LE ROMANTISME DEVANT LE PUBLIC
Les spectateurs, du reste, ont consolé les auteurs des sévérités des critiques. Nous ne parlons pas, bien entendu, des premières représentations. Ce n'étaient pas des parties de plaisir, mais des affaires d'honneur entre classiques et romantiques. Prenons, en effet, la plus célèbre, la première d'Hernani. On en connaît tous les incidents : ce que l'on connaît moins, c'est l'opinion intime des spectateurs. Chacun était allé là, décidé à pousser, qui des cris d'indignation, qui des cris d'adniiratioH : « On ne pouvait lui jurer une haine modérée, on ne pouvait pas l'aimer d'un tiède amour! Ah! le monstre! ah! le grand homme! ahl le poète! ah! le misérable! ' »
L'admiration était peut-être plus vive que l'indignation, parce que les amis étaient plus jeunes que les ennemis; J. Janin écrivait presque tristement, plus tard : « Qui nous les rendra, ces fêtes poétiques? Qui nous les rendra, ces heures fébriles de l'attente au
1. ,1. Janin, liv. cit., t. IV, p. 160. Cf. Dumas, Mémoires^ t. VI, p. 17.
premier rendez-vous que nous donnait le drame nouveau^? » Et, dans ce retour d'émotion, justifiant le mot de Sainte-Beuve, le critique redevient poète : « 0 larmes que nous versions quand nous étions jeunes, à ces scènes pathétiques : 0 blanches visions de ce drame enchanté ~\ »
Les classiques, de leur côté, ne cachaient pas leur fureur et leur mépris. Mais ces emportements, très sincères sur le moment, duraient-ils? Le romantique, sorti du théâtre, ne devait-il pas faire ses réserves? Le classique ne devait-il pas s'avouer à lui-même ce qu'il n'aurait jamais reconnu en discutant : qu'il y avait des beautés étranges et neuves dans ce fatras?
Quant au vrai spectateur, qui n'allait pas à Hernani comme à une bataille, mais comme à un plaisir, il devait se trouver un peu désorienté. Osait-il avoir une opinion moyenne entre les deux extrêmes? Pouvait-il trouver tout bonnement intéressant et émouvant, un drame que son voisin de droite déclarait exécrable, et son voisin de gauche sublime? Du reste, ce spectateur de bonne foi aura bientôt sa revanche. En somme, au théâtre, c'est à la foule qu'appartient le dernier mot.
Or justement, à partir d'Hernani, on peut constater à chaque représentation, soit reprise, soit drame nouveau, un triple mouvement dans le public. La critique ne désarme pas, au contraire; les admirateurs a priori se dispersent peu à peu; la foule, au contraire, vient au drame.
Parmi les fidèles, quelques-uns disparaissaient : Sainte-