dehors, infection ou contagion.
Nature . — Quant à la nature de l’érysipèle, pour poser plus nettement la façon dont nous envisageons cette maladie, nous ne saurions mieux faire que d’analyser ici en quelques lignes une série de considérations qui nous ont été exposées par notre cher maître M. !eDr Lorain ; nous regrettons seulement de ne pouvoir rendre ici que d’une façon bien affaiblie Sa vigueur et Se brillant de sa parole:
« L’homme n’est pas un composé organique stable, immuable, présentant toujours et quand même, et avec la même intensité, les mêmes propriétés physiologiques. Cette stabilité, cette immobilité, cette identité d’un corps avec lui-même, vous ne la trouvez nulle part dans la nature; prenez un corps organique, prenez du fer, meltez-le dans une certaine position, frappez-le, vous avez de l’aimant. Est-ce que c’est le même corps? Est-ce que ce n’est pas pour ainsi dire un être nouveau, un être qui n’a plus de l’être précédent que des apparences semblables? Est-ce qu’il ne présente pas une série de propriétés nouvelles, absolument différentes, et qui changent du tout au tout les rapports qu’il pouvait affecter avec les corps voisins? Eh bien, ce que vous trouvez déjà à un premier degré pour les corps inorganiques, élémentaires, comme dit le chimiste, c’est-à-dire pour les corps les plus stables de la nature, cette transformation secrète, catalytique, ce métamorphisme, vous le retrouvez à plus forte raison pour les corps composés organiques, moins simples, d’une composition bien plus variée, et par suite moins stable. Les corps composés organiques sont de véritables protées qui se modifient, changent de nature et de propriétés avec une facilité merveilleuse, et nous étonnent à chaque instant par cette mobilité suprême; nous offrant, par exemple, avec une composition identique en apparence, les graisses rancies qui nous em-
poisonnent et blessent notre odorat et tous nos sens par leur odeur infecte et leur aspect repoussant, et qui vont devenir en quelques instants, traitées par certains réactifs chimiques, des parfums, des essences, des condiments, avec lesquels on parfume et l’on idéalise presque les aliments les plus délicats de nos tables.
« Quedirons-nous donc du corps humain, le réactif le plus sensible et le plus mobile que nous présente l’étude générale des corps?
«Sous les influences les plus variables, les plus légères parfois en apparence, lui aussi nous présente une série d’états divers, de métamorphismes., qui entraînent avec eux toute une série de propriétés bien différentes de ses propriétés ordinaires : c’est là la différence essentielle qui sépare la maladie de l’état physiologique.
«Véritable protée, dès qu’il a reçu le ferment qui va l’imprégner tout à l’heure, au lieu de faire du sang, il se met tout d’un coup à faire du pus; au lieu d’épithélium, il fait des tumeurs, des boutons, de la gangrène. Il a reçu le ferment rubéolique, il fait de la rougeole; il a reçu le ferment de la diphthérie, il va vous faire de la diphthérie sur les pieds, sur les mains, dans la bouche, le larynx ou les bronches ; il a reçu le ferment syphilitique, et va vous faire de la syphilis sur la peau, dans les muscles, dans les os, dans les viscères.
« Ces états divers si variables, mais si bien reliés entre eux cependant, parce qu’ils nous montrent que le corps tout entier s’est transformé en un autre corps doué de propriétés et de fonctions différentes, nous ne saurions mieux les désigner que sous le nom de diathèses aiguës. L’homme qui a reçu ces ferments est devenu tout entier rougeole, scarlatine, diphthérie, comme il devientsyphilis ou fa rein. »
Ces idées, que nous partageons de tout point, trouvent évidemment leur application dans la maladie qui uous occupe; l’érysipélateux, lui aussi, est devenu tout entier érysipèle9 et il nous est impossible de comprendre cette maladie autrement que comme une diathèse aiguë , suivant l’heureuse expression de notre maître.
Dans l’érysipèle, il y aura donc pour nous deux choses à étudier: d’abord la lésion, ou plutôt les lésions de la peau, lésions qui ne comprennent pas toujours la peau seule, mais avec elle tous les tissus qui peuvent sc prendre consécutivement ou de prime abord; et puis, une seconde étude à faire, est celle de la maladie ellemême, indépendamment de ces lésions diverses par lesquelles elle se révèle à nous.
Dans ce sens, le mot maladie ne signifie pas qu’il soit question ici d’espèces réelles, ni d’êtres fantastiques. Il s’agit de la cause et des symptômes en rapport avec les lésions désignées sous le nom d’érysipèle. Cette cause, le quid obscurum qui se cache derrière ces lésions, c’est à nos yeux, nous ne saurions trop le répéter, un métamorphisme réel de tout l'individu, soit sponiaué , soit provenant d'un empoisonnement véritable , d'un ferment , d'oii qu'il vienne.
Examinons donc comment procède l’érysipèle dans son début et dans sa marche, et à quelles causes on peut l’attribuer raisonnablement dans l’état actuel de la science.
Nous avons vu, en examinant les diverses définitions fournies par les auteurs sur cette maladie, sur ses limites et sa nature, que du chaos apparent et de l’immensité des contradictions où nage la science à cet égard il ressortait cependant deux grands faits :
1° Dans un certain nombre de cas, la maladie se présente avec un caractère essentiellement individuel ; elle se prépare de longue main chez un individu, et d'avance vous pouvez prévoir , vous pouvez dire qu’il aura un érysipèle. 11 y a là une tendance de l’individu à faire de l’érysipèle; il en a déjà eu, il l’aura, il l’a déjà en puissance.
Tantôt, dans des cas relativement assez rares, au moment du début, vous ne trouvez aucune lésion préalable du côté de la peau ; tantôt vous trouvez une simple congestion, une piqûre, une excoriation insignifiante, et loin de laquelle, souvent, le mal se montre sans affecter *aucu ne liaison organique avec la lésion que l’on est tenté d’invoquer comme cause de l’érysipèle.
Ce seront des femmes, par exemple, chez lesquelles l’érysipèle
remplacera les menstrues; comme d’autres fois elles seront remplacées par une manie aiguë, une crise d’hystérie (M. Lorain) : et pour avoir été remarqué maintes fois à l’époque de la ménopause, le fait n’en est pas moins réel, quoique plus rare peut-être, dans une période moins avancée de la vie.
D’autres fois, ce sera à la suite d’une maladie dont il formera, pour ainsi dire, la crise, que l’érysipèle se montrera.
On a vu, paraît-il, des affections anciennes disparaître pour toujours devant un érysipèle; les auteurs anglais en parlent comme d’une chose généralement admise.
L’érysipèle a ainsi pu être appelé heureux, dans certains cas. Après son apparition, par exemple, au moment de la ménopause, on voit certaines femmes, dont la santé était ébranlée jusque-là, revenir à l’état normal, retrouver l’appétit et les forces, et véritablement reprendre vie.
Voilà les considérations, voilà les faits qui ont amené une partie des auteurs et surtout des médecins, à envisager l’érysipèle comme une maladie de cause interne ; et en réalité il est tout un ordre de faits où la lésion, tout en étant peut-être le point de départ ordinaire, n’en doit pas moins être considérée simplement comme un prétexte pour la manifestation de la maladie à se montrer dans tel endroit plutôt que dans tel autre.
On a dit, et bien des auteurs soutiennent, que la lésion est constamment le point de départ de l’érysipèle, la cause , en un mot. Eh bien, ne forçons pas les faits; examinons-Ies tels qu’ils sont, et non pas tels qu’ils devraient être pour être simples et faciles à étudier. Il est positif que dans un certain nombre de ces faits il n’y a pas de lésion à l'endroit où l’érysipèle se montre tout d’abord (1). Il est positif que parfois encore il n’est pas possible d’en trouver
(I) Voir thèse de M. Lorain (obs. d’ éry sipèle chez les nouvrdu-nis) ; thèse de M. Després (obs. 1 à 31 en partie).
sur le corps de l’individu atteint (I). Et d’ailleurs , y en eût-il, n’avons-nous pas vu l’érysipèle fait d’avance? Ne pouvez-vous pas dire, quelquefois, qu’une femme aura un érysipèle à sa prochaine époque menstruelle, parce qu’elle en a déjà eu et qu’elle présente de l’aménorrhée? Et n’est-il pas évident dans ce cas que si elle a par hasard une écorchure à cette époque prédite d’avance, cette écorchure ne sera qu’un épiphénomène insignifiant, ou du moins que la déterminante de l’érysipèle, qui existait déjà en puissance , et devait à peu près forcément se localiser sur une portion quelconque de l’organisme?
