CHAPITRE II
Les théories sont donc empruntées aux anciens, et l'on ne s'en tient pas là. Les anciens ont écrit leurs tragédies en vers : la tragédie classique sera en vers. — Mais l'ïambe convenait aussi bien à la comédie qu'à la tragédie. Il pouvait être majestueux ou prosaïque : il se prêtait aussi bien à la familiarité d'Euripide qu'à la simplicité de Sophocle. — Nos tragiques empruntèrent aux anciens les entraves du vers, et non ses libertés.
Pourquoi toujours le vers, et jamais de prose? Pourquoi ne trouvons-nous pas avant Diderot un seul effort sérieux pour repousser cette convention ^? Parce qu'elle semble naturelle aux spectateurs. Sans doute, dans la vie réelle, ils parlent eux-mêmes en prose. Mais les héros tragiques ne vivent pas dans la vie réelle. Du reste l'éducation du public ne se fit que lentement. Avant d'accepter l'alexandrin trop régulier, les specta-
1. Citons, pourtant, pour mémoire, VCEdipe en prose de Lamotte- Houdard.
6 DE LA coxve:;tiox dans la tragédie
teurs avaient entendu des vers libres, presque romantiques : dans Don Sanche, la reine vient d'anoblir Carlos pour qu'il puisse s'asseoir au conseil. Don Manrique proteste :
... Ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités : Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.
DoNA Isabelle, à Carlos.
Eli bien! seyez-vous donc, marquis de Santiliane, Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos ^
Ne vous senible-t-il pas entendre don Carlos dans Hernani :
Allons! relevez-vous, duchesse de Segorho, Comtesse Albatera, marquise de Monroy.
— Tes autres noms, don .Juan -?
Malheureusement l'alexandrin de Corneille , libre à ses débuts, prosaïque au besoin, admettant l'enjanibement, négligeant l'hémistiche dans le Gid, devient de plus en plus régulier dans Cinna^ dans Polyeucte, jusqu'à ce que Racine lui donne déflnitivement sa perfection un peu uniforme. Sans doute ce vers, malgré ses entraves rigoureuses, est encore susceptible d'une grande variété de rythmes ■'. Son seul tort est d'être exclusif; il a pris, à passer toujours par des bouches de rois et de reines, des habitudes de noblesse, de majesté; puis il a forcé les successeurs de Racine à conserver aux personnages qui continuaient à parler
\. A. 1, se. m.