‹ De la conventions dans la tragédie classique et dans le drame romantiqueChapitre 158 sur 256 · Conversations, t. H, p. 30i · texte numérisé non relu

Conversations, t. H, p. 30i

blasé, les héros romantiques se démènent plutôt qu'ils n'agissent, n'excitant guère en nous que la curiosité qui s'attache à de vieilles gravures de mode.

Reconnaissons-le pourtant : dans cette mélancolie de convention^ tout n'est pas factice : un de ses éléments, le scepticisme, est quelquefois sincère. Sans parler de A. Dumas, très profondément religieux au fond, mais qui, pour suivre la mode, reniait Dieu, et croyait à Satan \ il est certain que les deux poètes romantiques ont prêté à leurs personnages des sentiments dont ils avaient souffert eux-mêmes. A. de Vigny et V. Hugo ne sont pas des esprits passifs, n'ayant que les préjugés et les passions de leurs contemporains. Le génie n'est pas une résultante, un effet; c'est aussi une cause. Le poète n'est pas un simple miroir, où viennent se refléter les lueurs de son temps; il a sa lumière propre.

Nos deux poètes avaient atteint l'âge du doute et traversé cette crise terrible dont on ne se remet que longtemps après. Plus tard le sceptique peut reconquérir la sérénité de l'âge de la foi en travaillant, en aimant. Mais la transition est dure, et inchne l'âme au pessimisme.

C'est cette irréligion, d'abord éprouvée personnellement par les poètes, puis communiquée à leurs créa-

1. Viens donc, ange du mal, dont la voix me convie; Car il est des instants où, si je te voyais. Je pourraispour son sang l'abandonner ma vie Et mon âme si j'y croyais!

Préface d'Antony. Cf. Théâtre, t. I, p. i : « La répétition s'acheva. A. de Vigny était présent, et me donna quelques bons conseils. J'avais fait d'Antony un alliée; il me lit effacer cette nuance du rôle. » Cf. Mcmoircs, t. IX, p. 133.

tions, (|iii échappe k la l)analité de la mode. Il y a là quelque chose d'hiiinaiu, de diii'able, par conséquent, et qui empêche toute cette psychologie vieillie d'avoir l'air trop vieillotte. Môme dans cette partie incontestablement faible du drame romantique, on sent un effort vers la réalité, vers la véi'ité humaine.

Le romantisme, en effet, peut opposer à toutes les critiques une réponse victorieuse : vos héros de tragédie n'avaient qu'une âme, je leur ai donné un corps; au lieu de montrer une ou deux passions pures revêtues d'un péplum ou d'une toge, je fais vivre devant vous, d'une vie concrète, des hommes qui, comme vous, souffrent dans leur corps lorsque leur esprit souffre, qui, comme vous, imposent à leur corps les volontés de leur esprit.

Ce procédé, presque entièrement ignoré au x\if siècle ', inconnu depuis, malgré les adaptations et traductions de Shaksp.eare, a été la plus importante innovation du romantisme. Il donne plus de naturel, plus de réalité aux caractères; les héros, plus humains, éprouvent le contre-coup physique de leurs émotions. Lorsque Chatterton descend de sa chambre, son ami le quaker ne s'inquiète pas seulement, comme le ferait un confident tragique, de l'état de son esprit : « Ton âme te ronge le corps. Tes mains sont brûlantes, et ton visage est pâle. Combien de temps espères-tu vivre ainsi? ~ » Quand Chatterton est troublé par les reproches de Kitty Bell, (( son visage est renversé » et le f[uaker « lui prenant

1. Je n'en trouve que deux exemples : une scène dans Racine, {Phcdre, a. I, se. m); trois vers dans Corneille (Rodor/unc^ a. V). ~2. Chatterton, a. I, se. v.

SOLRIAU. 13

la tète : Tais-toi, ami, tais-toi, arrête... Galiue, calme ta tête brûlante '. » — « Fermerai-je cette fenêtre, madame, » dit Dafné à sa maîtresse, désespérée de n'avoir pas vu Rodolfo depuis un mois. — Gatarina : Non, ne ferme pas la fenêtre. Gela me rafraîchit un

peu. J'ai la tête brûlante Touche ~. »

La faiblesse physique peut même vaincre la force morale. La duchesse de Guise, qui a bravé la mort pour ne pas trahir Saint-Mégrin, ne peut résister à la souffrance. Le duc lui saisit le poignet avec son gant de fer.

La duchesse, essayant de dégager son bras. — Vous me faites mal, Henri,

Le duc. — Écrivez, vous dis-je!

La duchesse. — Vous me faites bien mai, Henri, vous me faites horriblement mal... Grâce! Grâce! ah!

Le DUC. — Écrivez donc!

La DUCHESSE. — Oui! oui! j"obéis! Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort... la douleur seule m'a vaincue... elle a été au delà de mes forces 3.

Les plus vives émotions laissent aux héros tragiques le sang-froid nécessaire pour les bien exprimer; dans le drame, les troubles du cœur amènent la fatigue du cerveau, et, par suite, l'égarement des idées : Ruy Blas, comprenant qu'il a perdu la reine, veut la sauver, et ne trouve rien :

Je suis fou, je n'ai plus une idée en son lieu, Ma raison, dont j'étais si vain, mon Dieu! mon Dieu! Prise en un tourbillon d'épouvante et de rage, N'est plus qu'un pauvre jonc, tordu par un orage.

i. Chatterton, a. Il, se. v.

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