CHAPITRE III
Des greffes cancéreuses.
I Transmission du cancer de l’homme aux animaux. — IL Transmission d’un cancer d’une espèce animale à un autre individu de la même espèce. — III. Transmission expérimentale du cancer de l’homme à l’homme, ou d’un point du corps à un autre chez un cancéreux.
La théorie parasitaire semble incapable d’expliquer le développement des néoplasmes. Si les microbes et les coccidies se rencontrent dans les cancers, nous avons montré que, jusqu’à présent tout au moins, on doit admettre que leur présence n’est qu’un épiphénomène; ces organismes causent dans les cellules des dégénérations de nature variable. La suppuration, qui se produit soit dans la tumeur primitive, soit dans les ganglions, soit au niveau des noyaux secondaires, est causée par la pullulation des microbes; de même on est en droit de supposer que la présence des coccidies dans les tumeurs peut être la
cause de certaines altérations cellulaires sur lesquelles nous ne sommes pas bien fixés. Mais dans le
développement de la tumeur primitive, ces organismes u’ont très probablement aucun rôle.
Les défenseurs de la théorie parasitaire se sont appuyés, pour démontrer leur idée, sur des preuves tirées de l’inoculabilité des lésions cancéreuses, leur raisonnement est celui-ci : le cancer est inoculable, sa nature parasitaire est démontrée par cette seule propriété, il en est en effet ainsi pour la tuberculose.
Les expériences d’inoculation sont très nombreuses et ont été entreprises il y a très longtemps; nous allons les exposer, montrer quels sont les résultats auxquels on est arrivé, et nous chercherons à montrer que la transmissibilité du cancer n’implique pas d’une manière inévitable la nature parasitaire de cette affection.
Pour rendre cet exposé un peu plus clair, nous diviserons les diverses expériences en plusieurs catégories. Nous rangerons dans une première les expériences dans lesquelles on a cherché à transportera des animaux du cancer pris sur l’homme; dans une seconde, les tentatives qui avaient pour but d’inoculer du cancer d’un animal à un autre animal de la même espèce ; en troisième lieu, nous noterons les cas dans lesquels l’expérimentation a essayé le transport des lésions cancéreuses, soit à la suite d’une inoculation volontaire, soit à la suite d’une opération.
L TRANSMISSION DU CANCER DE l’hOMME AUX ANIMAUX.
Les expériences faites dans le but de vérifier la possibilité de cette transmission sont très nombreu-
ses, et nous serons obligé de les diviser en deux catégories. Dans la première, nous rangerons le plus grand nombre d’entre elles, c’est-à-dire celles dans lesquelles le résultat de l’inoculation a été négatif ; dans la seconde, seront énumérés les faits dans lesquels le résultat obtenu a été considéré comme positif, et enfin, nous montrerons que même dans ces derniers cas, la discussion des résultats doit faire rejeter complètement la possibilité de cette transmission.
Résultats négatifs. — Les premières expériences remontent à une date relativement éloignée, puisqu’en 1774 nous trouvons déjà l’indication complète d’une tentative de ce genre. Elle prouve qu’à ce moment déjà, la notion de la transmissibilité possible du cancer existait dans les esprits des médecins. Voici comment Peyrilhe (1) raconte son expérience :
« Je pris environ trois drachmes du virus exprimé d’une mamelle cancéreuse, et ayant blessé un chien sur le dos, je l’introduisis autant qu’il me fut possible, à l’aide d’une seringue, dans le tissu cellulaire qui environnait la plaie. Je la fermai ensuite de mon mieux à l’aide d’un emplâtre agglutinatif et d’un ban* dage. Trois jours après, je levai cet appareil. La rétraction de la peau laissait voir un ulcère qui sentait déjà très mauvais; sa couleur était d’un violet noir et sa circonférence était emphysémato-œdémateuse. Je refermai la plaie avec le même emplâtre; et qua-
(1) Peyrilhe. Dissertatio cle cancro, 1774, Paris.