Il y a donc des sujets, hommes ou femmes, en petit nombre il est vrai, mais il y a des sujets qui présentent forcément, à un moment donné, un érysipèle qu’ils ont créé de toutes pièces.
Le sujet se trouve d’avance dans des conditions physiologiques telles, la composition de son sang, de tous ses organes est telle, qu’à un moment donné il présentera, soit spontanément, soit à propos de la cause la plus légère, la plus futile (un refroidissement ou un excès de chaleur, un excès de table, des aliments indigestifs, de l’insolation), il présentera, dis-je, l’inflammation de la peau désignée sous le nom d’érysipèle; tout comme un sujet surmené ou une femme qui vient d’accoucher vous fera du pus. dans tous ses organes à propos de la plus légère influence.
2° Voilà comment débute l’érysipèle dit interne, l’érysipèle médical par excellence, la fièvre érysipélateuse. Abordons maintenant la question d’origine de ces érysipèles que l’on a appelés traumatiques ou chirurgicaux; nous essayerons ensuite d’examiner comment ces deux catégories doivent se rattacher l’une à l’autre, et quel est le lien intime qui les unit au point de vue de la cause.
Un homme atteint d’une plaie, d’une brûlure, ou même d’une
(!) Clinique de M. le professeur Béliier, pages 27 et 28 (deux faits d 'érysipèle sans lésion comme point de départ.
excoriation légère, présente les phénomènes physiologiques ordinaires de la pleine santé ou bien la réaction modérée qui accompagne toute lésion marchant régulièrement vers la guérison; tout à coup, il se sent pris de malaise; un frisson survient, il vomit. Quelques heures après, les bords de la plaie commencent à rougir, la plaie se dessèche ; les ganglions correspondants se prennent; des traînées rougeâtres se montrent tout d’abord , partant de la blessure, sur le trajet des principaux vaisseaux lymphatiques du membre, et le lendemain seulement on les voit s’étaler peu à peu en plaques de plus en plus larges : ces plaques se dessinent bientôt, se marquent de plus en plus, dessinent leur contour par une bordure rouge plus saillante que le reste de la plaque; elles arrivent enfin, dans certains cas, à embrasser le membre tout entier. Souvent ces plaques rouges de l’érysipèle se montrent dès l abord des premières; la peau est prise d’emblée par plaques, et l’on ne reconnaît plus le trajet des lymphatiques malades.
D’autres fois enfin, soit tout d’abord, ce qui est rare, soit consécutivement aux traînées rouges ou aux plaques érysipélateuses, le membre tout entier parait atteint dans sa profondeur; une tuméfaction profonde, sous-aponévrolique, diffuse, accompagne la tuméfaction cutanée; puis vient tout ce cortège qui se déroule, ces fusées purulentes, ces gangrènes, ces destructions complètes de tous les tissus, ces suppurations de veines et de lymphatiques et les accidents généraux mortels.
Dans la première forme, nous voyons la lymphangite; dans la deuxième, les plaques de l’érysipèie proprement dit; dans la troisième, il est facile de reconnaître le phlegmon diffus avec son pronostic terrible.
Sont-ce là trois maladies? Sont-ce trois manifestations d’un même état maladif? Pour répondre à celle question, il faut nous reporter au point de vue d’où l’on envisage la nosologie chirurgicale: la chirurgie, quand elle est la chirurgie toute seule, est, à proprement parler, l 'étude des lésions, et sa nosologie tout entière est fondée
sur celte idée. Il en résulte que, en général, toute maladie chirurgicale n’est étudiée par les auteurs que comme lésion; et, d’autre part, toutes les fois qu’une lésion sera en apparence différente d une autre, on verra là deux maladies différentes au point de vue de la chirurgie.
La maladie n’est donc pas comprise de la même façon au point de vue chirurgical pur et au point de vue de la médecine générale.
Nous établissons ce fait non pas pour le vain plaisir d’opposer auteurs à auteurs et théories à théories; ce que nos maîtres ont vu, ils l’ont bien vu. Il était nécessaire, pour bien étudier les lésions, de les considérer en elles-mêmes; et, pour faire ces admirables descriptions des phénomènes pathologiques qui accompagnent et suivent les traumatismes, descriptions que nous trouvons dans les ouvrages des Velpeau, des Rayer, dans le Compendium , il fallait se restreindre à l’analyse pure et simple, étudier la lymphangite en tant que lymphangite, la plaque érysipélateuse en tant que lésion spéciale, en séparer le phlegmon simple, le phlegmon diffus, les phlébites, etc.
Les chirurgiens sont dans le vrai, à ce point de vue; et la nosologie purement chirurgicale est non-seulement légitime, elle est nécessaire. Mais, en prenant la question des érysipèles à un point de vue plus général, au point de vue des causes, de la nature et des relations qu’ils peuvent avoir entre eux et avec les autres maladies, on est forcé d’envisager les choses autrement. Il y a un ensemble nommé érysipèle, qui se compose d’une lésion plus ou moins identique à elle-même; de causes variables aussi, de symptômes non moins variables. Parmi toutes ces variétés de forme on a pris une espèce de moyenne, dont on a fait le type érysipèle; mais il n’en est pas moins vrai que parfois il se présente sous la forme d’érythème, sous la forme œdémateuse, sous celle de phlegmon diffus, etc.; quoique ces diverses lésions soient dans d’autres cas
complètement indépendantes de f érysipèle , et quon doive les en séparer.
Entre les cas d’érysipèles qui présentent ces lésions diverses, et l’érysipèle franc, légitime, il n’y a pourtant que les apparences qui diffèrent. Les causes et la nature sont les mêmes.
Sur quelques formes de l’érysipèle.
On comprendra facilement qu’après les profondes études que Borsieri (I), Chomel, Blache (2) et autres ont laissé sur les formes de l’érysipèle, et qu’après la description vraiment admirable que M. Velpeau a donnée des formes d’érysipèles observées en chirurgie, nous ne cherchions pas à décrire de nouveau celte maladie.
Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’exposer dans un résumé rapide, à la fois anatomo-pathologique d’une part, clinique de l’autre, quelques-unes des principales variétés pathologiques désignées dans les auteurs sous le nom commun dé érysipèles.
Nous allons essayer de suivre depuis les manifestations locales les plus légères, jusqu’aux lésions les plus étendues et les plus profondes, quelques-unes des manifestations si nombreuses de ce protée insaisissable qu’on appelle l’érysipèle; et nous verrons, à mesure que nous avancerons dans l’élude de ces formes si diverses, qu’entre les unes et les autres, si différentes qu’elles paraissent au premier abord, il n’est pas difficile de trouver des intermédiaires. Depuis la rougeur la moins étendue, la moins marquée, jusqu’aux destructions profondes et mortelles du phlegmon diffus, la pratique montre toute une série de nuances insensibles, et l’on passe dans l’étude de l’érysipèle, de la simple rougeur érythémateuse aux gangrènes énormes
(1) Traduction de M. Chauffard.
(2) Dictionnaire en 30 volumes.
qui détruisent les membres ou des appareils entiers. Pourtant, à travers cette variété infinie, on peut trouver une cause commune , un point de ralliement, qui permet de réunir, jusqu’à un certain point, dans un meme ensemble, ces variétés si diverses , et qui seule peut donner peut-être la clef de cette étude.
Il est une première forme bien légère (1), bien petite, s’il y avait quelque chose de petit en médecine, et qui pourtant n’a pas échappé à la sagacité des cliniciens : je veux parler de cette forme érythémateuse légère que les médecins connaissent si bien, et à laquelle ils ne se trompent guère; forme que l’on observe ordinairement chez les femmes au moment de la ménopause, lorsque les fonctions d’un organisme qui s’en va commencent à s’altérer de toutes parts, et que la circulation, avant toutes les autres, se trouve elle-même profondément modifiée dans ses manifestations et dans son ensemble.
C’est alors, qu’au moment des époques menstruelles, ou plutôt au moment où elles devraient apparaître, on voit les femmes, après quelques retards dans leurs époques, présenter bientôt une absence plus ou moins complète de menstrues: en même temps apparaissent différents troubles généraux, du côté des centres nerveux, des céphalalgies, des troubles cérébraux, des gastralgies ou des symptômes d’embarras gastrique; puis, chez certaines personnes, on voit apparaître, au moment désigné pour l’apparition des règles, en même temps ou un peu après ces symptômes généraux, une rougeur circonscrite soit à l’oreille, soit au nez; cette rougeur reste dans un état stationnaire pendant un ou deux jours, puis s’efface et disparait. Elle se montre alors sans symptômes généraux graves; les symptômes légers qui l’avaient précédée disparaissent avec elle, et tout rentre dans l’ordre.
