Le 30 avril
coup plus d'honneur aux pouvoirs publics. Ces derniers affectent, depuis quelque temps, une grande fierté au sujet de ce service national. Je ne saurais trop le répéter : il y a lieu en effet d'en être fier. Mais faisons la part à chacun. Qui a la meilleure?
Avant tout, c'est le paysan des régions encore simples et religieuses auxquelles les représentants du Conseil général de la Seine eux-mêmes — et ils l'avouent — sont heureux de pouvoir s'adresser de préférence. Qu'on jette, comme je l'ai fait, un rapide coup d'œil sur le pays qu'on connaîtra le mieux ; on s'apercevra hien vite que là où se rencontrent des dévouements, des adoptions, des fraternités qui réparent les suites des mauvaises mœurs, les habitudes chrétiennes ont encore gardé leur empire. Je ne nie pas qu'on en ait des exemples dans des milieux fort incrédules. Mais d'abord (est-ce le hasard qui le veut?) il y a toujours quelque manifestation pieuse jointe aux effets que j'ai déjà décrits de l'attachement créé par la nature et l'habitude. Tout à côté de mon séjour d'été, dans une commune très irréligieuse, un pauvre cantonnier abordait récemment son curé sur la route. S'il lui causait, c'était sans doute qu'il se voyait sans témoins ; car le pays est tel que cette marque de familiarité ou de respect — si elle eût été relevée — aurait pu lui
attirer une disgrâce. Il dit donc fort poliment : « Monsieur le curé, je suis un enfant de l'hospice, ma mère nourrice qui m'a élevé est morte : c'était une bonne femme qui m'a bien soigné. Je ne suis pas riche, mais tout de même, je tiens à lui faire dire une messe. » Maintenant, voulez-vous des arrondissements ou des cantons où de pareils faits ne soient pas à l'état d'exceptions irop rares? Ne cherchez pas ailleurs que dans ces pays de montagne ou de pâturage où les maires vont encore à la messe, leur paroissien sous le bras, et tiennent les cordons du dais lors de la procession du Saint-Sacrement. Telles sont, dans le département de l'Yonue, — pour tout dire, — bon nombre de communes de la Puisaye et du Morvan. Ces braves gens, je le sais mieux que personne, votent et font voter pour les députés radicaux; car on a persuadé leur simplicité qu'ainsi le voulait le respect de l'autorité civile ; mais enfin la religion y existe encore et y sauve ce qui reste de bonnes mœurs et de probité.
Avec un aussi grand nombre de placements, — allant dans un seul département jusqu'à 10.000, — il est évident qu'une surveillance est nécessaire. Le directeur général de l'Assistance publique au ministère de l'Intérieur, M. Henri Monod, insiste, en sa très intéressante étude, sur la surveillance mutuelle qu'exercent, en une petite commune, les voisins, les gens pourvus de quelque autorité morale, puis le maire, l'instituteur et enfin le curé. Je m'étonne un peu de lui voir
écrire « : Quelques curés ont manifesté de l'hostilité à nos malheureux enfants et leur reprochent sans ménagement leur tare originelle... » ; car vraiment une telle attitude serait absolument contraire à l'esprit de notre clergé ; et il faudrait savoir si dans les cas qu'on a dû relever, cataloguer, conserver et commenter avec un soin minutieux, le pauvre curé n'avait pas eu affaire à quelque garnement mal élevé l. Le directeur général ajoute du reste : « D'autres, au contraire, s'associent à l'œuvre bienfaisante de l'inspection » ; et L'on cite, en effet, des cas où les inspecteurs ont été heureux de se voir avertir par les curés du danger que courait la santé ou la moralité de tel enfant. En réalité, si les choses suivaient leur cours normal et raisonnable, c'est sur la protection de toutes les autorités, civiles et religieuses, de la paroisse qu'il faudrait, avant tout, compter.