rante-huit heures après, je ]a découvris pour la seconde fois. Les symptômes étaient graves alors : toute la peau, de la tète à la queue, était distendue par un œdème emphysémateux, un peu de matière ichoreuse, noirâtre, découlait de la plaie, les yeux étaient brillants et la soif pressante ; ce pauvre animal jetait des cris perçants. Enfin, ma servante, autant dégoûtée par la puanteur de son hôte qu’attendrie par ses gémissements, jeta dans les latrines cet animal que sa plaie me rendait précieux et m’ôta ainsi l’occasion d’observer les phénomènes ultérieurs de cette maladie factice. »
Cette observation mérite d’être signalée à cause de son ancienneté, mais nous ne pouvons partager les regrets de Peyrilhe, car nous verrons dans la longue et fastidieuse énumération que nous allons faire, que les animaux sont morts d’accidents inflammatoires, ou bien, si ces accidents n’ont pas été assez intenses pour entraîner la mort de l’animal en expérience dans les jours qui suivent l’opération, le résultat de la greffe reste négatif.
Ainsi Dupuytren, Genge, Valentin, Vogel (1) n’arrivèrent à aucun résultat dans de nombreuses expériences. Dupuytren surtout opéra sur des chiens, soit en leur injectant du suc cancéreux dans les tissus, soit en introduisant des parcelles cancéreuses dans l’estomac de ces animaux.
De même Weber (2) n’obtint pas de résultat ca-
(I) Cités par Salle. Loc. cil., p. 104.
(-) Weber. In art. carcinome du Dict. encycl .
ractéristique en injectant du suc extrait d’un fongus médullaire dans la veine fémorale d’un chien; en même temps, il introduisit dans le tissu cellulaire sous-cutané, par une incision faite à la peau, un fragment de la tumeur. Au bout de'seize jours, il se développa, au niveau de la plaie, une masse fongueuse de la grosseur du poing. L’examen microscopique montra des cellules arrondies, petites, présentant pour la plupart un noyau, ces éléments n’étaient pas caractéristiques, du reste la tumeur se gangréna et disparut; on ne put pratiquer l’autopsie du chien qui s’échappa.
Dans une autre expérience, Weber introduisit sous •la peau d’un chat, entre l’artère et la veine fémorales, une portion d’un cancer épithélial ayant envahi le maxillaire supérieur; là encore il se forme une tumeur fongueuse de la grosseur d’une noisette, qui présenta des cellules épithéliales analogues à celles de la tumeur inoculée, mais l’animal se lécha si bien que cette tumeur disparut et que la plaie se cicatrisa quatorze jours après l’opération. L’animal mourut deux jours plus tard, et à l’autopsie, on ne trouva que de l’œdème pulmonaire.
Dans sa thèse, Dubuisson (1), étudiant les effets de l’introduction dans l’économie des produits septiques et tuberculeux, introduisit dans le tissu cellulaire d’un lapin 6 centimètres de hl imprégné de suc cancéreux, l’animal mourut six jours après avec de la suppuration de la plaie; dans une autre expérience, il injecta
(I) Dubuisson. Th. de Paris, 1869.
dans l’aine d’un lapin du suc extrait d’un cancroïde délayé avec de l’eau, l’animal mourut dès le lendemain avec un volumineux caillot dans le cœur.
Dans la thèse d’Hyvert (1), qui remonte à 1872, où se trouve un historique très complet de la question, nous trouvons relatées dix-neuf expériences inédites prises dans le but de transporter des tumeurs de l’homme au lapin; toutes ces expériences se terminèrent par des insuccès, la suppuration des plaies, la mort des animaux peu après l’expérience étaient la règle.