(1) Voir la belle description qu’en a donnée M. le Dr Marrolte, médecin de la Pitié (Bulletin de thérapeutique, 18G4).
Chez les mêmes femmes, à d’autres époques, ou chez d’autres personnes, ces phénomènes si légers se prennent d’autres fois à revêtir une forme un peu plus sérieuse: au lieu de se limiter au lobule de l’oreille ou à l’extrémité du nez, la rougeur s’étend et gagne de proche en proche; le ganglion ou les ganglions du cou correspondants se prennent à leur tour: ils deviennent tuméfiés, sensibles à la pression ; la rougeur gagne le cou, si elle a débuté par l’oreille, gagne toutou partie de la joue correspondante, s’étend un peu vers le cuir chevelu , et alors la fièvre est plus forte. Il y a quelques frissonnements, parfois un frisson véritable: l’intensité de la rougeur, la tuméfaction plus grande, le développement des ganglions cervicaux, les symptômes généraux plus marqués, céphalalgie, soif, inappétence, embarras gastrique, la langue un peu chargée, commencent à indiquer qu’il s'agit d’une forme un peu plus franche, et dès lors une plus grande quantité de praticiens consentent à voir là l’érysipèle.
Cependant, dans ces cas légers, où la maladie n’est encore qu’indiquée, on ne voit pas encore bien cette limite rouge et boursouflée indiquée dans tous les livres. Celte rougeur, ces troubles, d’ailleurs, ne durent que trois ou quatre jours ; les symptômes généraux ont été fort légers, en somme: n’est-ce donc pas là de l’érysipèle?
Ne nous accusez pas trop vite, n’accusez pas surtout nos maîtres, qui ont observé ces choses, de confondre l’érysipèle avec le simple érythème. Réservez encore votre jugement, nous passons à des formes plus graves.
Chez ces mêmes femmes, dans les mêmes conditions, aux mêmes époques, au lieu d’un frisson léger, vous avez un frisson grave: depuis huit, dix, quinze jours, la personne se sent mal à l’aise ; les fonctions se font mal, les digestions sont troublées, l’appétit diminue, h langue est sale; de temps en temps des rougeurs un peu violacées se montrent à la face. Tout à coup le frisson éclate, et l’état général se déclare. Souvent un vomissement ou des nausées se montrent dans la nuit qui précède le frisson initial ; la fièvre
s’allume, le délire survient, et avec lui le bouffissement de la face. C’est alors que la rougeur se montre intense, violacée ou rouge vif, la face tuméfiée et vultueuse, les plaques s’étendent et montrent leur tendance au développement ultérieur par l’apparition de cette bordure rouge et tuméfiée qui, pour beaucoup d’auteurs, constitue la caractéristique de l’érvsipèle. Et pourtant cette bordure fameuse, même dans les cas graves dont nous parlons, elle ne paraît pas toujours dès l’abord, ni sur toutes les plaques: elle se montre en plein cœur d’érysipèle, auloiir des plaques en voie d’accroissement; disparaît derrière elles à mesure qu’elles s'avancent pour envahir des parties nouvelles, et n’environne à peu près jamais la totalité de la lésion érysipélateuse, au contraire de la bordure d’accroissement que nous voyons environner toute l’étendue d’un herpès circinné ou d’un zona.
D’ailleurs, au bout de quelques jours, l’étendue totale de la lésion érysipélateuse pâlit et s’affaisse ; partout la bordure rouge disparaît, la tuméfaction persiste encore, recouverte de la desquamation épithéliale ordinaire, et puis tout rentre dans l’ordre. ^
Eh bien, ces trois formes d’érysipèle que tout le monde a vues, et que pour mon compte je n’ai eu que trop l'occasion d’observer, est-ce que nous en ferons trois maladies différentes? Dirons-nous que dans le premier cas, c’était un simple érythème, dans le second un érythème plus fort, dans le troisième un érysipèle ? S’il faut décrire anatomiquement la lésion, soit : il y a d’une part érythème, et de l’autre érysipèle. Mais, si nous regardons les faits en médecins, nous mettrons le doigt sur la cause et nous dirons: ces lésions légères, ces lésions graves, ces symptômes si légers, ces symptômes inquiétants, tout cela ne fait qu’un ensemble morbide.
Suivant les sujets, la température, les âges, suivant la disposition où le sujet se trouve en ce moment, suivant enfin ces mille conditions connues ou inconnues que l’on désigne sous le nom de constitution médicale, l’érysipèle se sera montré presque nul, bénin, léger
ou grave, ou bien encore il aura revêtu ces formes typhoïdes mortelles qui ne pardonnent pas.
Nous avons insisté un peu longuement sur ces premières formes de l’érysipèle à proprement parler de cause interne, parce qu’elles sont peut-être moins connues que les formes plus graves, et que peu d’auteurs les ont décrites; elles se trouvent d’ailleurs tout au long dans le remarquable article qu’a publié M. le Dr Marrotte dans le Bulletin de thérapeutique (1861).
On voit que dans ces variétés il n’est pas toujours aisé d’établir les limites précises de l’érysipèle, et comme lésion, et comme maladie. Il est d’autres formes qui se rapprochent encore des précédentes, et dont le diagnostic n’est pas plus facile, si ce n’est dans les livres.
Les scrofuleux présentent, comme on sait, du côté de la peau, toute une série de manifestations morbides variables, ou plutôt la scrofule se montre avec des degrés et des aspects si divers qu’on y peut faire rentrer une grande partie du cadre nosologique.
Parmi ces manifestations cutanées, il en est qui doivent être rattachées à l’érysipèle. Celles-là encore nous apparaissent si variables, si mobiles, dans leur apparence et dans leurs symptômes, que les praticiens les plus exercés se demandent bien souvent pendant plusieurs jours s’ils ont affaire] à un érythème intense ou bien à un érysipèle, ou bien enfin à un de ces eczéma rubrum, accompagnés de fièvre, que l’on voit si souvenCchez les scrofuleux. Je me souviens, entre autres, avoir vu un cas à l’hôpital des Enfants, à la suite d’une application de pommade au bi-iodure sur un lupus: non-seulement l’inflammation ordinaire qui suit l’application de celte préparation se montra, mais elle revêtit des caractères de violence tels que les symptômes généraux se manifestèrent rapidement avec une rougeur intense et une tuméfaction considérable de toute la face, accompagnés pendant la nuit d’agitation et de subdelirium. Cependant, la durée fut un peu moindre que dans un érysipèle ordinaire, et les symptômes s’amendèrent en trois ou quatre jours.
Nous avons insisté un peu longuement sur ces formes spéciales de l’érysipèle, pour montrer que ses limites nosologiques ne sont pas toujours faciles à déterminer. C’est qu’en effet, pour nous , la même cause interne qui donne lieu à un érythème plus ou moins intense fera, dans d’autres occasions, un érysipèle, et la lésion cutanée ne sera ici qu’une manifestation plus ou moins grave d’un même ensemble morbide.
Il en est de même pour ces formes plus graves encore d’érysipèles, qui nous montrent dès l’abord des phénomènes ataxiques ou adynamiques extrêmement intenses, et pour ces érysipèles blancs des sujets cachectiques, ou bien encore pour ceux qui passent en quelques jours aux formes gangréneuses mortelles, comme Graves en a décrit un si bel exemple : parce qu’il y aura de la gangrène de la peau, ou de la gangrène plus profonde , ou bien de l’inflammation diffuse du tissu cellulaire sous-cutané, en ferez-vous une maladie différente?
Alors voici la description nosographique à laquelle vous arriverez : «Un malade commence par avoir les ganglions de l’aisselle tuméfiés : c’est une adénite; le lendemain, i! a une ou deux traînées sur le bras, partant d’une petite plaie de la main, par exemple, c’est une lymphite; le 3e jour, les traînées sont devenues des plaques; c’est un érysipèle; le 4e jour, le tissu cellulaire sous-cutané s’est pris avec la peau, c’est une dermite avec phlegmon ; le 5e jour, le tissu cellulaire profond est pris, c’est un phlegmon diffus.» J’en laisse, et des meilleures.
