‹ De la contagion du cancerChapitre 15 sur 20 · A UN AUTRE INDIVIDU DE LA MEME ESPECE · texte numérisé non relu

A UN AUTRE INDIVIDU DE LA MEME ESPECE

Nous avons à étudier maintenant des expériences très différentes au point de vue du résultat; elles avaient été tentées depuis longtemps déjà par un assez grand nombre d’auteurs, les uns, comme Doutrelepont, Goujon, inoculaient les productions cancéreuses d’un animal à un autre de la même espèce, mais cela sans qu’une théorie vint les encourager à chercher dans cette voie; les autres, comme Jeannel et bien d’autres après lui, étaient

(1) Lancereaux. De la maladie expérimentale comparée à la maladie spontanée , th. d’agrég., 1872.

poussés par cette idée que des cellules ne pouvaient résister au transfert d’une espèce à une autre. Nous savons en effet que deux espèces très voisines au point de vue de leurs caractères généraux, présentent une immunité complète pour certaines affections qui frappent cependant Tune d’entre elles: cette immunité peut s’expliquer par des différences dans la composition chimique des milieux intérieurs qui n’ont pu encore être étudiés avec fruit à cause des difficultés de ces recherches.

Ces différences entre deux espèces voisines peuvent se rencontrer entre deux individus d’une même espèce, il n’est pas rare de voir des individus réfractaires à une maladie éruptive par exemple, alors que la réceptivité de tous les individus d’une même espèce pour cette maladie est la règle.

Leblanc (1) dit avoir inoculé plusieurs fois le liquide provenant de kystes cancéreux du sein de chienne, ainsi que de la sanie cancéreuse du col de l’utérus à des chiennes bien portantes sans avoir jamais communiqué le cancer. « Les plaies suppuraient bien pendant quelques jours, leurs bords se tuméfiaient, mais elles ne tardaient pas à se cicatriser. »

Doutrelepont(S) s’est servi dans ses expériences d’un cancer mammaire pris sur un chien d’arrêt; il a placé des fragments de cette tumeur dans la cavité péritonéale de deux chiens ; les deux animaux moururent, l’un de péritonite vingt-quatre heures après l’opé-

(1) Cité par Lebert. Traité des maladies cancéreuses , p. 141.

(2) Doutrelepont. Virchow’ s Archiv., 1869.

ration, l’autre au bout de six semaines avec des embolies dans le foie et dans le rein.

Goujon (1) semblé avoir eu un résultat heureux dans une expérience, qui, il est vrai, n est peut-être pas entourée d’assez de renseignements pour être bien probante. Il inocule en effet à un cochon d’Inde une portion du cancer épithélial provenant d’un animal de la même espèce. L’autopsie, pratiquée quinze jours après l’opération, montre au point où avait été faite la plaie une tumeur du volume d’une amande et dans tous les viscères des noyaux cancéreux. Ce fait resté isolé est le premier sur lequel le succès de la greffe semble avoir été atteint.

Jeannel (de Toulouse) (2) rapporte soixante-trois expériences diverses sans aucun succès, et suivant les conseils de Verneuil, il opère sur des animaux vieux, les nourrit d’une façon succulente, leur crée un locus minoris resistentiæf et leur greffe du carcinome sous la peau et dans le péritoine. Dans trois expériences, il place des fragments de cancer de la mamelle d’une vieille chienne dans le péritoine de trois vieux chiens; il n’observe rien de particulier; les animaux n’ont cependant pas eu de péritonite.

Paul Bert (3) rapporte des expériences qu’il a faites en 1863, au moment où il étudiait la greffe animale; il a opéré de chien à chien, de chat à chat; il a fait vingt expériences, faisant ses inoculations sous la plèvre, le péritoine, le tissu cellulaire sous-cutané, ou

(1) Goujon. Th. de Paris, 1866.

(2) Jeannel. Gaz . hebcl., 22 mai 1885, p. 342.

(3) Paul Bert. Gaz. liebd., 5 juin 1885.

bien injectant la bouillie cancéreuse dans le bout périphérique des artères. Il n’a jamais observé que des résorptions ou des suppurations locales; il conclut: « Si la propagation à distance du cancer par les lymphatiques est chose vulgaire, la clinique n’a jamais que je sache relevé un cas authentique de contagion cancéreuse d’un individu à un autre. Il semble donc que la greffe des cellulles cancéreuses ne puisse s’opérer que dans des conditions que la transplantation ne saurait ménager ni obtenir. »

Klencke (1) inocule à un cheval du suc cancéreux pigmentaire provenant d’une jument; quatre mois après, chez le cheval, à l’endroit inoculé, il s’était développé une tumeur mélanique.

Senn (2) s’est placé dans toutes les conditions que nous avons signalées comme devant être remplies pour avoir un résultat favorable; il n’a pas réussi; il a pris la tumeur à inoculer chez un chien atteint de sarcome de la mâchoire inférieure, il en a fait des greffes à d’autres chiens et à l’animal porteur de la tumeur; la résorption dans tous les cas a été très rapide.

Wehr (3) a présenté des coupes de noyaux cancéreux obtenus par transplantation de fragments cancéreux de chien à chien, mais ces noyaux, qui avaient d’abord paru se développer, s’étaient complètement résorbés au bout de huit semaines. Il en est de même de

(1) Cité par Ledoux-Lebard. « Le cancer, maladie parasitaire. » Archives de médecine, 1885, t. I, p. 433.

(2) Senn. Bactériologie chirurgicale, p. 296.

(3) Wehr. Deut. Med. Wochens., 1888, p. 444.

Rinne (1), qui, opérant de chien à chien, n’a eu que des résultats négatifs.