Goujon (2) qui, dans un cas eut un résultat considéré comme positif, nous le rapporterons dans un instant, publia d’autres expériences dans lesquelles les résultats furent négatifs. Sur quatre expériences qu’il cite, dans deux cas l’animal mourut avec des symptômes de septicémie, dans un autre, le résultat est très difficile à interpréter, voici l’observation :
((Je rapportais un matin de l’ Hôtel-Dieu la moitié d’une tumeur encéphaloïde d’un testicule dont M. Jobert venait de pratiquer l’ablation. Je plaçais immédiatement un fragment de cette tumeur sous la peau d’un gros rat blanc. Deux mois après, cet animal mourut. L’autopsie en est faite, et l’on trouve dans la poitrine une tumeur grosse comme une petite amande, adhérente au sternum et comprimant très fortement les poumons et le cœur, qui n’ont pas la moitié du volume qu’ils devraient avoir. Cette tumeur
(1) Hyvert. De V inoculation cancéreuse, th. de Montpellier, 1872.
(2) Goujon. Th. de Paris, 18G6. Gazette des hôpitaux , 1867.
paraît assez vasculaire et laisse écouler par l’incision un liquide lactescent, légèrement rosé, qui, examiné au microscope, se montre entièrement formé de cellules épithéliales avec un ou plusieurs noyaux, des noyaux libres et quantité de gouttelettes d’huile: la trame de la tumeur est peu abondante. »
cc Tous les ganglions lymphatiques ont un volume au moins triple de celui qu’ils ont à l’état normal et sont constitués par leur épithélium, dont les cellules sont plus volumineuses. On ne trouve rien dans les poumons et dans les autres viscères. Le point dans lequel on avait placé le fragment cancéreux ne présentait qu’une petite cicatrice, et il fut impossible d’y trouver autre chose que du tissu cicatriciel; le fragment de tumeur avait donc été complètement résorbé, car l’animal n’avait pas eu d’abcès sur ce point. »
Chatin (1), chez trois lapins soumis à l’injection de matières cancéreuses, observa des lésions tuberculeuses généralisées chez deux d’entre eux; le troisième présentait une lésion fibreuse d’un poumon, lésion qui fut reconnue tuberculeuse.
Billroth (2), dans trois expériences d’implantation de tumeur cancéreuse, n’obtint que des phénomènes de suppuration ; dans cinq autres expériences, où il injecta dans les veines du suc de différentes tumeurs, même insuccès.
Lebert et O. Wyss (3), dans des expériences nom-
(1) Chatin. Lyon médical, 186 9, p. 436.
(2) Billroth. Wiener medicin. Zeitschrift, n° 72, 1867.
(3) Lebert. Virchow' s Archiv., 1867, t. XL, p. 536.
breuses, tentèrent l’implantation de tumeurs d’origine variée, ils se servirent du lapin comme animal d’expérience : ils observèrent une suppuration de la plaie, des abcès multiples, en somme un résultat nul.
Doutrelepont, (1) outre des inoculations du cancer des animaux à des animaux de la même espèce, implanta du cancer de l’homme chez le cochon d’Inde, et n’obtint que des insuccès.
Tous ces résultats négatifs avaient permis à Hénocque (2) de répondre que dans ces expériences tout était douteux, alors que Chauffard avait dit : « N’a-t-on pas inoculé avec succès les éléments cancéreux et les éléments mélaniques. »
Nous avons vu que les accidents qui se montraient le plus fréquemment étaient des phénomènes de suppuration du côté de la plaie, avec des abcès métastatiques qui rendaient l’interprétation de quelques résultats assez difficile. Aussi, les expérimentateurs ont-ils recommencé leur expérience, et Salle dans sa thèse (3) rapporte un certain nombre d’expériences inédites; les unes ont été exécutées par M. Liouville, les autres lui sont personnelles.
Les expériences du premier sont au nombre de trois. Dans la première, on injecte dans le tissu cellulaire d’un cobaye de la matière sanio-puriforme provenant d’un cancer de l’utérus; l’animal meurt huit mois après, avec des lésions généralisées qu’on
(1) Doutrelepont. Virchow’ s Archiv 1869, t. XLY, p. 501.