Nous nous trouverons avoir ainsi passé en revue une bonne partie du cadre nosologique, et notre malade aura eu en cinq jours cinq maladies différentes! Voilà ce que nous ne pouvons admettre. Pour nous, ce malade a eu un empoisonnement, et un seul, qui a donné lieu à toute une série de lésions, et non pas de maladies différentes.
Nous ne pouvons entamer une description complète de toutes les formes de l’érysipèle; il nous suffit, pour notre sujet, d’avoir ébauché quelques coins du tableau, et d’avoir montré que dans l’érysipèle chirurgical, traumatique, aussi bien que dans les formes appe-
lées médicales, il y a toujours, à travers des variétés et des nuances infinies, une même cause morbide qui permet d’en faire un tout nosologique. Et ces deux grandes variétés de l’érysipèle, celui qui part d’une plaie et celui, plus rare, qui ne part pas d’une plaie, sont elles-mêmes influencées par deux ordres de causes qui les amènent l’une ou l’autre.
Tantôt, c’est la prédisposition de l’individu qui joue le grand rôle dans la naissance de l’érysipèle; et alors, vous verrez naître spontanément cette maladie chez un individu qui n’a pas de plaie, ce qui est relativement assez rare, ou bien chez un individu porteur d’une plaie quelconque. Tantôt au contraire la prédisposition ne joue que le second rôle.
Il se fait alors un empoisonnement par la plaie, soit que les cellules de pus s’altèrent suffisamment dans cette plaie pour empoisonner le malade, soit que des matières organiques septiques et spécialement des cellules provenant d’un autre érysipélateux viennent empoisonner directement cette plaie.
Enfin, la liaison qui existe entre ces deux grands ordres de faits nous est démontrée par les cas intermédiaires où une personne non atteinte de plaie, mais en contact direct ou indirect avec un individu affecté d’érysipèle, contracte elle-même un érysipèle (de la face, le plus souvent) par un véritable empoisonnement analogue à ceux que nous observons dans les services de chirurgie.
S!e la gravité relative tics différentes variétés
d’érysipèle.
Parmi les nombreux sujets de discussion qu’a soulevés celte question des érysipèles, il est un point, entre autres, sur lequel le fait de la contagion, si on l’admet, nous paraît jeter un jour tout nouveau; nous voulons parler de la gravité relative des érysipèles traumatiques ou chirurgicaux, c’est-à-dire de ceux dont le point de départ
semble être une lésion, une plaie, et des érysipèles médicaux ou de cause dite interne, c’est-à-dire de ceux qui se montrent à la face ou partout ailleurs sans lésion préalable, ou bien dans lesquels celle lésion ne paraît avoir joué qu’un rôle insignifiant.
On trouve dans un grand nombre d’auteurs éminents que l’érysipèle de cause interne n’est pas grave. M. le professeur Trousseau disait même, dans son grand ouvrage de thérapeutique, que l’érysipèle médical, ou de cause interne, n’entraîne à peu près jamais la mort du malade, tandis que les érysipèles traumatiques, ceux que l’on observe dans les services de chirur gie, sont en général beaucoup plus graves, et causent la mort dans un grand nombre de cas.
Comment donc expliquer celte différence énorme de la mortalité dans ces divers érysipèles?
Il y a d’abord une considération capitale, que M. le professeur Béhier a fait ressortir dans ses leçons de clinique, à savoir que (1) : «Dans les érysipèles chirurgicaux le traumatisme est habituellement sérieux, et constitue à lui seul un danger pour l’économie. ..»« Dans ce groupe, la cause traumatique est sérieuse, la plaie est grave, profonde, et elle intéresse un nombre considérable de parties différentes. »
En mettant de côté ces cas chirurgicaux proprement dits, où l’érysipèle vient ajouter sa gravité propre à un état chirurgical déjà grave par lui-même, comment peut-on se rendre compte de la gravité plus grande en général de l’érysipèle lorsqu’il est contracté par un individu porteur d’une plaie même légère ou seulement d’une excoriation (surtout dans un service de chirurgie), que lorsqu’il se développe spontanément, c’est-à-dire en ville ou dans un service de médecine lorsque le malade chez lequel il vient à se montrer n’a été soumis à aucune cause de contagion ou d’infection quelconque?
(1) Conférences de clinique de la Pitié, 1864, tome I, page 26.
La raison de celte différence, c'est dans la contagion elle-même que nous la chercherons.
Lorsque la maladie se développe spontanément, fébrilement, pour ainsi dire, chez une personne non infectée, elle n’est en général pas grave.
C’est une fièvre qui suit son cours, qui avait sa raison d’être dans l’économie, qui se montre à nous sous la forme d’un exanthème, et qui suit en général régulièrement et sans accidents sa période de neuf jours sous sa forme complète. Mais, si cette maladie, une fois formée, vient à se propager par infection ou par contagion de la personne malade à ceux qui l’entourent, il se fait alors un empoisonnement véritable : dans le premier cas, l’individu était préparé, et pour ainsi dire accoutumé d’avance à l’érysipèle. Dans le second cas, la maladie sévit avec toute son intensité sur les individus qu’elle touche, et c’est alors qu’on voit ces exemples terribles d’érysipèle de la face promptement mortels. Or, pour que la contagion se fasse, il faut une voie, une porte d’entrée au poison ; ces cellules organiques, qui vont porter la mort, il faut qu’elles puissent se mettre en contact direct avec d’autres cellules, et cette voie d’absorption, c’est principalement dans les plaies, si légères qu’elles soient, que nous la trouverons. Par la muqueuse nasale, par les voies buccale ou laryngée, nous verrons bien dans certains cas débuter l’érysipèle, l’absorption peut bien s’y faire sur la moindre lésion, sur une rougeur; mais combien plus de chances de contagion nous rencontrerons dans les services de chirurgie! C’est là, en effet, que nous voyons tous se dérouler sous nos yeux ces épidémies fréquentes, ces cas multipliés et terribles, qui enlèvent malade sur malade, et forcent le chirurgien à suspendre pendant des mois entiers toute espèce d’opérations dans un service.
L'érysipèle acquis, l’érysipèle d’origine infectieuse ou contagieuse, et par suite l’érysipèle grave, sera bien plus fréquent dans les services de chirurgie que dans les services de médecine, et cela
uniquement parce que les portes d’entrée sont plus grandes et plus nombreuses pour le poison morbide.
Il y a enfin une troisième raison qui rend les érysipèles bien plus nombreux en chirurgie qu’en médecine, c’est que l’érysipèle peut se développer spontanément à la surface d’une plaie, même légère. Nous laissons de côté les mots de traumatisme et d'inflammation qui ne nous paraissent pas expliquer suffisamment à eux seuls le développement de l’érysipèle dans ces cas, pas plus que l’action du chaud ou du froid, invoquée souvent, et sur laquelle M. Velpeau s’est expliqué d’une façon si explicite. Sans nier absolument faction secondaire et adjuvante de tous ces traumatismes auxquels on a rapporté l’origine de l’érysipèle, des traumatismes simples nous expliquent-ils pourquoi c’est précisément quand le traumatisme est ie plus léger, en apparence, que se développe le plus souvent l’érysipèle? N’est-il pas banal, en effet, pour tous ceux qui ont vu les services de chirurgie, que, lorsqu’il n’y a pas encore d’érysipèle dans la salle, l’érysipèle se développe le plus souvent : 1° autour des piqûres de sangsues; 2° autour des fistules à l’anus et des fistules osseuses, quand on y introduit le stylet; 3° à la face, après des ablations de petits kystes de la paupière par exemple.
Pourquoi donc principalement dans ces traumatismes qui semblent si futiles en apparence? C’est que c’est précisément dans les petites plaies triangulaires et profondes produites par les sangsues, dans les petites plaies obliques des fistules, dans les petites plaies arrondies et creuses que laisse l’ablation d’un kyste que s’accumulera le plus facilement le pus; il s’y décomposera sous l’influence de l’air, et par son mélange avec des cellules, des matériaux de toutes sortes venus du dehors : on y verra d’ailleurs se développer ces vibrions, ces bactéries, peut-être, dont l’influence sur les empoisonnements de ce genre ne paraît plus douteuse; et vous aurez alors à constater l’apparition d’un érysipèle spontané, en ce sens que l’empoisonnement ne provient pas d’un autre érysipèle, mais de cause externe, parce qu’il y a eu empoisonnement réel par la plaie: érysipèle que
vous verrez apparaître « fortiori et d’autant plus sûrement, s’il y en existe déjà quelqu’un à proximité du malade.