Vais-je contester les services que rendent et que peuvent rendre surtout les inspecteurs spéciaux? A Dieu ne plaise. Je ne veux pas du tout confon-
1. M. Monod paraît croire que l'hostilité de « certains » curés vient d'une espèce de jalousie. Ils aimeraient mieux voir les enfants aller dans des orphelinats ou dans des hospices. — Ce n'est toujours pas dans les hospices laïcisés qu'ils seraient si jaloux de les envoyer. Puis n'est-ce pas l'intérêt du curé, dirait-on avec une vraisemblance plus terre à terre, d'avoir un plus grand nombre d'enfants à préparer à la Première Communion dans sa paroisse? Le plus grand grief qu'on ait, à l'heure actuelle, dans les administrations publiques, contre le parti « clérical », c'est que les enfants assistés garnissent trop les bancs des écoles congréganistes, et on y met bon ordre. Mais comment accorder ceci avec le procès de tendance que leur fait M. Monod?
dre la fonction utile, nécessaire, avec le fonctionnaire qui, en un trop grand nombre de lieux, la remplit dans les temps actuels. Il ne faut pas que ce qu'on sait de l'un fasse condamner l'autre, assurément, comme il ne faut pas que ce qu'on sait de bon de l'un fasse fermer les yeux et passer condamnation sur les abus commis par l'autre. Donc, une inspection publique, exercée au nom du pouvoir, est indispensable.
Elle a été créée par des hommes de talent et d'expérience. Une fois organisée, elle a accumulé des traditions ; elle a re visé, perfectionné ses règlements. Ceux qui l'ont administrée de haut n'ont eu généralement en vue que le bien de la chose, et leurs instructions ont été inspirées par des sentiments impersonnels, désintéressés ; ou bien, si l'on veut, ils ont tenu à honneur de gouverner le service de façon à ce que les résultats en fussent honorables pour leur mémoire en même temps que profitables à leur pays. Rien de tout cela n'est douteux dans le passé.
Mais, d'abord, on peut remarquer en thèse générale qu'ici, comme ailleurs, l'empiétement bureaucratique s'accentue au delà du nécessaire. Il est très bien, à quelques égards, que l'Assistance et ses fonctionnaires disent : « Nos enfants », quand ils parlent des petits abandonnés. Mais enfin ces pauvres petits sont devenus surtout les enfants de la femme qui les a nourris de son lait, a interrompu pour eux son sommeil et les a dressés au travail avec plus de désintéressement encore ou
tout au moins sans tant de profit que le titulaire de l'agence voisine. On a lu plus haut, et avec beaucoup de sympathie, j'en suis sûr, le long éloge qu'un certain exposé des motifs a fait de l'éducation familiale. Que le désir de rabaisser quelque peu le rôle des orphelinats y soit pour quelque chose, peu importe : l'éloge était mérité, autant que chaud. Seulement, si la famille adoptive a tant de vertu, est-on logique en essayant de lui enlever, comme on le fait au moment présent, la liberté qui lui est nécessaire dans l'éducation de ses enfants? Et les inspecteurs, agents, préposés de tout ordre, qui prétendent ainsi la régenter, sontils en état de soutenir la réputation justement faite aux « Enfants assistés de France » ? C'est ce que nous sommes bien obligés d'examiner.
Ainsi que je l'ai indiqué au commencement du précédent chapitre, il se passe en ce moment dans le domaine de la bienfaisance ce qui se passe malheureusement dans toutes les branches de la vie nationale. Tandis que les hommes d'élite, disons, si l'on veut, pour n'effaroucher personne, les hommes compétents s'efforcent d'unir les bonnes volontés, les politiciens actuellement les plus forts s'emploient avec succès à tout désunir. Sans doute ils m'objecteraient ici qu'ils entendent au contraire assurer une discipline rigoureuse et
qu'ils sont à la veille de l'obtenir des éléments soumis à leur action. Je n'y contredis pas, et je crois même que cette discipline est plus tyranniquc que toutes celles dont ils ont affecté de se plaindre jusqu'ici. Mais d'abord ils ne l'obtiennent des éléments choisis et triés qu'en annihilant ou qu'en décourageant tous les autres. Puis, quand les serviteurs de prédilection se plient à deux ou trois exigences fondamentales de l'esprit sectaire, tout le reste leur est permis. Ce qui en résulte, c'est la désorganisation des services par l'éloignement des honnêtes gens pris de dégoût ou persécutés. Le service si important des enfants assistés en est un exemple entre beaucoup d'autres.
