CHAPITRE X
Près de deux générations ont vécu depuis la révolution littéraire de 1830. Le reculement nécessaire à toute œuvre d'art paraît suffisant. Nous pouvons apprécier maintenant ce mouvement en lui-même et dans ses conséquences.
L'influence du romantisme a été multiple; on l'a exagérée quelquefois à dessein. Il faut essayer de la réduire à ses justes limites.
Sous prétexte que nos romantiques ont essayé de donner à leurs œuvres un intérêt religieux et politique, on a voulu les rendre responsables des excès antireligieux, antisociaux qui ont suivi ^ Le Jésuite,
1. Cela est injuste : nul n'a songé à reprocher à Corneille et à Racine l'ennuyeuse médiocrité de leurs successeurs (excepté Lessing, bien entendu). II faut être pour les romantiques aussi impartial qu'ils l'ont été pour les tragiques; la nouvelle école ne faisait pas aux vrais classiques un procès de tendance; elle disait : <( Delille a passé dans la tragédie. 11 est le père (lui et non Racine, grand Dieu!) d'une prétendue école d'élégance et de bon goût qui a flori récemment. » (Préface de Cromwell, p. 51 .)
le Gongréganiste, les Dragons et les Bénédictins, les Victimes cloîtrées, le Dominicain, l'Abbesse des Ursulines, la Papesse Jeanne, Fra Ambrosio, le Curé Mingrat, l'Incendiaire ou la Cure et l'Archevêché ' sont dus, non au romantisme, mais à la réaction anticatholique qui sévit après 1830 ^. On retrouve dans les drames vraiment romantiques quelques traces de ces préoccupations religieuses : ce sont donc deux effets ayant la même cause, mais le romantisme n'est pas responsable des excès commis à côté de lui : ce n'est pas lui qui a surexcité les esprits, c'est la surexcitation générale qui l'entraîne, lui aussi.
De même en politique : nous avons trouvé dans nos drames un écho du libéralisme antiroyaliste, des théories sociales d'alors : mais parce que le romantisme a attaqué la royauté sur le théâtre, devons-nous compter à son passif toutes les révoltes contre la royauté, voir dans l'Ango, de lAI. F. Pyat, et la Mort de François I", d'Arvers, la conséquence fatale du Roi s'amuse ', enfin, pour dire un mot de l'influence morale, reprocher à Chatterton les suicides qui ont suivi, à la Tour de Nesle des crimes jugés à huis clos? L'œuvre d'art n'a d'influence malsaine que sur les esprits malsains.
De plus, au point de vue politique, les romantiques n'ont jamais fait de personnalités dans leur drame. C'était la royauté en général qu'ils attaquaient, et non