Victor Hugo raconl(', t. II, p
semble avoir de Timportauce : ils se ressemblent comme deux frères.
Don César disparu, Salluste songe à profiter de cette heureuse ressemblance, et combine à l'instant un plan bien machiavélique pour être improvisé ainsi d'un seul coup : il fait signer à Ru y Blas un premier petit papier, qui, dans quelques mois, fera tomber la reine dans un piège, et un autre petit papier, qui rend impossible toute résistance de Ruy Blas. Gela fait, il lui montre la reine et lui ordonne
De plaire à cette femme et d'être son amant,
puis il disparaît.
Telle est l'exposition du drame, fort bonne, malgré quelques petits défauts. Sans doute un romantique peut critiquer le confident classique : sans doute un classique peut blâmer le confident romantique; sans doute on peut trouver romanesques la ressemblance des deux amis, et ce coup de chance pour Salluste que Ruy Blas aime précisément celle qu'on veut lui faire aimer. Mais qu'importe? Le public, juge souverain de la vraisemblance, ne crie pas à l'invraisemblance ^ Il sent que ce début promet un drame intéressant ; et le spectateur est bon prince, quand on l'intéresse.
Au deuxième acte, nous sommes chez la reine, dans une cour espagnole : l'étiquette nous en paraît amu-
i. Le soir de la première, « le froid de novembre glaçait les spectateurs.... la pièce dégela le public. Les trois premiers actes, très bien joués, et plus que très bien par M. Frederick, saisirent la salle. » Victor Hugo raconté, t. II, p. 398, 399.
UNITÉ d'action — INTRIGUE — LE ROMANESQUE 141
santé \ et l'on plaint avec un sourire cette gracieuse jeune fille, qui n'a gardé de son Allemagne que les qualités : rêveuse sans fadeur, mélancolique et non sentimentale. Arrachons-nous au charme pour constater que son ravissant monologue - est peu vraisemblable devant toute une cour et des duègnes revêches; que les pressentiments de la reine
En même temps qu'un ange, un spectre affreux me suit, etc. ^
sont bien le résumé du drame, mais que les « pressentiments » rarement justes dans la vie réelle, sont ici d'une précision invraisemblable. V. Hugo aurait dû les abandonnner au mélodrame, avec la « voix du sang ». Ils se réalisent du reste aussitôt : l'ange apparaît : c'est Ruy Blas, en écuyer. Malheureusement pour lui, don Guritan veille : avec une facilité d'intuition surprenante, même chez un jaloux, don Guritan devine que ce jeune homme aime la reine, qu'il doit donc être jaloux du roi, et il lui rappelle que sa charge l'oblige à veiller
Dans la chambre prochaine, Afin d'ouvrir au roi, s'il venait chez la reine!
1. G. Planche {Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1838) reproche à V. Hugo d'avoir copié Schiller (Don Carlos, a. I, se. ni), comme il lui reprochait d'avoir copié dans le monologue de Charles-Quint le monologue de Fiesque. Mais ces rapprochements, où se complaît l'érudition du critique, ne prouvent pas qu'il y ait eu imitation. Des trois romantiques, A. Dumas est le seul qui ait réellement emprunté aux théâtres étrangers, et en particulier au Don Carlos de Schiller.