Parmi les faits plus récents, nous avons un certain nombre d’expériences qui ont donné des résultats positifs: c’est d’abord l’observation de Hanau (2). Cet auteur a transplanté en novembre 1888, dans la tunique vaginale du testicule de deux rats, des matières provenant des glandes non ulcérées, mais déjà envahies par la métastase d’un cancroïde survenu spontanément chez une femelle. L’un des rats mourut au bout de sept semaines, et l’autopsie démontra la présence d’un cancer nodulaire occupant tout le péritoine (chez le rat, le canal inguinal n’est pas oblitéré). Chez le second rat, sacrifié au bout de la huitième semaine, la queue de l’épididyrae était le siège d’un noyau cancéreux de la dimension d’un pois, et le gubernaculum testis en montre un second d’un millimètre de large. A l’examen histologique, l’identité était frappante entre la structure des tumeurs des animaux mis en expérience et celle de la matière cancéreuse originelle. Il s’agissait dans les deux cas d’un épithélioma pavimenteux corné. L’absence de tout cancer cutané primitif chez les animaux en expérience, et la localisation exclusive du cancroïde sur le péritoine ou sur la tunique vaginale permettent d’établir une relation certaine entre le fait de la transplantation et la production du cancer.

(1) Dix-liuitième congrès des chirurgiens allemands. Berlin, avril

(2) Huitième congrès de med. int. de Wiesbaden, 1889.

Pfeiffer (l) aurait obtenu un résultat positif en transportant une tumeur mélanique d’une souris sur une autre souris.

Eiselsberg (2) a inoculé un fibro-sarcome du rat à un autre rat; cette inoculation a été suivie de succès; mais une seconde inoculation n’a pas réussi, peutêtre parce que cette inoculation n’a été faite que douze heures après la mort de l’animal qui était porteur de la tumeur.

Enfin, Morau(3) a réussi des inoculations en série d’une tumeur épithéliale de la souris blanche; cette tumeur était spontanée, elle avait le volume d’une petite noisette et siégeait dans le creux axillaire.

La tumeur était sous-cutanée, non adhérente à la peau. Une partie de la tumeur fut broyée dans une capsule stérilisée, et l’on pratiqua des inoculations dans le tissu cellulaire de l’aine et de l’aisselle ; l’auteur chercha à faire pénétrer le plus de suc possible. Trois mois après, les animaux inoculés présentaient soit au niveau de la piqûre, soit à des niveaux différents, de petites masses qui augmentèrent peu à peu de volume. L’un des animaux fut opéré et la tumeur fut inoculée à des animaux de la même famille, mais d’ascendants différents. Ces inoculations furent suivies de succès.

L’examen histologique de ces tumeurs montra la section de nombreux vaisseaux gorgés de sang et de lacunes vasculaires; on trouva des culs-de-sac glandulaires plus ou moinsYamifîés, limités par des tractus

(1) Pfeiffer. Centr. f. Bakt., 1890, 1802.

(2) Eiselsberg. Wiener Klin. Wochens., 1890, n° 43, p. 927.

(3) Morau. Société de biologie , 2 mai 1891.

de tissu conjonctif, ces culs-de-sac sont tapissés par des cellules épithéliales disposées par place en double rangée. Les cellules profondes ou génératrices sont aplaties et présentent un noyau volumineux. Les cellules superficielles sont cylindriques et présentent toutes un plateau très manifeste ; les figures de karyokinèse sont très nombreuses; cette tumeur fut considérée par l’auteur comme un épithélioina cylindrique.

L’auteur a poursuivi ces expériences et, dans une nouvelle communication (1), il annonce que les inoculations réussissent toujours. Il signale ce fait inté' cessant que chez deux femelles inoculées avant la conception, le développement de la tumeur s’est arrêté pendant la gestation ; après la parturition, les néoplasmes se sont développés très rapidement.

Ces faits très importants, très complètement étudiés, permettent de tirer cette conclusion : c’est que chez la souris il existe une tumeur maligne, dont la constitution histologique est analogue à celle de l’épithélioma cylindrique et qui est inoculable en série, mais conclure de là que tous les épithéliomas cylindriques sont inoculables, c’est peut-être tirer une conclusion hasardée de faits trop particuliers.

Il faut en effet remarquer que tous ces faits positifs d’inoculation ont été obtenus chez le rat et la souris, qui présentent peut-être des tumeurs particulières d’origine parasitaire. Néanmoins, ces expériences doivent être considérées comme très importantes, et l’on

(1) Morau. Inoculation des tumeurs malignes . Société de biologie, 24 octobre 1891.

doit chercher à les reproduire sur d’autres espèces, car les expériences anciennes ont été très défectueuses; le plus généralement, les greffes étaient suivies d’inflammation et de suppuration, ce qui peut expliquer le peu de succès qui les ont suivies. De plus, il faut s’inquiéter de l’âge des animaux en expérience, le cancer chez les animaux est aussi une affection de la vieillesse.

Chez le chien, qui est un animal chez lequel le cancer spontané se développe assez fréquemment, Duplay et Cazin (1) ont tenté des expériences sans succès il est vrai ; ils ont placé dans la cavité péritonéale des tumeurs de la mamelle d’une chienne, réalisant l’absorption par la voie lymphatique, qui semble à priori être la voie de propagation habituelle dans les lésions cancéreuses.

En résumé, nous pouvons conclure de ces expériences que la propagation des lésions cancéreuses d’un individu d’une espèce à un autre de la même espèce, si elle n’est pas prouvée d’une façon absolue, est tout au moins très probable.

III. — Transmission du cancer de l’homme a l’homme, ou d’un point du corps a un autre chez

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