Aujourd'hui sénateur
Mais un tel éloge ne suffisait pas encore. Une autorité plus haute devait consacrer les titres et assurer la mémoire du défunt. Un délégué du Grand Orient était venu tout exprès de Paris à Glermont pour assister aux obsèques et y prononcer un discours. Il retraçait en termes émus la vie
de l'inspecteur décédé, qui « peut être donné, disait-il, en exemple à tous les maçons, à tous les bons citoyens, à tous les Français ». Il paraît même, au dire d'un assistant, qu'il avait ajouté : « On ne saura jamais ce que nous avons perdu1. »
Or, si le maçon modèle était venu directeur à Glermont, c'est qu'il n'avait pas pu rester directeur à Bourg, où un déficit d'environ 8.000 francs avait été constaté dans sagestion, à son profit personnel et au détriment des enfants placés sous sa tutelle. Première remarque à faire : en quittant Bourg pour Clermont, il avait obtenu un avancement incontestable. Ignorait-on, dans sa nouvelle résidence, les titres qu'il s'était acquis, dans la précédente, « à l'estime et à la confiance » de tous? Le délégué du préfet qui, comme celui du Grand Orient, vantait tant de « droiture de caractère », était-il ou non renseigné? L'un et l'autre savaient qu'il était du « 33e appartement », et cela suffisait à leur faire corser leur éloge. Mais ils savaient aussi, et de la façon la plus officielle, ce qui s'était
1. Les enfants dont il gérait les économies ne le sauront jamais non plus, malheureusement.
passé dans la Bresse l. On nous donne, en effet2, une lettre datée du 10 avril de la même année, et adressée au préfet du Puy-de-Dôme par le chef de cabinet du ministre. Cette lettre rappelle le déficit laissé par le fonctionnaire dans le département qu'il vient de quitter, et elle contient de plus ce qui suit : « Je vous prie d'inviter M. R... à régulariser cette situation en effectuant le paiement. Je ne m'oppose pas à ce qu'il soit accordé les délais qu'il jugera nécessaires. » Donc, le maçon du 33° degré devait restitue?'; mais on avait pour lui tous les ménagements qu'exigeait sa haute dignité maçonnique. On ajoutait, au nom du ministre : « L'étude que j'ai faite de l'affaire et la connaissance que j'ai du caractère de M. R... me persuadent que son honneur reste intact; mais je déplore, comme il doit le déplorer lui-même, la négligence dont il a fait preuve et son ignorance des règles élémentaires de la comptabilité publique. »
Voilà ce qui était écrit à Clermont trois mois et demi avant la mort et l'enterrement du fonctionnaire. On avouera qu'il y avait déjà là de quoi modérer l'enthousiasme des funérailles. Mais tout le monde, soit à Clermont, soit à Bourg, n'accepta point de s'en tenir là. Un très honorable conseiller général, bien connu dans le monde de l'Assistance
1. Et M. Pochon, qui venait assister à l'enterrement, le savait mieux que personne, puisqu'il est président du Conseil général de l'Ain. Mais il est également franc-maçon!