Maréchale d'Ancre, a. I, se. m
6. Peut-être y a-t-il là un souvenir des Barricades de Vitet (1826)
A. de Vigny s'en est tenu là. A. Dumas et V. Hugo sont allés plus loin, et, non contents de montrer dans un même caractère des qualités et des défauts, ils ont imaginé une combinaison nouvelle, certains assemblages de vices et de vertus; par exemple, dans une âme monstrueuse, tous deux ont montré l'amour maternel survivant aux autres passions, et triomphant à la fin. A. Dumas, le premier en date, est loin d'avoir le mieux réussi.
S'autorisant fort mal à propos de Sophocle, Dumas nous montre, dans le cœur de Marguerite de Bourgogne, le plus abominable mélange de passion que jamais feuilletoniste ait pu inventer. C'est l'intrigue d'Œdipe roi, mais plus répugnante encore; car, au heu d'un seul Œdipe, nous en avons deux, et Laïus n'est pas mort. Que dire de cette scène où Buridan reproche à Marguerite d'avoir pris son fils pour amant : « Oh ! non; grâce au ciel, cela n'est pas, et j'en remercie
Dieu, je l'en remercie à genoux Non, non, je puis
encore appeler Gaultier mon fils, et Gaultier peutm'appeler sa mère. — Dis-tu vrai? — Par le sang du martyr qui a coulé là, je te le jure! Oh! oui, oui, c'est la main de Dieu qui a dirigé tout cela, qui m'a mis au cœur cet
amour bizarre, tout de mère, et pas d'amante! c'est
Dieu.... ^ » On ne s'attendait guère à voir le doigt de Dieu dans toutes ces horreurs. A. Dumas s'est quelquefois trompé, mais jamais plus complément; ce n'est plus
la duchesse de Montpensier « tire successivement plusieurs cartes : — Bravo!.... à merveille!.... bravissimo!.... valet de cœur! roi de pique!.... m'y voilà : tout est dit, nous le tenons! etc. » {Le Retour de Vincennes^ Introduction aux Barricades, p. 4.) \. Tour de Nesle, tableau IX, se. m.
de l'art, c'est de la littérature de cauchemar, et ([iii pis est, c'est maladroit. A. Dumas a échoué, là où V. Hugo a su se tirer d'affaire : l'amour maternel est sali dans Marguerite de Bourgogne; il transfigure Lucrèce Borgia.
V. Hugo a donné, d'une fiiçon originale, la recette de ce caractère : « Prenez la difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète; placez-la là où elle ressort le mieux, dans le cœur d'une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de grandeur royale, qui donnent de la saillie au crime; et maintenant mêlez à toute cette difformité morale un sentiment pur, le plus pur que le femme puisse éprouver, le sentiment maternel ; dans ce monstre, mettez une mère, et le monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait peur fera pitié, et cette àme difforme deviendra presque belle à vos yeux ^ » Ce caractère, dont la puissance n'a été contestée par personne, a été discuté au nom d'un art un peu mièvre, qui a ses nerfs, et ne veut pas d'émotions fortes : le contraste éclatant du vice et de la vertu éblouit ces yeux délicats habitués au demi-jour de la tragédie. Le sentiment maternel est tellement incontestable qu'on le trouve trop fort, ne pouvant le nier, et qu'on dit : « Dans Lucrèce Borgia l'amour maternel est, non plus une passion inspirée
d. Drame, t. III, p. l'y. Cf. T. Gautier, VArt dramatique en Francr, t. II, p. 3ii. « Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Lord Byron raconte avoir trouvé dans une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; les cheveux étaient doux, pâles et soyeux; on eût dit le rayon de l'auréole d'un ange. »
par la nature, approuvée par la morale, et qui devient la plus ardente vertu des femmes, mais une passion aveugle et violente , qui agit par fougue et par caprice ^ » Réservons, comme le critique que nous venons de citer, la question de moralité, et ne parlons que de la question artistique ; ces reproches ne portent pas. Il n'y a pas, dans tout le long rôle de Lucrèce, un seul mot qui ne soit dicté par l'amour maternel le plus pur. Lui reprocliera-t-on son indulgence pour la liaison de son fils avec Fiammelta? Une mère, fût-elle la plus rigide des femmes, ajoutât-elle la dévotion à la moralité, ne sera-t-elle pas presque toujours indulgente pour les faiblesses d'un grand fils? Pourra-t-elle trouver mauvais qu'une femme lui ait cédé? N'a-t-il pas toutes les qualités : n'est-il pas son fils? — Mais l'amour de Lucrèce pour Gennaro a quelque chose d'iuslinctif, de bestial presque. — Qu'esl-donc que l'amour maternel, sinon un instinct, le plus pur, le plus noble des instincts, sans doute, mais enfin un instinct? Et, ce qui le prouve, c'est que la femme légitime, qui, d'un mari qu'elle aime, a eu un enfant modèle, n'aime pas toujours plus son fils que la femme coupable qui, d'un amant de rencontre, a eu un enfant vicieux.
Pourtant le caractère de Lucrèce Borgia, tout puissant, tout intéressant qu'il est, ne remplit pas exactement les intentions du poète. V. Hugo n'a pas du tout prouvé dans j^ucrèce la vérité de cette thèse indulgente qu'un seul bon sentiment purifie tous les vices. Car il ne fait agir devant nous que le sentiment bon; quant à la
\. Saint-Marc Girardin, Littérature dramatique^ t. I, p. 320.
« dilTorinité morale » on en parle dans la pièce, mais nous ne la voyons pas agissante. Lucrèce était débauchée, incestueuse : on nous parle de ses amants, de son frère ; mais, lorsque Jeppo s'écrie : « Inceste à tous les degrés ! Inceste avec ses deux frères, qui se sont entretués pour l'amour d'elle ' », nous ne songeons pas au crime connnis autrefois par la femme, mais à la douleur de la mère insultée devant son fils. Lucrèce est empoisonneuse ; elle a, dit-on, fait mourir ainsi Zizimi ~ ; mais elle se repent, mais elle est obligée de verser du poison à son fils, et la punition semble assez forte. Enfin, si elle empoisonne les cinq Vénitiens, c'est à peine si nous songeons à remarquer que c'est un crime. Lucrèce, offensée dans son orgueil de mère, se venge et punit. Sans doute, ce n'est pas d'une morale très pure, c'est la loi du talion; mais c'est un peu la morale de toute une époque , en Italie.
Donc, V. Hugo n'a pas rempli tout son programme; sans doute, il a réalisé un tour de force; mais la magie du poète consiste en ceci : il a su métamorphoser un caractère légendaire, et prouver qu'un ancien monstre qui faisait peur pouvait devenir une mère qui fait pitié. Après avoir vu la pièce, si on relit la préface on trouve un abîme entre la pratique et la théorie : il faudrait bien peu de réflexion pour admettre comme formule définitive de son jugement l'image saisissante qui termine la préface : « A la chose la plus hideuse mêlez une idée religieuse , elle deviendra sainte et