La question n’est peut-être pas encore assez avancée pour démontrer d’une façon absolue la gravité plus grande des érysipèles pris par conlagion. Et pourtant, d’une part, rappelons-nous ce que disent nos maîtres, à savoir : que l’érysipèle médical, c’est-à-dire en général l’érysipèle spontané , n’est pas grave. D’autre part, nous prierons le lecteur de vouloir bien se reporter à nos observations, et de voir si, par exemple, la série d’érysipèles contagieux observés par M. le Dr Blin n’a pas été très-grave, de même que les érysipèles de Saint-Louis de la présente année et que la plupart des érysipèles pris par contagion.
Quand à nous, il est un faitque nousavons vu etque nous n’oublierons jamais : Une personne très-distinguée prit, il y a quelques années, un érysipèle spontané, avec des symptômes typhoïdes graves, et guérit. Sa tille, qui n’avait pas quitté son chevet, tomba malade d’érysipèle pendant que cette personne présentait encore les symptômes graves de cet érysipèle en voie d’évolution ; elle mourut en deux ou trois jours, victime de son dévouement filial. Par un motif de réserve que chacun comprendra, nous n’avons pas voulu redemander des renseignements plus amples et rappeler de cruels souvenirs, mais pour nous îl est incontestable qu’il y a eu, dans ce fait, une transmission véritable de la maladie, et ce fut l’érysipèle pris par contagion sur un érysipèle de forme typhoïde lui-même qui présenta, dès l’abord, des symptômes funestes, et qui fut mortel pendant que l’érysipèle spontané guérit.
Opinion des auteurs sur la contagion dans
l’érysipèle.
II n’y a pas de question de médecine générale qui ait soulevé autant de tempêtes que la question des contagions; partout, en tout temps, en tout pays, les médecins se sont divisés en deux camps : les uns admettant la contagion quand même, partout et toujours, les autres la rejetant avec le même enthousiasme. L’érysipèle devait subir le sort commun de maladies avec lesquelles il a de si grands rapports, et, d'ailleurs, la multiplicité de ses formes, les conditions très-diverses dans lesquelles il se développe, enfin sa nature moins contagieuse que celle de la plupart' des fièvres, devaient nécessairement augmenter encore les difficultés ordinaires que présente l’étude de toute espèce de contagion. Aussi l’histoire de cette idée nous la montre-t-elle subissant tour à tour les fortunes les plus diverses. Prônée au siècle dernier et au commencement de ce siècle et élevée à la hauteur d’un fait bien établi par William et Wells en Angleterre, elle n’avait rencontré que dédain et plaisanterie parmi les médecins dans notre pays. Nous allons voir à peu près tous les auteurs français, jusque dans ces dernières années, la repousser d’un commun accord ; puis, peu à peu, cette idée fait son chemin lentement, sourdement dans la science : quelques-uns commencent à dire que peut-être, dans certains cas, il n’est pas impossible qu’il y ait quelque chose : des faits se produisent, isolés, rares, incomplets, discutés, quelques autres passent inaperçus. Enfin, dans ces dernières années, sous l’influence des idées nouvelles qui s’élèvent de toutes parts sur la contagion, après les beaux travaux de Virchow, de M. Robin, les expériences de l’École d’Àlfort, les discussions lumineuses de l’Académie de médecine, sous l’influence enfin du mouvement scientifique qui marche, les idées sur la contagion de l’érysipèle tendent à se modifier encore; il y a trop de chirurgiens qui ont vu leurs services
ravages de lit en lit par cette terrible maladie, trop de médecins qui ont soigné successivement plusieurs malades évidemment pris sous l’influence l’un de l’autre, pour que l’idée d’une transmission quelconque ne tende pas à se faire jour.
Nous avons cherché dans ce travail à rassembler les faits principaux connus jusqu'ici, et nous en avons apporté quelques nouveaux. Mais, avant de les exposer dans leur ensemble, examinons » rapidement lesoipnions successives que nous Drésenlent les auteurs sur celte question de la contagion érysipélateuse.
Autours anglais. Ouvrez un ouvrage quelconque, où il soit parlé de l’érvsipèle, vous y trouverez à peu près infailliblement les noms suivants: «Willan, Wells, Dickson, Blackelt, Gibson, Bittcair, Bai I lie, Parr, Lawrence, et Arnott. » El c’est tout.
Le Compendium de médecine de MM. Monneret et Fleury donne sur cette question des renseignements précieux, en indiquant le titre des ouvrages anglais auxquels on peut s’adresser.
M. Després, qui a donné un si grand développement à l’historique dans son Traité de l'érysipèle (1862), a également donné une large place à la bibliographie anglaise; il cite Willan, Wells et Lawrence, comme partisans de la contagion : Samuel Cooper et Baleman, comme adversaires; «Graves est également partisan de la contagion. »
[.es idées sur la contagion de l'érysipèle ont eu deux périodes bien distinctes en Angleterre, et qui sont presque l’inverse de ce que nous avons vu en France: au commencement de ce siècle, les théories contagionnistes de Wells, de Willan, prennent faveur, et sont reproduites partout, jusqu’à Paris.
Depuis lors, les esprits se tournent d’un autre côté: on n’est pas opposé à la contagion, mais on n’en parle plus, et l’on s’occupe exclusivement en Angleterre des diverses méthodes de traitement dans cette maladie. C’est ainsi que j’ai parcouru la collection en-
tière du Braithwaite s (1), avec M. Suchard, externe distingué des hôpitaux, qui a bien voulu me prêter l’aide de sa connaissance approfondie de l’anglais ; on trouve dans ce livre une quantité considérable de renseignements sur les divers traitements appliqués à l’érysipèle : il contient même des analyses des principaux ouvrages publiés en France sur la matière, mais pas une observation de contagion ; à peine en est il dit quelques mots à de rares intervalles.
Nous y avons trouvé seulement un remarquable article de M. Peter Hinckes Bird, esq., que nous demanderons la permission de reproduire plus loin, parce qu’il nous parait montrer assez exactement la façon dont on entend généralement l’érysipèle aujourd’hui chez nos voisins d’outre-mer.
L’auteur anglais qui a le plus complètement traité de la contagion de l’érysipèle est Charles Wells, dont l’ouvrage remonte à 1798.
Tous les faits sur lesquels on discute depuis lors, en France et en Angleterre, ont été tirés de cet ouvrage. Nous espérons que le lecteur ne nous saura pas mauvais gré de faire passer sous ses yeux la traduction exacte des observations de Wells, sur lesquelles on s’est déjà beaucoup disputé parmi nous, et qui sont citées dans tous les travaux faits sur l’érysipèle, sans que jamais elles aient été traduites en français, au moins à notre connaissance. On les trouvera plus loin en tête de nos observations.
Après Wells, vient Willan (2) qui écrivait en 1821. Nous avons parcouru son ouvrage, et voici tout ce que nous avons trouvé d’intéressant au point de vue de l’érysipèle :
(1) The Retrospcct of medicine, IV. Braithwaite s. Ainsi, Lynch, sur la Métastase, tome XXXIV, page 216; page 17 : de la Méningite métastatique. — 1859, tome XXXIX, p. 306, M. Henry Mitchels : de V Élévation des membres pris d* érysipèle,-etc., etc.
(2) R. Willan, Miscllancous IVorks , 1821. — Reports on ihc diseases in London , 1796 à 1800, p. 123.
«L’érysipèle est habituellement rangé parmi les exanthèmes, quoiqu’il ait peu d’affinité avec les maladies comprises dans celte classe. La forme appelée érysipèle phlegmoneux ne semble pas transmissible par contagion. Cependant, lorsque le liquide contenu dans les vésicules est inoculé au bras, il excite une inflammation diffuse, un gonflement, et un cerlain degré de fièvre. Les formes œdémateuse et gangréneuse de l’érysipèle peuvent se trouver associées avec une fièvre maligne (l), et alors se communiquer d’une personne à une autre. Des cas semblables se sont rencontrés fréquemment dans les hôpitaux, ia maladie s’étendant à toute une salle. II est singulier que la fièvre également s’unisse à d’autres maladies, et se propage par infection sous une double forme. Je puis mentionner, par exemple, sa réunion aux ulcères de la gorge, » etc.
Quelques pages plus loin, et page 156, il ajoute quelques mots sur le traitement des formes œdémateuse et phlegmoneuse [sic) de l’érysipèle, et passe à d’autres sujets.
