Heiiri III et sa cour, a. V, se. m
2. A. Dumas nous l'abandonnerait du reste : « Un homme qui, surpris par le mari de sa maîtresse, la tuerait en lui disant qu'elle lui résistait, et qui mourrait sur l'échafaud à la suite de ce meurtre, sauverait l'honneur de cette femme et expierait son crime. » Mémoires, t. VI, p. 4.
3. Enfin, dernière raison, c'est la pièce qu'il a le plus travaillée, sans renouveler ses prodiges de rapidité : « Ce fut de tous ses drames celui qui lui prit le plus de temps. » Victor Hugo raconté, t. II, p. 384.
UNITÉ d'action — INTRIGUE — LE ROMANESQUE ^37
dans Roy Blas, il nous manque un élément important : comment V. Hugo compose-t-il ? c'est son secret \ et les poètes là-dessus sont assez mystérieux. Quand, par hasard, ils parlent de leur méthode de travail, ils ont l'air de se moquer un peu du lecteur -. Pour Ruy Blas, en particulier, qu'a fait le poète? A-t-il fini par condenser en réalité dramatique les idées philosophiques un peu nuageuses de sa préface? A-t-il procédé du général au particulier?
Après avoir rêvé sur la noblesse espagnole, avoir remarqué que, au xvm" siècle, épuisée, elle se divise fatalement en deux classes, les politiques qui veulent épuiser l'État à leur profit, les fous qui ne ruinent qu'eux-mêmes, et se font gueux, presque bandits, a-t-il précisé son rêve, et créé César et Salluste? Ce procédé serait curieux, mais il est plus vraisemblable chez un philosophe que chez un poète. Quoique V. Hugo prétende surtout être un penseur, le poète domine chez lui, heureusement. V. Hugo est un poète-peintre ^. Les idées doivent se présenter à lui sous une forme concrète, puisqu'il pense surtout par images : « La foule, dit-il lui-même, ne voit dans Ruy Blas que le sujet dramatique, le laquais, et elle a raison K » Ce qui prouve
i. Un disciple a essayé de le découvrir, à propos des Burgraves : a Le poète a, comme la Pythonisse d'Eiidor, la puissance de faire apparaître et parler les ombres. Hatto se sera présenté le premier, puis Magnus son jière, puis Job l'aïeul, le cercle de la rêverie s'élargissant et se reculant toujours. » Th. Gautier, VArt dramatique en France, t. III, p. G.
2. Exemple, la Genèse d'un poème, d'E. Poë; exemple encore tout ce que dit M. Th. de Banville dans son curieux Petit traité de poésie française, sur la rime, ch. m.
3. Cf. M. Girard, Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1881. A. Préface de Ruy Blas, p. 84.
encore qu'elle a raison, c'est que V. Hugo songeait d'abord à commencer sa pièce par ce qui fait actuellement le troisième acte, à frapper de suite l'esprit du spectateur par la vue d'un ministre-laquais K II est donc probable que le poète a vu ainsi sa pièce d'un seul coup : un laquais aimant une reine, aimé d'elle, contraste qui devait plaire à son esprit antithétique. Avant que le poète pût songer à mettre cette idée en drame, certaines nécessités s'imposaient aux caractères. Il fallait que le laquais fût, sinon un homme de génie mal servi par la naissance, du moins un rêveur ardent, âme généreuse éprise de chimères, de régénération sociale. Jusqu'ici nous ne voyons rien que de très possible. La Bruyère constate déjà l'existence de ces déclassés, dont quelques-uns parviennent *. Au xvnp siècle, ils sont une des ressources de la société. Or, Ruy Blas se passe à la fin du xvn^ siècle ^.
La reine doit être femme avant tout, assez romanesque pour s'éprendre d'im inconnu, assez amie du bien pour aimer ce parvenu qui veut faire quelque chose, seule enfin, sans défense contre son cœur : le tout, pour que nous puissions l'aimer, et ne pas songer un instant qu'elle déchoit.
Maintenant, qui sera le trait d'union, qui rapprochera le laquais de la reine? Sera-ce l'amour, un amour héroïque l'élevant jusqu'à celle qu'il aime? V. Hugo reprendra-t-il le Don Sanche de Corneille, en laissant Carlos fils de pêcheur jusqu'au bout? C'était possible.