INTRODUCTION
L’étiolo gie de tout un groupe de maladies a été profondément modifiée par l’introduction dans la pathologie générale des théories microbiennes; en effet, la tuberculose par exemple était considérée comme le type des maladies diathésiques, c’est-à-dire que son développement était attribué à une altération des humeurs, un vice du sang, un trouble de l’organisme de nature absolument inconnue. Depuis les expériences de Villemin, de Chauveau et de Toussaint, depuis la découverte du bacille de Ivocb, la tuberculose a été considérée comme une maladie infectieuse, c’est-à-dire due à la multiplication dans l’organisme d’un microorganisme qui a été isolé, qui a été inoculé, et qui a été retrouvé dans les lésions produites chez les animaux soumis à cette expérience ; cette reproduction expérimentale de la maladie a pu être confirmée par des recherches cliniques, qui ont conduit pour la tuberculose à la notion de la contagion. La contagion s’explique par ce fait que le microorganisme pathogène a été transporté d’un individu
à un autre, et que ce dernier présentait un terrain favorable à la germination du bacille. Ce sont donc trois termes inséparables dans l’étiologie d’une maladie que ces trois facteurs : parasitisme, inoculabilité, contagiosité. Une sorte de contagion peut même se produire dans les divers organes d un individu , cette généralisation des lésions suppose alors que le micro organisme pathogène a été transporté en plusieurs points, et que partout il a pu donner naissance à de nouvelles colonies.
On a été amené à faire la même hypothèse pathogénique pour le cancer; le cancer et la tuberculose étaient en effet considérés comme deux maladies diathésiques, l’une voit sa pathogénie complètement modifiée par la découverte du bacille de Koch, il était logique de supposer qu’il allait en être de même pour l’autre. On a cherché dans l’étiologie des affections cancéreuses quelles étaient les conditions qui paraissaient influer sur leur développement, on a remarqué pour quelques-unes au moins, qu’elles pouvaient se concilier avec cette hypothèse de la nature parasitaire du cancer.
Pour la tuberculose, ce sont les résultats positifs d’inoculation aux animaux qui ont porté les premiers coups à la conception de la tuberculose envisagée comme maladie diathésique. Pour le cancer, on est assurément bien moins avancé, et si sur certains points on peut trouver de grandes analogies entre le cancer et la tuberculose, il ne semble pas que les recherches expérimentales aient établi l’inoculabilité certaine des lésions cancéreuses. De plus, en clinique,
les faits qui semblent impliquer les propriétés contagieuses des tissus cancéreux ne sont pas évidents et n’entraînent pas la conviction.
Les analogies qui existent entre le cancer et la tuberculose sont surtout considérables au point de vue clinique ; le cancer, comme la tuberculose, peut revêtir des formes très diverses quant à leur rapidité d’évolution, la gamme de virulence du bacille de Koch, qui pour la tuberculose donne la granulie, la tuberculose pulmonaire aiguë, et la tuberculose localisée, se retrouverait dans le cancer avec la carcinose aiguë, le cancer à marche rapide et certains squirrhes de la mamelle par exemple, qu’on observe chez les vieilles femmes, et qui ont peu de tendance à la généralisation. Mais conclure de là que le cancer est de nature parasitaire, c’est peut-être tirer une conclusion trop absolue de faits simplement analogues.
Ce qui doit cependant encourager les recherches, ce sont les progrès de nos connaissances relatives a l’étiologie de certaines tumeurs sous l’influence des études microbiologiques. Mais pour cela, il faut étudier les tumeurs en particulier, et discuter sur un groupe de tumeurs analogues au point de vue de leur constitution histologique, de leur marche clinique. Or, sous la dénomination de cancer, on entend une foule de lésions diverses dont la malignité est la seule caractéristique.