Le Compendium de médecine (art. Érysipèle) cite Willan comme ayant raconté qu’un enfant, atteint d’érvsipèle, le donna à sa mère qui lui donnait le sein ; il nous a été impossible de retrouver ce fait qui paraît fort rare; cependant nous tenons de M. Ollivier, ancien interne des hôpitaux, qu’un fait pareil s’est passé sous ses yeux.
En 1822, le Journal complémentaire du Dictionnaire des sciences médicales a donné une analyse du livre de G. H. Wealheread (tome XIV, page 171).
L’auteur de cet article résume brièvement le livre de Wealheread et critique très-vivement ses idées de contagion de l’érysipèle. Il dit que Wealheread sépare nettement l’érysipèle du phlegmon et de l’érythème. L’auteur est d’avis que souvent ces deux affections semblent se confondre l’une avec l’autre, ce qui
(1) Willan entendait probablement par là ce que l’on appelle aujourd’hui les érysipèles de forme typhoïde , et que nous croyons aussi les plus contagieux de tous. (Voir l'observation de M. Larcher.)
arrive lorsque l'inflammation de la peau, en se propageant au tissu cellulaire qui est sous-jacent, fait participer l’érysipèle des caractères du phlegmon. «M. Weatheread n'a point considéré d’espèce particulière d’érysipèle, et il a bien fait; il ne parle que de l’érysipèle en général, auquel il donne pour caractère distinctif d'être contagieux, » comme Sydenham, Hoffmann et Cullen, qui le range parmi les exanthèmes.
L’auteur ajoute : «Je ne sais jusqu’à quel point l’érysipèle peut être contagieux, et je doute fort qu’il le soit jamais.»
Weatheread, « à l’exemple du Dp Willan, a cherché à s’inoculer l’érysipèle, et n’a pu y réussir : la même expérience tentée sur plusieurs autres personnes a donné le même résultat; malgré cela, Weatheread n’en persiste pas moins dans I idée que l’érysipèle est contagieux,» etc. (p. 173).
Puis il dit que Weatheread s’efforce de prouver qu’il existe une très-grande affinité entre l’érvsipèle et la fièvre puerpérale.
Ce n’est pas son avis, à lui, et en somme, suivant l’auteur de l’article, nous devons à M. Weatheread « un livre qui tend à faire rétrograder la science. »
En 1819, le Dr Dickson publia, dans le Médico-chirurgical journal (avril 1819, p. 615), lesobservalionsde deux érysipèlesde la face communiques par les malades aux personnes qui leur donnaient des soins (cité par M. Monneret, Compendium). Je n’ai pu me procurer cet ouvrage, non plus (pie celui de Gibson {fier son and Julius Ma gazin, 1830). Quant aux faits (I) de Biltcair, Baillie, Parr, Dickon et Wright, énoncés dans le Ihe American journal o/ tlie medical sciences , mai 1829, t. IV, p. 23, ils consistent en cette simple annonce, que ces auteurs ont vu des cas de contagion % il n’y a rien
(1) Whright, dans son Rapport sur les érysipèles de Baltimore (loro cilato ), dit que c’était une épidémie, mais il s’occupe à peu près exclusivement du traitement.
à en tirer; leurs mémoires sont faits uniquement au point de vue du traitement.
En 1826, Blackelt ( 1 ) se prononce pour la contagion, il dit: «Que parmi les causes excitantes de l'érysipèle, on doit compter le froid et la chaleur excessives, ou les vicissitudes de température; Tahus des liqueurs fermentées, les évacuations supprimées, et toutes les autres causes portant à la pléthore; la présence de matières irritantes dans les premières voies, essentiellement la bile âcre; les blessures, et la contagion.
Blackelt, en outre, a vu un malade communiquer l’érysipèle de la face, dont il était atteint, à toute sa famille (/d., avril 1826. Compendium de médecine).
Lawrence et Arnott, dans leurs articles, ont également pris la question au point de vue du traitement seul; ils se sont contentés d’affirmer la contagion sans la démontrer.
Enfin, dans le Brailhwailes , t. XXXVlll, p. 428 (1858), on trouve l’analyse suivante d’un mémoire qui avait été présenté pour le prix Jackson en 1849, par M. Peter Hinckes Bird, esquire. En voici la traduction.
C’est le résumé de la doctrine de l’auteur sur l’érysipèle tout entier*; on voit qu’il admet à la fois l’infection et la contagion :
« Le traitement de l’érvsipèle peut être divisé en préventif et curatif.
«Le premier contient tous les moyens qui empêchent les causes d’agir, qui préviennent l’extension soit de l’érysipèle, soit des maladies qui se rapprochent d’elle. L’emploi de ces moyens constitue un point capital dans l'organisation sanitaire des hôpitaux. Dans lesdits établissements le mauvais emplacement, l’humidité du sol, le dr ainage imparfait , l’obstruction des égouts, l’insuffisance de la
(1) Vie London medical and phj sical Journal , by Macleod and Bacot, tome LV, page 28b (janvier 1820).
ventilation, la malpropreté, i’enlassement, sont autant de causes de production et de propagation de cette inflammation diffuse.
« Les hôpitaux devraient avoir de grandes salles où les malades pourraient prendre leurs repas, se donner de l'exercice ou se livrer à leurs amusements. Les planchers devraient être brossés et non lavés, car l'humidité favorise les émanations ; toutes les précautions possibles devraient être prises contre les fermentations et les infections; en séparant les salles infectées et y faisant des fumigations, délimitant totalement tous les vêtements ou bandages qui ont servi, en substituant la charpie ou telle autre substance aux éponges dans le lavage des plaies. Du charbon doit être mis dans des sacs de mousseline grossière qu’on suspend autour du lit ou dans des baquets qu’on placerait sous le lit. C’est du moins là un préservatif digne qu’on en fasse l’essai.
«L’alliance entre l’érysipèle et la fièvre puerpérale étant complément prouvée, aucun praticien ne peut être suffisamment sur ses gardes en se rendant après une visite à un érysipélateux chez une femme sur le point d’accoucher ou dans l’état puerpéral. Les annales de médecine contiennent des cas vraiment désolants de mortalité causée par la négligence d’un fait si important.
«Les médecins actuels ne sont pas tout à fait sans découvrir dans celte affection les marques de débilité sur lesquelles on a dans le temps fortement insisté; car croyant bien réellement que l’érysipèle est causé par la débilité, suite de constitution affaiblie, ils le traitent universellement par les stimulants, par une nourriture saine et abondante; de fortes et fréquentes doses d’eau-de-vie, du bouillon de bœuf, du quinquina, de l’ammoniaque, de l’éther chlorhydrique, etc., sont ce qu’il faut administrer, en prenant bien plus garde à l’état du pouls qu’à la nature des sécrétions.
«Dans les districts de la campagne, chez une population dure et robuste, l’inflammation est d’ordinaire plus énergique; on aura avantage à se servir de purgatifs et à temporiser; il faudra toutefoissegarderde faire usage d’antiphlogistiques trop énergiques. Cer-
tains cas spéciaux toutefois exigeront une modification de traitement, chaque cas présentant ses indications spéciales de traitement; il faut dans l’administration des stimulants employer le moment opportun.
Les opiacés doivent être donnés avec grandes précautions; la jusquiame, préférable dans le cas d’érysipèle accompagné de violent délire; j’ai vu réussir à merveille l’hydrochlorate et l’acétate de morphine; nécessité souvent de la trachéotomie.
«Emploi du sesquichlorure de fer quand il y a albuminurie.
«Altérants, apéritifs et toniques dans l’érysipèle chronique, caria il y a toujours altération des fonctions digestives. Iodure de potassium, alcalis et salsepareille, préparations de fer et de zinc.
«Difficile guérison des érysipèles chroniques.
«Traitement local; je n’ai pas peur de couper court à la maladie : collodion, gulta-percha dissoute dans la benzine; frictions quand il y a tension trop forte, lard, et laine et fomentations.
«Délimitation parle nitrate d’argent.
« Petites incisions multiples pour issue des sérosités quand l’inflammation s’est propagée au tissu cellulaire.
« D’après ce que j’ai lu et su, je crois qu’il ne faut jamais attendre la propagation, mais agir pomplement.
« Comme conclusions : l’érysipèle n’est qu’un exemple sur la peau de celte inflammation diffuse qui dans d’autres tissus constitue l’inflammation diffuse des muqueuses; la phlébite diffuse, la fièvre puerpérale, tout en ayant une commune origine, un poison introduit dans le sang, sont infectieuses et contagieuses, et peuvent se produire l’une l’autre.