(2) Henocque. « De l’inoculation du cancer. » Gaz . hebdomadaire, 1867, p. 717.
(3) Salle. Étiologie de la carcinose, th. de Paris, 1877.
peut rapporter à de la tuberculose. Dans la seconde, le cobaye meurt vingt-quatre heures après l’expérience. Dans la troisième, au bout de deux mois, le cobaye mis à mort ne présente rien de particulier. Salle rapporte deux expériences personnelles dans lesquelles aucun résultat n’a pu être obtenu.
Senger ( l)a cherché à inoculer le cancer à des souris, à des lapins et à des chiens ; il n’a obtenu aucun résultat ; il opérait avec les précautions antiseptiques habituelles, le fragment inoculé s’est résorbé jusqu’à réparation complète et il n’est resté qu’une petite cicatrice ; les résultats furent les mêmes sur des animaux soumis à une privation préalable de nourriture, ou dont la santé était altérée avant l’inoculation.
Villemin (2) n’a eu que des résultats négatifs; il en est de même de Senn (3) ; cet auteur a fait des nombreuses greffes sarcomateuses et carcinomateuses chez le chien, le chat, le lapin, le cobaye; invariablement il a échoué. Pendant quelques jours, le fragment semble grossir ; mais cela est dû à une formation de tissu embryonnaire autour de lui. Senn introduit sous la peau, à l’aine, en général, un fragment gros comme un pois pris à la périphérie de la tumeur. Au bout de deux à trois semaines, la résorption était toujous complète, et il ne restait qu’une cicatrice sous-cutanée.
Wehr (4), au dix-septième congrès des chirurgiens
(1) Senger. Berliner Klin. Wochens., 5 mars 1888, p. 185.
(2) Villemin. Moniteur médical, 1890.
(3) Senn. Bactériologie chirurgicale , trad. Broca, 1890, p. 295.
(4) Wehr. Dix-septième congrès de la Société allemande de chirurgie. Deutsche Med . Wochens ., 1888. p. 444.
allemands, présenta des préparations de noyaux cancéreux qu’il avait obtenus en injectant dans le tissu cellulaire des chiens des fragments de carcinome de la grosseur d’une tête d’épingle. A partir du huitième jour, il apparut de petits noyaux présentant une structure carcinomateuse. Au bout de huit semaines, ils avaient disparu.
Shattock et Ballance (1), dans une longue communication dans laquelle ils défendent la nature infectieuse du cancer, ont rapporté au congrès international d’hygiène et de démographie de Londres les expériences très nombreuses qu’ils ont faites. Ces auteurs sont persuadés que les tumeurs malignes sont dues à des microorganismes, et voyant que les cultures ne leur donnaient pas de résultats, ils ont cherché à faire des inoculations.
En opérant sur le chien, ils ont placé un cancer du sein tout entier dans la cavité péritonéale de cet animal qui, 700 jours après ne présentait rien de particulier, il fut tué, et son autopsie n’a rien montré de particulier. Ils ont fait de plus des implantations cancéreuses chez 8 singes, 7 chiens, 3 lapins, 3 rats, 3 moutons, 1 chat, sans obtenir aucun résultat; ils ont nourri des rats avec des tumeurs cancéreuses, ils ont fait des injections intra-veineuses qui n’ont rien donné.
Duplay et Cazin (2) ont reproduit toutes les expériences dans d’excellentes conditions; ils employaient
(1) Bulletin médical, 1891, p. 826.
(2) Duplay et Cazin. Semaine médicale, 17 février 1892, p. 61.
les précautions antiseptiques les plus minutieuses, obtenaient dans leur inclusion des réunions des plaies par première intention ; il semble donc que ces expériences permettent d’être fixé sur l’inocu* labilité du cancer de l’homme aux animaux.
