Cinna, v
vante ^ ressuscite bien ses héros, mais c'est son âme^ sa grande àme, qu'il leur donne. Une tragédie de Corneille n'est pas une page de Tite-Live ou de Tacite mise en vers et divisée en cinq actes. Ne demandons pas au poète plus de fidélité servile qu'au peintre.
Somme toute, écrivant pour une génération qui a fait ses délices des romans de Mlle de Scudéry, Corneille ne voit dans l'histoire qu'une matière fertile en développements psychologiques, en longues conversations. Boileau aurait pu faire aussi un Dialogue des Héros de Tragédie. Sans aller jusqu'au paradoxe, sans prétendre qu'il n'y a pas plus de vérité historique dans Cinna que dans Cléhe, nous pensons que le théâtre de Corneille est trop romanesque ^ pour être sérieusement historique : comme on disait au xvn*^ siècle, ces tragédies sont de belles infidèles.
La fidélité historique, au contraire, fut le souci constant de Racine. A ses débuts, il dépasse presque la mesure ^. Il pousse le scrupule jusqu'à la vérité archéo-
1. J'ai quelque art d'arracher les grands noms du tombeau. ' Le grand Auguste lui que j'ai fait revivre.
Quelque nom favori qu'il te plaise arracher
A la nuit de la tombe
(T. VI, p. 122.)
2. 11 est question du nom vrai d'une héroïne : « Plutarque et Appian la nomment Antistie... un évèque espagnol la nomme Aristie. Je ne doute point qu'il ne se méprenne; mais à cause que ce nom est plus doux, je m'en suis servi... Aristie a plus de douceur, mais // sent ii lus \ le roman. Antistie est plus dur aux oreilles, mais il sent plus l'histoire \ et a plus de majesté! Quid juris? » (T. X, p. 491.) Il choisit, bien entendu, Aristie.
3. Il va jusqu'à souligner la différence entre tûpawoç et paaiXsuç,
Vous serez un tyran haï de nos provinces.
— Ce nom ne convient pas aux légitimes princes .
(Thébaïdc, v. 483.)
logique \ sans oublier que sur ce point la seule règle j €st l'approbation du public, qu'un spectateur n'est pas un lecteur, et qu'au théâtre il vaut mieux suivre la légende, si elle est acceptée, que l'histoire, si elle choque ^. Les personnages d'Andromaque sont « si fameux » qu'il ne s'est permis « de rien changer à leurs mœurs ^ ». Il a « adouci un peu la férocité de Pyrrhus », mais ce Pyrrhus adouci fait sur des spectateurs délicats l'effet que produirait sur nous un Pyrrhus ressemblant à son père, « sauvage, farouche, à la poitrine velue ' » . Pour que Pyrrhus paraisse féroce, il n'a pas besoin de pousser des hurlements; qu'd élève un peu la voix devant une femme, que, devant la mère, il menace le fils de mort, qu'il refuse de se laisser attendrir par l'humiliation d'une reine ^, et le public du xvn° siècle devinera en lui le vainqueur de Troie aux yeux étincelants *^. Mais il faut deviner, comprendre à demi-mot, retrouver l'histoire un peu cachée sous le vernis brillant des convenances. Comparons les préfaces de Britannicus àla pièce même. D'un côté c'est Tacite, avec ses brutalités; de l'autre. Racine, avec ses réticences : les éléments sont les mêmes, mais le poète est un discret metteur en scène. La fidélité est absolue ', mais la forme sauve le fond sans le déa^uiser.