Les bactériologistes, en étudiant les lésions les plus variées, ont pu isoler de certaines d’entre elles un microorganisme pathogène, qui, inoculé à de nouveaux individus, a pu reproduire la maladie primitive, F. 2
et c’est ainsi qu’en même temps, ils trouvaient la cause de la maladie et démontraient la nature contagieuse de cette affection , qui était auparavant considérée comme due à des troubles de la nutrition. Prenons pour exemple l’actinomycose, cette affection a été extraite des maladies cancéreuses après avoir été décrite longtemps comme un véritable néoplasme, comme un sarcome, un ostéosarcome, dont le siège pouvait être très variable : la mâchoire, la langue, le larynx, le poumon, quelquefois la mamelle, le médiastin. Ces lésions étaient parfois accompagnées de manifestations ganglionnaires, de généralisation dans les viscères, et même dans certains cas, l’actinomycose peut revêtir les allures d’une maladie aiguë.
Au microscope, on trouve des tissus sarcomateux avec véritable prolifération cellulaire, hypertrophie des éléments et production de cellules géantes ; et cependant toutes ces altérations sont dues à un champignon, Va ctinomyces bovis que Rivolta et Perroncito remarquèrent, mais qui fut surtout étudié par Bollinger. La vérification de la théorie parasitaire de l’actinomycose a été fournie par les expériences d’inoculation de Ponfick, Johne et Israël qui, après de nombreuses tentatives, obtinrent des résultats positifs chez un certain nombre d’animaux: l’actinomvcose
était due à la pullulation dans l’organisme d’un parasite, et la conséquence logique de ces faits était la nature contagieuse de cette affection.
Mais de ce point étiologique particulier à l’actinomycose il ne faut pas conclure que tous les néoplasmes, tous les cancers soient de nature parasitaire-
Le terme de cancer est en effet un terme clinique qui correspond à des affections très différentes comme marche, comme nature, et qui n’ont comme caractéristique clinique qu’une seule propriété ; la malignité et la tendance à la généralisation.
Ce sujet delà contagion des lésions cancéreuses est très complexe, et pour l’étudier, il faut grouper un très grand nombre défaits tirés de l’étiologie, de l’anatomie pathologique, de l’expérimentation, et c’est de ce groupement que ressortira la conclusion de ce travail.
Pour arriver à ce but, voici le plan que nous avons l’intention de suivre : Dans un premier chapitre, nous rechercherons quelles sont les conditions qui ont une influence sur le développement du cancer; ce chapitre sera divisé en deux parties : dans la première, nous étudierons les conditions inhérentes à l’individu ; dans la seconde, les conditions externes, telles que la vie à la ville ou à la campagne, le traumatisme, etc.
Dans un second chapitre, nous ferons un parallèle entre le cancer et les lésions microbiennes, de manière à voir si le cancer peut à priori être une lésion attribuable à l’influence des microorganismes. Dans ce même chapitre, nous exposerons les deux théories qui ont été soutenues par les partisans de la nature parasitaire du cancer, les uns défenseurs de la théorie microbienne, les autres de la théorie psorospermique.
Dans un troisième chapitre, nous reproduirons les nombreuses expériences de greffes cancéreuses faites soit sur les animaux, soit sur l’homme; nous étudierons aussi la généralisation du cancer chez le malade
porteur de la tumeur primitive, et nous considérerons la cellule cancéreuse comme le véritable parasite du cancer; cette conception n’est pas incompatible avec la notion de la contagion du cancer; la cellule cancéreuse peut, dans certaines conditions qui paraissent très, délicates et très difficiles à remplir, être transportée d’un individu à un autre et proliférer dans son nouveau point d’implantation, de même que, entraînée par le cours de la lymphe ou du sang, elle peut s’implanter dans des points différents de l’organisme, se développer et donner naissance à des noyaux secondaires ; nous montrerons que tous ces points peuvent être expliqués par les seules propriétés de la cellule dont quelques-unes ont été modifiées ou exagérées.
Dans le quatrième chapitre, nous montrerons la possibilité de la contagion du cancer, et nous reproduirons les observations soit de contagions individuelles, soit des épidémies de maisons ou de régions, qui ont été publiées à l’appui de cette idée.