‹ De la conventions dans la tragédie classique et dans le drame romantiqueChapitre 121 sur 256 · V. Hugo, préface des Rayons et des Ombixs · texte numérisé non relu

V. Hugo, préface des Rayons et des Ombixs

UNITÉ d'action — INTRIGUE — LE ROMANESQUE 149

nom des lois de la tragédie. Mais les romantiques manquent ici à une loi fondamentale de tout théâtre : ils vont contre la volonté très raisonnable du public. Que demande-t-il à une pièce? le maximum de l'illusion. Tous les détails qu'on nous présente doivent concourir à cet effet; et si le spectateur est quelquefois sévère pour un accroc matériel, c'est qu'il sent qu'on lui gâte tout son plaisir. Un changement à vue peut surprendre et plaire ; mais si nous apercevons un machiniste courant derrière le décor, adieu l'illusion. Qu'un personnage manque son entrée, et voilà le public impatienté; il siffle quelquefois, et il a presque raison; ce n'est pas le personnage qui a failli, c'est l'acteur : nous sommes ramenés brusquement à la réalité. Dans un théâtre qui se respecte, l'acteur, fût-il interrompu par les applaudissements, ne doit jamais saluer car nous nous apercevrions alors que ce n'était pas Hernani ou Chatterton qui nous émouvait, mais tel ou tel acteur. Même l'acte fini, le rideau toml)é, on n'aime pas toujours à entendre rappeler la victime et son assassin, qui reviennent en se donnant la main, comme deux bons camarades. Mais il ne faut pas demander trop d'héroïsme à un acteur^ une fois l'acte terminé. De même, l'auteur doit se montrer le moins possible, sous peine de détruire toute illusion. Voltaire apparut un jour sur la scène, comme caudataire d'un de ses personnages. Cette plaisanterie ne devrait jamais se faire sérieusement au théâtre. Or nous avons déjà remarqué, à propos de Ruy Blas, qu'à chaque instant l'auteur intervient dans l'œuvre, et invente des événements ou des combinaisons, nécessaires sans doute pour que la pièce continue, mais qui ne se succèdent pas

spontanément. Je comparerais une pièce de théâtre à un automate. Une fois le mécanisme remonté, il doit fonctionner de lui-même, sans que le mécanicien intervienne : les romantiques interviennent trop souvent.

Sur ce point, A. Dumas est d'une regrettable ingéniosité. Faut-il éveiller la jalousie du duc de Guise? « Il laisse tomber sa main avec découragement. Elle se pose sur le mouchoir oublié par la duchesse : Qu'est cela?.... mille damnations! Ce mouchoir appartient à la duchesse de Guise ! Voilà les armes réunies de Glèves et

de Lorraine Elle serait venue ici!.... Saint-Mégrin !

0 Mayenne ! Mayenne ! tu ne t'étais donc pas trompé M » Et comme il ne suffît pas d'imiter Shakspeare ^ qu'il faut aller encore plus loin que lui, ce mouchoir se retrouve au dénouement, et sert à étrangler Saint-Mégrin. Mais, d'ordinaire, à cette époque, ce n'est pas le moyen usité pour se débarrasser d'un ennemi? Pour rendre le procédé vraisemblable : « Tiens, dit le roi à son favori qui va se battre, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des charmes; celui qui le porte ne peut mourir ni par le fer ni par le feu ^ » Aussi, au dénouement, Saint-Paul, qui ne peut tuer le jeune homme, s'écrie-t-il : « Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu... » ce qui permet au duc de faire la réponse célèbre : « Eh bien ! serrelui la gorge avec ce mouchoir : la mort lui sera plus douce ; il est aux armes de la duchesse de Guise. »

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