«Le mot érysipèle devrait être réservé à l’inflammation diffuse de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané.
«L’érysipèle trouve le meilleur de ses traitements dans les stimu-
lants et l’expectation, et pour peu qu’il soit compliqué d’inflammation du tissu cellulaire sous-cutané il faut faire de bonne heure des incisions qu’il faut continuer jusqu’à la cessation du mal. »
Le professeur Graves (traduction de M. Jaccoud), dans ses Cliniques, tome II, page 462, traite de l’érysipèle au point de vue médical. Comme la plupart de ses devanciers anglais, il accepte largement l’existence des épidémies, et se prononce non moins nettement en faveur de la contagion. Il ne la discute même pas, mais en parle comme d’un fait nullement douteux. Il rapporte longuement l’observation d’une dame qui fut prise d’un érysipèle de la face assez grave : son fils, qui la soignait, «reçut une bouffée d’air fétide provenant des couvertures du lit, et aussitôt se sentit mal à l’aise. Ce jeune homme fut de plus en plus indisposé pendant six jours; enfin un érysipèle gangréneux se montra sur l’épaule puis sur une grande partie du tronc. Le jeune homme mourut.» Nous ferons remarquer ici que voilà encore un cas d’érysipèle mortel pris par contagion sur un érysipèle moins grave. Le cas de Graves tend à nous confirmer dans cette idée que l’érysipèle pris par contagion est en général plus grave que l’érysipèle spontané.
Au reste on trouvera l’observation très-détaillée dans Graves (/oc. cit.).
Voilà ce que nous avons pu trouver dans les auteurs anglais au point de vue de la contagion de l’érysipèle. On voit que, sauf les observations de Wells et quelques notes dispersées çà et là, il y a plutôt un résultat de l’expérience individuelle que des démonstrations proprement dites. Il n’en est pas moins vrai qu’il y a là une sorte de consensus de la plupart des chirurgiens anglais en faveur de la contagion, qui ne laisse pas de peser beaucoup dans la balance. Ils n’ont pas écrit ou daté, encore moins réuni les observations de leurs malades, et c’est fort à regretter ; mais il est certain que le bon
sens pratique des Anglais leur a indiqué dès longtemps que l’érysipèle, contagieux ou infectieux, peu importe, est un hôte dangereux dans un service de blessés : plusieurs indiquent la nécessité qu’il y a de séparer les érysipélateux des autres malades, ou même des personnes saines qui ne leur sont pas utiles, et ils font bien.
Pendant que ces idées régnaient en Angleterre , voyons un peu ce que l’on pensait en France de la contagion de l’érysipèle.
Auteurs français .
Au commencement de ce siècle, la contagion de l’érysipèle n’est pas admise en France/ il n’en est pas même fait mention. Les travaux faits en Angleterre étaient peu connus en général dans notre pays, et cette question était à peine posée. Ainsi dans Boyer (1814), à l’endroit où il traite de l’érysipèle, tome II, page 12, on ne trouve absolument rien sur la contagion ; il dit seulement que l’érysipèle est ordinairement de cause interne.
L’année suivante (1815), Renauldin, dans le Dictionnaires n 60 vol., tome XIII, page 263, dit ceci :
« Quelques médecins ont cru que l’érysipèle pouvait se transmettre d’un individu à un autre par voie de contagion. Nous ne lui avons jamais reconnu cette propriété dans les faits très-nombreux qui se sont offerts à notre pratique. Nous croyons donc que cette opinion, nouvellement reproduite, est une erreur, fondée probablement sur ce que plusieurs individus réunis dans un même local, successivement ou simultanément atteints d’érysipèles, se sont trouvés exposés aux mêmes influences ou dans des conditions favorables au développement de cette maladie. »
Dans les Cliniques de Dupuytren, tome IV, il n’est pas fait mention de la contagion à propos de l’érysipèle.
Roche, Sanson et Lenoir (1841), dans leurs Nouveaux éléments cle pathologie médico-chirurgicale, page 248, comparent l’érysipèle de
la face à !a rougeole et à la scarlatiue, mais ils se taisent sur la contagion.
En 1839, MM. Monneret et Fleury, dans le Compendium de médecine, abordent la question. Ils connaissent les travaux faits en Angleterre, et on trouve dans leur article Érysipèle une foule d’indications excellentes. Ils concluent ainsi : «En réservant, comme on doit le faire, le mot contagion à la faculté qu’a une maladie de se transmettre d’un sujet à un autre par le contact immédiat, et surtout par Y inoculation, il faut dire avec M. Lepelletier : «L’érvsipèle, sans complication d’une autre maladie, n’est pas contagieux; l’érysipèle par cause externe, et purement local , n’est ni contagieux ni infectieux; enfin Y érysipèle épidémique paraît être infectieux. »
Le Compendium se prononce hardiment en faveur de l’épidémicité; il cite une foule d’auteurs qui ont étudié ces épidémies, et en particulier Sydenham, qui les a observé surtout en automne et au printemps.
M. le professeur Rayer, dans son Traité des maladies de la peau , où il traite longuement de l’érysipèle, cite les auteurs anglais qui ont parlé de la contagion. Sans se décider d’une façon péremptoire contre cette idée, il déclare qu’il n’en existe aucune preuve. En revanche, il paraît aussi pencher du côté des épidémies, et cite un passage fort remarquable de Calmeil sur les épidémies d’érysipèles dans les services d’aliénés.
M. le professeur Velpeau, dans le magnifique article Érysipèle de ses Cliniques, se prononce de la façon suivante (tome III, page 286) :
«On a dit que l’érysipèle légitime était contagieux. Celte opinion est difficile à soutenir, et il n’y a jamais eu de preuves positives en sa faveur. »
On voit que le savant professeur n’était pas absolument hostile à cette idée, mais qu’il demandait des preuves : il admet du reste que l’érysipèle dépend d’autre chose que du traumatisme. 11 dit , page 285 :
a On peut dire, et j’ai tendance manifeste à admettre d’une manière générale, que l’érysipèle légitime est le résultat d’une espèce d’empoisonnement par suite de l’introduction dans l’économie animale d’un agent méphitique inconnu et dont la nature tend à se débarrasser. En chirurgie, cet empoisonnement vient souvent de l’extérieur, etc. »
En 1846, M. le professeur Bouillaud se prononçait énergiquement contre la contagion de l’érysipèle dans le tome II de sa Nosographie médicale :
«C’est probablement sous l’influence d’une pareille constitution érysipélateuse (il vient de citer les épidémies de Calmeil) qu’est née l’opinion de la contagion de cette maladie; mais rien n’autorise sérieusement cette opinion, en faveur de laquelle on regrette qu’un observateur tel que M. Coslallat ait paru se prononcer» (page 184).
En 1835, le Compendium de médecine de MM. Chomel et Blaehe acceptait franchement l’idée de constitution médicale et d’épidémies érysipélateuses, mais il se déclarait aussi ouvertement contre la contagion, disant que « cette opinion, soutenue en Angleterre, n’a trouvé aucun crédit en France, et nous paraît en opposition avec tous les faits qui se passent journellement sous nos yeux. »
En 1844, M. le professeur Nélalon, dans son Traité de pathologie chirurgicale tome I, page 90, parle de l’érysipèle traumatique, sans faire aucune allusion à la contagion.
En 1851, le Compendium de chirurgie déclarait que ces idées, n’étant pas appuyées sur des faits suffisamment concluants, n’avaient trouvé en France aucun crédit.
Jusqu’à cette époque, on le voit, les idées n’étaient pas très-favorables à la contagion, tant s’en faut. Cependant, si les maîtres de la science la repoussaient ou passaient à côté de cette question, il ne laissait pas de s’élever de temps en temps quelques voix moins autorisées qui essayaient de soutenir cette thèse. Les élèves étaient plus contagionistes que les maîtres, ce qui tendrait à démontrer qu’un certain nombre de médecins des hôpitaux se rattachaient dès cette
époque à l’idée de la transmission érysipélateuse. Ainsi M. Costa I lat , dans sa thèse inaugurale, soutenait déjà cette idée en 1832, et citait deux faits de contagion, sur lesquels on a déjà bien discuté.
