‹ De la conventions dans la tragédie classique et dans le drame romantiqueChapitre 111 sur 256 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

UNITÉ d'action — INTRIGUE — LE ROMANESQUE

L'unité d'action chez les romantiques, c'est-à-dire la charpente même de leurs drames, l'entrelacement des scènes, est la partie faible de leur théâtre. Dans la tragédie, le poète, déjà restreint, volontairement ou non, par les unités de temps et de lieu, doit arriver presque forcément à l'unité d'action. Les situations, en effet, c'est-à-dire les différentes péripéties, ne sont pas dues à l'imagination du poète ; elles ne lui servent pas à développer des caractères : au contraire, ce sont les caractères, prêtés par le poète à ses personnages, qui amènent fatalement des coups de théâtre attendus par le spectateur. Étant donnés une situation initiale et des personnages obéissant à une ou deux passions, la tragédie se développe avec une logique presque mathématique. C'est une sorte de problème moral dont nous entrevoyons la solution dès le début; aussi n'est-ce pas cette solution qui nous intéresse, mais l'élégance de la démons^ tration. -^r,«w/

Les romantiques, au contraire, abandonnant cette

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tradition ', renversent complètement la marche suivie jusqu'à eux. Le dénoûment, relativement secondaire dans la tragédie, devient le seul but du drame. Ce n'est plus le commencement ni le milieu de l'action qui nous occupent, mais sa fin. Pour arriver à une situation finale très forte, très émouvante, le poète fera appel non à sa raison, mais à son imagination. Les quatre premiers actes, qui ne sont plus que la préparation du cinquième ~, sont bourrés de scènes et d'actions épisodiques, dans lesquelles la « maîtresse d'erreur » se donne carrière.

A cette observation générale, nous ne voyons qu'une seule exception : Chatterton. Pour la simplicité de l'intrigue, pour la suite logique des scènes, pour la concentration de l'intérêt sur un caractère, sur une passion, cette pièce est presque classique \ L'unité de lieu est rigoureuse, l'unité de temps absolue. Gomme le dit A. de Vigny, a une idée, qui est l'examen d'une blessure de l'àme, devait avoir dans sa forme l'unité la plus complète, la simplicité la plus sévère. S'il existait une intrigue moins compliquée que celle-ci, je la choisirais. L'action matérielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois

1. Corneille avait déjà donné un exemple de cette intrigue romantique. Dans Rodoijiine, en effet, nous trouvons quelques invraisemblances, rachetées par le cinquième acte. C'était la pièce favorite du poète : Cf. VExamen de Rodogune.

2. Remarquons-le en passant : de tout l'ancien système, les romantiques n'ont conservé que le détail le plus conventionnel : leur drame a scrupuleusement cinq actes. Lucrèce Borgia, en effei, semble divisée en trois actes; mais les deux premiers, divisés chacun en deux parties, valent en réalité quatre actes. Marie Tiidor et Angelo seuls comptent quatre actes.

3. Sauf deux situations sur lesquelles nous reviendrons au chapitre suivant.

pas que personne la réduise à une plus simple expression que moi-même je ne le vais faire : c'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au soir; elle arrive, et le tue K » Mais cette simplicité d'action qu'on ne trouve pas autre part, dans son œuvre, est également unique dans tout le théâtre romantique; car, comme le remarquait A. de Vigny, dès 1832 : « Les drames... tendent à présent à faire de l'intérêt et des rencontres surprenantes, en inventant des rapports accumulés, inimaginables '' ». Des trois romantiques, A. Dumas est celui qui a le plus sacrifié la vraisemblance à l'intérêt, la raison à l'imagination. Certes, c'est un habile ouvrier en matière de scénario, et Scribe, qui passe pour avoir le mieux connu les petits côtés de l'habileté scénique, n'a jamais composé intrigue plus compHquée et plus claire, pièce plus embrouillée et plus simple à la fois, que le Laird de Dumbiky ^. Paul Jones encore % est une œuvre où l'ingéniosité de l'auteur se joue des difficultés. Dans ses drames comme dans ses romans, A. Dumas, merveilleux tacticien dramatique, sait faire évoluer à l'aise une armée de personnages ayant chacun leur mission et concourant tous au résultat final. Il osera par exemple, montrer sur la scène une élection en Angleterre, c'està-dire un vrai drame, sérieux et grotesque, où l'on voit les deux adversaires lutter à coups d'arguments, et leurs partisans à coups de poing : c'est Richard Darlington ^.

\. ThàUre, t. I, p. 18.

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