Dans vingt-deux expériences, ils ont inoculé ducancer de l’homme aux animaux ; ils se sont servis de lapins, de cobayes, mais surtout de chiens qu’ils prenaient tou* jours âgés; ils ont fait leurs implantations dans le tissu cellulaire sous-cutané, dans la cavité péritonéale, dans la vaginale et dans les organes tels que la mamelle, le vagin, la lèvre, qui sont souvent le siège de dégénérescence cancéreuse. Ils ont fait des injections de liquides stériles contenant en suspension des débris cancéreux dans le sang, dans la cavité péritonéale ; ils se sont servis de carcinomes et d’épithéliomas, mais rarement de sarcomes. Or, dans ces conditions, les éléments néoplasiques n’ont jamais continué à vivre ; pendant les premiers jours, il se produit une réaction inflammatoire autour du fragment qui paraît augmenter de volume, mais celui-ci se résorbe complètement dans la suite. A la coupe, on ne peut plus colorer les noyaux des cellules du fragment néoplasique, qui peuvent exister encore si l’autopsie de l’animal est faite peu après l’inoculation (deux à trois semaines), et tout autour du fragment implanté, on trouve un afflux considérable de phagocytes.
Ces résultats de Duplay et Cazin ont été confirmés par les recherches de Fischel(l); cet auteur a fait ses expériences sur 3 cancers du sein, 1 sarcome, 1 mé-
(1) Fischel. « Uebertragung mit Krebs des Mensclien auf Thiere.» Fortsch. der Medicin, X, lerjanv. 1892.
lanome, 9 carcinomes avec les fragments desquels il a inoculé 23 rats par implantation sous-cutanée ou péritonéale, ou bien par injection intra-veineuse de fragments triturés dans de l’eau stérilisée ; dans aucun cas il n’a pu obtenir de greffe cancéreuse. Dans la cavité péritonéale, les fragments se gonflent, s’imprègnent de sérosité, sont pénétrés à la périphérie par des filaments fibrineux, ils sont le siège d’une immigration leucocytique très active. Le pigment des fragments mélaniques disparaît complètement. Par les examens directs, Fischel n’a pas pu constater la présence de coccidies, et ses ensemencements sont restés stériles.
Il semble donc que la lumière soit faite sur ce point: le cancer de l’homme n’est pas transmissible aux animaux, et cependant on trouve dans tous les traités la mention de faits positifs prouvant que cette transmission est possible.
Résultats positifs . — Le premier fait en date et le plus important est celui que rapporte Langenbeck (1). Le 10 juin 1839, cet expérimentateur, après avoir trituré dans un mortier une tumeur encéphaloïde provenant de l’humérus d’un jeune homme, qui avait subi l’opération deux ou trois heures auparavan t, a placé le contenu du mortier sur un linge grossier et a exprimé ainsi la tumeur, de façon à en séparer la trame et les différents grumeaux qui pouvaient mettre obstacle à l’opération. Il a obtenu ainsi 13 grammes de suc cancéreux, avec les caractères qu’on lui connaît, c’est-à-
(1) Langenbeck. Schmidt’ s Jahrbücher dcr gesammten Medicin. Leipsig, 1840, t. XXV.
dire lactescent, de consistance crémeuse, miscible à l’eau. Ce suc a été mêlé à 250 grammes de sang défibriné que Fauteur venait de retirer de l’artère fémorale d’un gros chien. Après avoir mélangé ces deux liquides, il les a injectés dans la veine fémorale du même chien. Cette injection détermina de la dyspnée qui disparut en quelques heures, et sept ou huit jours après, la santé de l’animal paraissait parfaitement rétablie ; mais quelque temps plus tard, bien qu’il continuât à manger de bon appétit, il maigrit beaucoup et fut sacrifié le 10 août, soixante jours après l’injection.