Mais, depuis une douzaine d’années, les idées sur les contagions en général ont commencé à se modifier; de toutes parts on a commencé à rechercher l’origine et les causes des épidémies. Au lieu du vague dans lequel on était sur toutes ces questions, les faits positifs ont commencé à affluer de toutes parts : les vignes étaient malades; les pommes de terre se détruisaient sur une échelle énorme, sous l’influence d’une maladie épidémique : on a cherché, et on a trouvé les champignons qui les tuaient, les diverses espèces d’oïdium; et puis, poursuivant ces études sur les animaux, on est arrivé à trouver les vibrions dans le pus, les bactéries dans le sang de rate et la pustule maligne.
En un mot, on en arrive de plus en plus à préciser, à déterminer la cause matérielle de bien des maladies épidémiques.
Ces faits, ramenant en faveur les théories contagionistes, on commença à ne plus rejeter d’une façon aussi absolue l’idée d’une transmission possible dans l’érysipèle.
Si M. Aubrée, dans sa thèse (1857), fort bonne du reste, n’admettait pas la contagion, tout en admettant les épidémies d’érvsipèle, en revanche M. Labbé, en 1858, admettait que si l’érysipèle n’est pas con tayieux dans le sens de contact , ce qui ne lui paraissait pas bien prouvé, il est du moins infectieux et même contagieux dans le sens de transmission à distance. Il cite même à l’appui deux faits que nous lui avons emprunté.
En 1859, M. Thoinnet décrivait dans sa thèse une épidémie d’érysipè/es traumatiques par infection (sic), observée par lui à l’ hôtel- Dieu de Nantes. Ces érysipèles offrirent à peu près tous la forme typhoïde, et furent très-graves, adynamiques. Il est à regretter que M. Thoinnet, dans ce travail fort intéressant, n’ait pas dirigé ses recherches sur le point de vue de la contagion en même temps que sur celui de l’épidémie pure et simple; il est probable que parmi ces
21 érysipèles en général graves il y eut plusieurs cas de contagion réelle.
En 1860, M. Rogez, s’appuyant sur l’opinion de M. le professeur Joberlde Lamballe, soutenait également la contagion dans sa thèse (p. 13), et citait les cas de M. Costallat et de M. Labbé. Les conclusions de M. Rogez sont à peu près les mêmes que celles où nous sommes arrivé : c’est-à-dire que les malades nouvellement opérés prennent l’érysipèle quand on les place auprès d’individus déjà atteints euxmêmes de cette affection.
En 1861, M. Féneslre résumait dans sa thèse inaugurale le mémoire important qui lui avait valu le prix Montyon. Il admet comme cause d’érysipèle traumatique un empoisonnement parla plaie; il penche pour la possibilité de la contagion directe par contact et par inoculation, et cite des faits (que nous lui avons emprunté) à l’appui de la contagion miasmatique : «La cause épidémique de l’érysipèle n’est autre que la cause infecto-contagieuse» (p. 4 et 5).
Enfin M. Obé (1865) admet comme cause de l’érysipèle une atmosphère érysipélateuse, c’est-à-dire «contenant un principe méphitique qui, par son contact immédiat avec le derme dénudé, détermine la maladie connue sous le nom d’érysipèle. »
En 1855, MM. Hardy et Béhier, dans le Traité de pathologie interne , t. III, p..3, définissaient l’érysipèle: « une inflammation exanthémateuse non contagieuse , caractérisée par une rougeur foncée de la peau, etc. » Ils admettaient comme influence prédisposante capitale, une véritable constitution médicale, une certaine condition atmosphérique inconnue :« L’érvsipèle est quelquefois endémique ; l’encombrement est insuffisant pour expliquer ces résultats. »
En 1855, M. Lorain, dans sa thèse sur la fièvre puerpérale, donne les résultats suivants :
«Quelques-uns des états morbides désignés sous le nom de fièvre puerpérale et que l’on pensait jusqu’ici n’appartenir qu’aux femmes en couches, etc., se produisent également chez les enfants nouveaunés, où ils sont caractériséspar... les érysipèles et les phlegmons, etc.
«Al. Trousseau avait, il y a une dizaine d’années ( 1845), dénoncé l’influence de la fièvre puerpérale épidémique sur la production de l’érysipèle et de l’ophlhalmie purulente des nouveau-nés; il a donné l’observation d’une mère malade à la suite de son accouchement, après que son enfant nouveau-né avait été atteint d’érysipèle et de péritonite. — Underwood avait déjà remarqué que les épidémies d’érysipèles neonatorum allaient de pair avec les épidémies de fièvre puerpérale. — M. Bouchut rapporte la gravité des érysipèles pendant les épidémies de fièvre puerpérale à l’influence épidémique de ces dernières. — Péritonite, érysipèles, etc..., telle est la liste des lésions qu’on peut observer dans la fièvre puerpérale. — Au point de vue pathologique (p. 35), on trouve très-naturel que la mère ait un érysipèle et que l’enfant nouveau-né ait aussi un érysipèle. — Nous combattons dans ce travail (55) l’opinion d’après laquelle l’érysipèle naîtrait de l’ombilic... L’érysipèle est de sa nature épidémique; c’est (ici) une des manifestations de la fièvre puerpérale... Ce n’est pas un érysipèle traumatique; de même, chez l’enfant nouveau-né, il peut partir de partout ailleurs que de l’ombilic. Il se montre quelquefois avant l’accouchement.
« Observation XL Cas d’un érysipèle, puis péritonite, chez un enfant né le 15 août, mort le 13 septembre. La mère a eu une péritonite et une pleurésie ; elle a guéri.
«Observation XIV. Faits identiquement pareils : «Voir dans l’érysipèle des nouveau-nés une manifestation d’un état morbide général, c’est être dans la vérité. En temps d’épidémie, l’érysipèle peut (p. 189) apparaître sur tous les points de la peau indistinctement, et on n’est pas obligé de rechercher une plaie pour expliquer cet érysipèle. »
M. Desprès, dans un excellent travail publié en 1862 sur l’érysipèle, et dans lequel il a donné à l’historique de la question un développement considérable, admet (p. 170) que, outre la cause
externe, «il faudra au phlegmon quelque chose de plus: une cause interne, une disposition particulière de l’individu, comme dans l’érysipèle traumatique.»
Mais, pour M. Desprès, l’état général n’est pas la cause principale, le traumatisme ou l’irritation sont beaucoup plus importants.
Au point de vue du développement des érysipèles, l’auteur admet comme très- importantes les variations de température, et en particulier l’action du froid; l’influence morale, les contrariétés, Jes colères (comme cause occasionnelle).
Il admet également les épidémies d’érvsipèle, ou plutôt les endémies, dans les hôpitaux, mais avec une restriction fort juste, c’est que la prédisposition individuelle doit tenir une large part dans tous les cas.
Il se réserve sur la question des épidémies, et n’accepte guère l’influence nosocomiale.
L’érvsipèle est-il contagieux? L’auteur ne l’admet nullement: «Wells n’a donné aucune observation. Il parle de faits qu’il a vus, qu’il a entendu citer, etc.; nous ne pouvons nous y arrêter. »
Ici nous différons complètement d’opinion avec M. Desprès. Pour nous, les faits de Wells sont fort importants, et il n’est pas nécessaire de venir donner heure par heure l’histoire de deux malades pour établir que l’un d’eux a transmis sa maladie à l’autre : s’il s’agissait de variole, de scarlatine, ou de rougeole, il y aurait évidemment à tenir grand compte de faits pareils, et nous pensons qu’il en est de même pour l’érysipèle.
Toutefois nous admettons aussi que des observations complètes sont encore plus probantes qu’une simple énumération de faits.
Enfin, pour terminer cette liste déjà longue, nous citerons le passage suivant, tiré de la Palliologie interne de M. le professeur Grisolle, t. I, p. 619 (1862) :
« L’érysipèle est-il contagieux? Jusque dans ces derniers temps j’avais pensé le contraire, mais quelques faits observés celte année
même (1861) me font craindre que, dans certains cas exceptionnels sans doute, l’érysipèle ne soit une affection transmissible» (1).
Ce passage de M. le professeur Grisolle nous a paru Irès-frappant ; il nous semble résumer en quelques mots le mouvement scientifique français sur la question qui nous occupe.
On le voit, l’idée de la transmission érysipélateuse, repoussée d’abord avec dédain, puis soutenue timidement par quelques voix perdues, commence aujourd’hui à s’appuyer sur des voix plus autorisées. Puissent les faits que nous allons mettre maintenant sous les yeux du lecteur l’amener à des conclusions pareilles aux nôtres!
(1) Traité de pathologie interne de M. le professeur Grisolle, t. I, p. G19 (1862).