Pour assurer les résultats désirés par les amis désintéressés de l'enfance, que faudrait-il en effet? Une entente amicale et respectueuse de tous les droits entre les familles adoptives, l'administration spéciale de l'assistance et les différentes autorités à même de suivre les enfants sur place d'une façon constante. Or, l'Assistance publique ne cesse de travailler obstinément à l'élimination ou à l'avilissement de toute influence autre que la sienne. Elle a fait tout ce qu'elle a pu pour réduire à néant le rôle des commissions hospitalières 1, dont le contrôle, comme on le verra bientôt par un cas saillant, n'est pas du tout à dédaigner. Elle fait subir aux nourriciers des tracasseries dont
1. Et dans les commissions môme pointant, que d'éliminations n'a-t-on pas faites!
quelques-unes sont révoltantes. Elle se plaint de ne pas avoir à un degré suffisant le concours des curés et celui des religieuses; mais en pratique, quand ce concours lui est offert, elle le repousse et elle va parfois jusqu'à en faire un grief appelant la répression des justes lois. Bref, elle s'applique à faire tout dépendre d'un personnel qui, de plus en plus, poursuit un but unique, exclusif de tout autre, la domination des loges maçonniques.
Je commencerai par un exemple récent et qui jettera tout de suite une vive lumière sur l'ensemble de mon sujet.
Quelques explications préalables, cependant, sont nécessaires.
Dans ce rapport (daté de 1898) si bien fait et où abondent les vues élevées, les intentions généreuses — mêlées à quelques procès de tendance dont un homme de sa valeur aurait pu, je crois, se dispenser — M. H. Monod, directeur général de l'Assistance publique au ministère de l'Intérieur, nous présente l'ensemble de ses subordonnés. Ce sont les inspecteurs départementaux, siégeant au chef-lieu, puis les sous-inspecteurs et leurs commis, tous relevant directement du ministère. A côté d'eux sont des préposés ou directeurs d'agences dépendant de certains gros départements dont, en premier lieu, comme je l'ai dit, le
département de la Seine. Ces derniers sont en partie les subordonnés du directeur départemental qui correspond avec le ministère, en partie les subordonnés du préfet qui les a nommés, et de son Conseil général, souvent en conflit ; or, il arrive que, de ces multiples autorités, l'une protège tel fonctionnaire, tandis que l'autre le désavoue. Voilà qui est bien compliqué, de sorte qu'il n'y a là ni décentralisation avec surveillance efficace des autorités locales compétentes, ni centralisation véritable et, si on peut s'exprimer ainsi, scientifique '.
Du rapport de M. H. Monod se dégage cette idée — assez attendue sous sa plume — que le directeur devrait être le vrai tuteur, presque le père de tous les enfants placés dans le département ; que c'est de lui que devraient dépendre souverainement les placements et déplacements ; que c'est vers lui que les petits assistés, fussent-ils des milliers, ont à tourner leurs espérances, à adresser tous leurs vœux, à diriger leurs économies. Devant lui, les autres autorités n'ont qu'à s'effacer ou à se réduire au
1. Le lecteur voudra bien ne pas oublier cette petite esquisse de l'incohérence administrative. Si je passe quelquefois du représentant du ministère au représentant d'un Conseil général, il me le pardonnera. Une s'étonnera pas qu'en présente d'un scandale quelconque, chacune des deux assistances (celle du ministère de l'Intérieur et celle d'un Conseil général) essaie de rejeter toute la responsabilité sur l'autre. En réalité, il reconnaîtra l'influence occulte, et cependant bien connue dans son ensemble, qui se glisse à travers ces mailles disjointes pour y mettre à volonté un désordre qui lui profite.
rôle de simples collaboratrices, lui fournissant des renseignements et exécutant docilement ses ordres. C'est là une méthode quia pour elle d'être claire et rationnelle ; bien comprise, elle améliorerait certainement le service, car en toutes choses il faut de la subordination et de l'unité. Je dirai donc que je compatis très sincèrement à la tristesse de l'honorable directeur général quand il constate que la politique lui impose souvent des sous-agents et des aides dont il n'a pas lieu de se féliciter beaucoup. Il est vrai que c'est surtout à côté et presque en dehors de son propre personnel que, renseigné par ce personnel lui-même, il trouve des abus à flétrir.
« J'ai reçu, dit-il 1, des inspecteurs, des confidences plus explicites que leurs rapports écrits2. J'ai vu que dans telle région plusieurs médecins manquaient gravement à leurs devoirs envers notre service sans que l'inspecteur eût le pouvoir de les remettre dans le droit chemin. Un d'eux notamment compte, pour en réclamer le paiement, de nombreuses visites qu'il n'a point faites. Ce délit étant clairement établi, étant à peine nié, l'inspecteur va proposer la révocation de ce médecin infidèle; mais un député intervient : ce médecin est un de ses plus utiles partisans, il ne