‹ De la conventions dans la tragédie classique et dans le drame romantiqueChapitre 120 sur 256 · Théâtre, t. III, p · texte numérisé non relu

Théâtre, t. III, p

UNITÉ d'action — INTRIGUE — LE ROMANESQUE 147

trouver un équivalent à cette scène, nous sommes obligés de remonter jusqu'à l'Alceste d'Euripide.

Il faut avouer que cette beauté du dénouement est, en général, assez chèrement payée. Les quatre premiers actes, qui préparent l'action plutôt qu'ils ne la contiennent, sont sacrifiés : comme ils sont destinés à amener une situation difficile, ils doivent renfermer toutes les invraisemblances nécessaires. Gonmie ils sont vides d'action véritable, au profit du cinquième acte, ils sont remplis tant bien que mal par des événements purement épisodiques, des hors-d'œuvre ; c'est ce que nous appellerons le romanesque dans le drame.

Lorsque les règles dramatiques s'élargissent démesurément, le drame touche en effet au roman, et n'en est plus séparé que par la partie matérielle, par ce fait que nous écoutons les personnages parler, au lieu de lire leur conversation.

Le roman est le plus libre des genres littéraires; sa seule loi est : intéresser, et être vrai. Gomme on lui demande surtout des caractères, de la passion, la seule vérité qu'on puisse exiger de lui est la vérité psychologique. Quant aux événements, peu importe l'ordre dans lequel on nous les présente : le lecteur est d'une complaisance absolue, et ne proteste jamais, même contre le procédé trop commode : « Mais remontons de vingt ans en arrière. »

Quant au plus ou moins de vraisemblance des faits, c'est une question secondaire ; le romancier partant toujours de cette convention que le fait qu'il raconte « est arrivé », le vrai peut être invraisemblable, sans qu'on songe à protester. Au point de vue donc des

événements, de l'action, le romancier n'a besoin que d'imagination.

Justement il se trouve que nos trois romantiques sont, chacun dans son genre, des maîtres romanciers : A. de Vigny, burinant jusqu'à la perfection de délicates silhouettes mihtaires, ou tâchant à s'élever jusqu'au roman historique; Dumas, faisant, avec une habileté singulière, courir dans la trame de l'histoire de France les iils de deux ou trois intrigues à la fois; V. Hugo enfin, créant un genre : le roman épique : tous trois, mais le dernier surtout, ont montré dans leurs drames leur talent de romancier. Ils dédaignent, en efTet, la distinction des genres : « Le germe de la grandeur d'une œuvre est dans l'ensemble des idées et des sentiments d'un homme, et non pas dans le genre qui leur sert de forme ^ » Ils sont même allés jusqu'à prétendre que drame et roman sont ])ien près d'être la même chose, car « quand la peinture du passé descend jusqu'aux détails de la science, quand la peinture de la vie descend jusqu'aux finesses de l'analyse, le drame devient roman " ».

Mais est-ce l'intérêt d'un roman que le spectateur cherche dans un drame? Au théâtre, nous demandons à une pièce le plus de vraisemblance possible dans les événements, et surtout une logique rigoureuse dans leur enchaînement. Si l'on ne pouvait attribuer ces exigences qu'à notre éducation classique, à des habitudes d'esprit prises à la lecture des tragiques, notre critique porterait à faux : nous n'avons pas le droit de juger le drame au

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