A l’autopsie, les poumons paraissaient d’abord sains, mais en regardant avec attention, on s’aperçut que de chaque côté, sur la face antérieure du lobe supérieur de chaque poumon, existaient deux ou trois tumeurs aplaties, arrondies, blanches, grosses comme des lentilles. Une tumeur plus grosse existait sur le lobe moyen du poumon droit; cette dernière tumeur est dure et présente une vascularisation à la coupe. Le microscope montre que ces diverses productions étaient formées d’une trame de tissu lamineux, dans laquelle se trouvaient disposées ce qu’on appelle les cellules cancéreuses et semblables, bien qu’un peu plus grandes, à celles qui constituaient le cancer de l’humérus.
Mais Virchow a fait lui-même la critique de cette expérience ; il a reconnu dans la tumeur du poumon des caractères analogues à ceux que présente le cancer spontané du chien : il y aurait donc eu coïncidence, Langenbeck aurait opéré sur un chien porteur d’un cancer du poumon; c’est la seule explication qu’on
puisse donner de ce fait resté unique dans la science.
Un second fait de Langenbeck, mais moins complet que le précédent, peut recevoir une autre explication qui du reste pourra être appliquée aux autres observations.
Cet expérimentateur injecte dans la veine crurale d’un chien de 2 ans du suc cancéreux provenant d’une tumeur de l’utérus qu’il avait extirpée deux heures et demie auparavant. Le suc exprimé de la tumeur fut mélangé à du sang défibriné, puis injecté. Deux mois après, on sacrifia l’animal, on trouva dans le poumon gauche deux ou trois noyaux aplatis, grisâtres, de la grosseur d’une lentille; dans le lobe droit, un noyau de la grosseur d’une fève. L’examen microscopique fit reconnaître dans ces tumeurs des fibres et des cellules.
Dans ce cas, il s’agit plutôt d’abcès secondaires; le manuel employé, l’absence de précautions antiseptiques, l’origine de la tumeur, qui devait contenir de nombreux microorganismes dans son intérieur, sont autant de raisons qui rendent cette interprétation plus plausible.
Cette même interprétation doit être donnée du résultat obtenu par Follin et Lebert (1). Le 28novem*
bre 1848, ces auteurs injectent dans la veine jugulaire d’un chien du suc cancéreux provenant d’une masse recueillie dans l’aisselle d’une femme, le matin même, par le professeur Velpeau; cette tumeur était une
(1) Follin. Traité de pathologie externe , t. I, p. 303, 1861.
seconde récidive dans l’aisselle d’un cancer mammaire. A chaque opération, on avait trouvé des cellules cancéreuses. Ce tissu cancéreux, coupé en petits morceaux, a été broyé dans un mortier, le suc étendu d’eau et filtré a été injecté à la dose de 30 grammes dans la veine jugulaire droite de l’animal. Il n’y eut point d’accidents immédiats; mais dans les premiers jours après cette injection, l’animal fut abattu, ne mangea pas et eut de la fièvre ; puis il vit une partie de ces accidents disparaître et il ne conserva qu’une grande torpeur.
L’animal fut sacrifié le 12 décembre 1848, c’est-àdire quatorze jours après l’injection, et on trouva dans le poumon cinq ou six granulations du volume d’une tête d’épingle, translucides opalines, assez dures, mais se laissant écraser en pulpe. Ces granulations sont formées par un amas de cellules cancéreuses disséminées autour des fibres pulmonaires. On trouva dans le foie ces mêmes granulations, et dans l’épaisseur du cœur, il existait des masses indurées d’un blanc grisâtre, granuleuses, formées d’un amas de cellules assez volumineuses à un ou deux noyaux, comme les cellules du cancer.
Ces productions morbides ne sont pas des noyaux secondaires, mais bien des abcès dont les parois enflammées ont été considérées comme formées par des cellules cancéreuses ; et de plus, en quatorze jours après l’injection, il paraît difficile d’admettre que ces noyaux cancéreux aient pris un volume relativement si considérable.
