INTÉRÊT DE LA TRAGÉDIE
le lointain de la scène, ils produisent encore de l'effet, parce r{ue, outre les petits détails merveilleux comme des miniatures, ils possèdent aussi les grandes lignes, imposantes de loin. Mais cet effort devait rester stérile. Racine, par la perfection même de son talent, ne devait pas faire école.
Maintenant, une dernière réflexion : quel que soit le génie de Corneille et de Racine, n'est-il pas surprenant qu'ils aient épuisé la tragédie, qu'elle soit née avec Corneille et morte avec Racine^? N'est-ce pas la condamnation de ce genre? Sans aller jusqu'au paradoxe, sans dire que la tragédie n'était pas née viable, on doit reconnaître que Corneille s'était laissé renfermer dans des bornes trop étroites. Son génie robuste avait besoin de pousser librement ses racines en tout sens : il n'a pu se développer dans le terrain étroit qu'on lui mesurait au jîom d'Aristote, et il est allé s'amoindrissant. , Racine, outre la force, comme Corneille, avait une souplesse admirable : il s'est plié à toutes les exigences, il n'a même pas profité des libertés qu'on lui laissait. Il a fiiit un prodige, un de ces miracles qui ne se recommencent pas. Il a porté à la perfection un genre «étroit, conventionnel. Après Racine on ne pouvait pas faire mieux; il fallait donc faire autre chose.
Racine avait porté avec tant d'aisance la chaîne des trois unités qu'on avait cru découvrir dans cette gène une grâce de [)lus. 11 fallait briser cette entrave inutile.
Racine, au lieu de s'engager dans la voie nouvelle
1. Grébilloii et Voltaire n'ont fait que se servir de rinstrumcnt, tel ■que le leur avaient légué les deux grands tragiques, et sont loin de l'avoir perfectionné.
ouverte par Don Saiiche; avait condamné la tragédie à n'admettre que les rois et les reines. Il fallait renoncer à l'étiquette, et ouvrir les portes de ce palais un peu désert à la foule des simples mortels, plus variés, et tout aussi intéressants.
Racine, pour rendre moins invraisemblable la dignité soutenue de ses personnages, avait eu besoin du reculement du temps ou de l'éloignement de l'espace ^ La tragédie ne pouvait plus être nationale. Il fallait abolir cette dignité tragique, bannir l'antiquité classique, ouvrir le théâtre à l'histoire française.
Enfin, et surtout, il fallait affranchir l'alexandrin, dont Racine avait fait un si admirable usage, mais qui à lui seul aurait empêché toute révolution de fond; il était nécessaire de rapprocher le vers de la prose, par instants.
En un mot, après les à-peu-près de Voltaire, dans le même genre à peine modifié, après Favortement de Diderot, après les pseudo-tragédies insipides de l'Empire, il fallait la révolution romantique.
1. " A la vérité je ne conseillerai pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci.., on peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous. » T. II, p. 477, préface de Bajazet.