CHAPITRE lY
Tout cela, du reste, est relativement secondaire : Corneille et Racine faisaient probablement bon marché des moyens; le but important à atteindre était la vérité psychologique : c'est là le fondement durable de la tragédie classique; elle est fort artificielle dans tout le reste, ici la nature apparaît; à la lecture ou au théâtre, c'est là son côté saillant, qui attire avant tout le spectateur ou le critique. Aussi les études abondentelles sur ce point. Les caractères créés par nos poètes sont si vrais, qu'on peut faire sur eux des observations psychologiques aussi bien que sur l'homme vivant K
Leur personnalité est si complète qu'ils semblent parler et agir indépendamment de l'imagination de leur créateur : étant donnés par exemple, dans Andromaque, quatre personnages animés uniquement par l'amour, et placés dans une situation initiale, ils se
1. La Psycliologie dans les tragédies de Racine, par M. Janct. {Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1875.)
DES CARACTÉUES 29
mettent à pcarler et agir, logiquement, fatalement pour ainsi dire; ils ne prononcent pas des vers de Racine, mais des paroles dictées par la jalousie ou par la liaine. Les dilTérentes péripéties du drame sont amenées non par le talent du poète, mais par le jeu interne des passions dans l'àme de ses héros; il y a là plus (|ue l'illusion de la vie : c'est une véritable création; l'auteur et les acteurs disparaissent; les personnages ne sont plus des marionnettes ou des automates, mais des créatures vivant par elles-mêmes, malheureusement d'une vie trop surnaturelle.
En efîet le triomphe de l'art est trop complet : la réalité humaine est dépassée : ce ne sont pas des hommes que nous avons devant nous. Trop fidèle à la théorie cartésienne, la tragédie ne nous présente que de purs esprits sans corps. Chez ces êtres immatériels, aucune enveloppe grossière ne nous empêche d'admirer le jeu délicat des passions, unique élément d'un organisme étrangement simplifié. De toutes les fatalités du corps, les héros tragiques n'en ont gardé qu'une : ils peuvent mourir. Mais devons-nous croire à la mort de ce personnage qui doit être immortel comme les passions qui l'animent? Britannicus périt-il réellement, empoisonné au dernier acte? Non : l'amour respectueux et la dignité dans la disgrâce ne peuvent disparaître ainsi. Le poète a donné l'immortalité à son héros, mais aux dépens de son humanité. La vérité, partant l'intérêt, y perdent un peu. On aimerait à voir ces héros reprendre pied par instants dans la réalité : nous mesurerions plus facilement ainsi par comparaison leur grandeur idéale. Jamais, dans tout
leur rôle, un mot qui semble indiquer une faiblessehumaine : ils ignorent, par exemple, la fatigue d'une façon par trop surnaturelle. Gondé, au combat du faubourg Saint-Antoine enlevait au moins sa cuirasse, et se roulait dans Therbe fraîche pour se ranimer. Rodrigue se repose d'une bataille en la racontant K
Plus la tragédie se rapproche du dernier terme de son évolution, plus nous voyons disparaître les dernières traces de vérité humaine, plus ces âmes, qu'on appelle Polyeucte ou Iphigénie, rompent les quelques liens qui les attachaient à leurs corps.
Quand Cléopàtre s'empoisonne, on peut voir encore :
ses yeux
Déjù tout égarés, troublés et lurieux.
Cette affreuse sueur qui coui't sur son visage,
Cette gorge qui s'enfle ^.
Mais nous ne connaîtrions pas les ravages secretsdu poison chez Phèdre, si la reine ne nous en prévenait pas elle-même.
Sans doute, en cherchant bien, on pourrait découvrir quelques traits isolés, oïli, par une sorte d'inadvertance, le poète indique un efTet physique d'une douleur morale :
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent '.
dit Phèdre, en proie du reste non pas à une fièvre vulgaire, mais au trouble plus noble de l'amour. Le
1. SorLir d'une Ijataille, et combattre à l'instant. — Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.
(A. IV, se. V.)