Les mêmes réflexions pourraient être faites au sujet
des cas de Cohn (1), qui, quinze jours après une injection intra-vein-euse de suc d’un cancer colloïde formé de grosses cellules à queues, trouve sous la plèvre de petits noyaux gros comme une tête d’épingle, mais dans lesquels il retrouve des éléments semblables à ceux qui composaient la tumeur injectée.
Un cas rapporté par Goujon, dans sa thèse, est plus difficile à interpréter :
« Le 17 mai 1866, M. Théophile Anger, interne à la clinique de la Faculté, apporte au laboratoire une tumeur encéphaloïde de la mamelle que M. Nélaton avait enlevée le matin même; j’en plaçai immédiatement un petit morceau gros comme la tête d’une épingle sous la peau d’un, cochon d’Inde, dans la région cervicale à un travers de doigt de l’occipital. L’animal ne paraît nullement incommodé les jours qui suivent, il mange comme avant et la plaie se cicatrise sans suppurer ; mais il maigrit bientôt et meurt le 12 juin, vingt-cinq jours après l’opération. Examiné alors avec le plus grand soin, il présente d’abord, dans le point où l’inoculation a eu lieu, une tumeur bilobée qui fait saillie sous la peau et lu adhère par le lobe le plus gros, qui est aussi le plus superficiel et gros comme un pois. L’examen histologique de cette tumeur la montre entièrement formée par des cellules épithéliales pourvues de noyaux de même forme et volume que ceux de la tumeur de M. Nélaton. Il y avait, eu dans ce cas certainement une véritable
greffe du fragment, qui était devenu par la suite le
(1) Cohn in Chaillou. Nature et généralisation des tumeurs cancéreuses, th. de Paris, 1865.
centre de production de nouveaux éléments anatomiques. »
« Sur l’une des parties latérales de la trachée existe également une tumeur ovoïde de la grosseur d’un haricot, et qui est, je crois, un ganglion de cette région; tous ceux du voisinage sont également plus volumineux qu’ils ne doivent l’être. Ils sont tous durs,
, lardacés; en raclant cette surface avec un scalpel, on obtient un liquide épais dans lequel on trouve au microscope l’épithélium nucléaire des ganglions, qui est devenu très granuleux et dont les cellules ne sont guère plus grandes qu’à l’état normal. Une grande ■ quantité de granulations fines et brillantes nagent dans ce liquide, et enfin beaucoup de tissus fibreux constituent la charpente de ces petites masses. »
Ce sont là des lésions d’adénite qui n’ont rien de spécifique, et la rapidité d’évolution de la lésion (vingt-cinq jours) semble prouver qu’il s’agit d’infection des ganglions lymphatiques par la plaie d’inoculation; on pourra cependant nous objecter que dans ce cas la plaie n’a pas suppuré.
Les lésions que Quinquaud (1) a observées chez un cochon d’Inde auquel il avait inoculé du suc provenant d’un fragment de cancer du foie, doivent être rapportées à l’infection ou à la tuberculose. L’animal meurt trente-six jours après l’inoculation ; les poumons et le foie sont criblés de petites masses miliaires jaunâtres ou caséeuses. Les ganglions du cou, du thorax, de l’abdomen sont simplement gonflés.
(1) Quinquaud. Bulletin de la Société anatomique, nov. 1888.
Nous pouvons donc admettre que la transmission du cancer de l’homme aux animaux n’est pas possible; si dans quelques cas, les injections intra-veineuses surtout ont semblé donner des résultats, c’est que dans ces faits les microorganismes, entraînés par le liquide servant à l’injection, ou bien des parcelles de la tumeur, agissent comme des corps étrangers ou comme des embolies septiques. C’est du reste l’opinion que nous trouvons dans la thèse d’agrégation de Lancereaux, lorsqu’il dit : ce II est facile de se tromper, en prenant pour des tumeurs reproduites ou greffées des lésions dues à des phénomènes d’infection locale ou générale pour des éléments agissant comme corps étrangers ou substances septiques (1). »
IL — Transmission du cancer d’une espèce animale