‹ De la conventions dans la tragédie classique et dans le drame romantiqueChapitre 13 sur 256 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Notre intention n'est pas de discuter inabstracto cette question épuisée. Quand bien même nous prouverions que des règles, très raisonnables pour les Grecs, étaient inutiles pour des Français, la question de fait resterait intacte : ces règles ont eu une influence incontestable sur la tragédie. Maintenant, cette influence a-t-elle été bonne ou mauvaise? Pour répondre, nous sommes obligés d'étudier séparément Corneille, puis Racine. L'application des règles fut un véritable désastre pour le premier, et nous n'avons même pas à nous poser cette question : qu'aurait pu faire Corneille, libéré des trois unités? Nous possédons une pièce qui nous permet de dire, sans Tombre de paradoxe : si le succès du Cid, tragédie complètement libre, conçue en dehors de toute théorie dramatique connue, n'avait pas suscité contre le génie la conspiration des médiocres. Corneille, jouissant de cette féconde liberté qui avait fait la force de Sophocle et d'Euripide, Corneille aurait été le

Shakspeare français. Cet heureux esprit, qui aimait tous les genres draniati([ues, tragédie, coniédie, drame, féerie même, se serait librement développé en tous sens; Corneille, forçant la routine à le suivre, aurait rendu inutile la réforme romantique.

Ce fut à Toccasion de sa Mélile qu'il fit connaissance avec la règle des vingt-quatre heures \ Il en parle avec un peu d'irrévérence. Avant de s'incliner devant l'autorité d'Aristote', « son unique docteur », comme il dira plus tard -^ , il commence par protester, et compose une pièce qui est une sorte de manifeste révolutionnaire.

Glitandre, maintenant négligé par les lecteurs, est, chose plus curieuse encore, dédaigné par Corneille luimême; parvenu à sa maturité, fier de ses chefs-d'œuvre, le poète revoit cette œuvre de jeunesse, et Corneille, ingrat pour une de ses plus libres pièces, déclare qu'elle ne vaut rien du tout K Pourtant, il y a dans cette pièce romanesque autant d'action que dans toutes les autres tragédies de Corneille réunies. Trois gentilshommes s'habillent en paysans ^, puis reparaissent en costume ordinaire; une femme se déguise en homme, sur la scène '^; on la reconnaît à une aiguille qu'elle a laissée dans ses cheveux ^ : armée de cette aiguille, elle crève un œil à son persécuteur '^; elle arrête enfin un duel, en faisant tomber un des combattants. Rien ne se passe

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à la cantonade, et l'intention visible du poète est de donner aux spectateurs l'illusion de la réalité : un cavalier descend de cheval sur la scène, ou, tout au moins, on voit apparaître la tête du cheval \ Les duels, car il y en a plusieurs, ont lieu sur la scène, et ne se terminent pas dans la coulisse, comme pour le Gid, où déjà l'audace du poète décroît; dans un seul de ces combats, le héros tue un premier adversaire; son épée se brise contre un arbre : il se sert du tronçon comme d'une dague, ramasse une autre épée, et expédie son second ennemi : le troisième se sauve. A ce moment Corneille aurait représenté le combat des Horaces sur la scène. A ce moment aussi, il trouve que sa pièce, tout irrégulière qu'elle est, paraît fort bonne -. Lorsque Ton a fini de lire cette œuvre étrange, pleine de défaillances, sans doute, mais où Ton sent un talent novateur et vivant, une réflexion presque triste s'élève dans l'esprit, et l'on se dit, avec Corneille : « 11 est facile aux spéculatifs d'être sévères, mais s'ils voulaient donner dix ou douze poèmes de cette nature au public, ils élargiraient peut-être les règles plus encore que je ne fais, sitôt qu'ils auraient reconnu par expérience {[uelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre \ »

En réalité Corneille n'élargit guère les règles : il n'essaye ni de les expliquer ni de les discuter : d se débat contre elles; et pourtant il ne se facilite pas la besogne; car, "loin de voir dans la loi de^ unités une

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