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Dans le seul département de la Seine, je le rappelle

un de ses propres enfants, c'est à ce moment seulement que, spéculant sur cette affection et cet attachement, on vient lui dire : Vous allez envoyer vos enfants, qui fréquentent l'école libre, à l'école publique ou sinon nous vous enlevons votre nourrisson *. Je dis que de tels procédés sont indignes d'une administration républicaine, car ce sont des procédés sectaires et odieux. »

L'honorable conseiller général qui a fait entendre cette éloquente protestation n'a cependant pas tout dit. D'un département de l'Ouest dont j'ai déjà parlé, on me donne, de source très sûre, un renseignement prouvant à quel point tout est subordonné à la passion sectaire et avec quelle facilité, quand il faut à tout prix la satisfaire, on se joue des intérêts du pupille. Autant on est exigeant près d'une famille qui entend conserver ses habitudes religieuses, autant on passe d'abus et de contraventions à toutes les autres. « Au point de vue de la moralité, m'écrit-on, les pauvres enfants sont élevés comme des bestiaux. Les règlements défendent de les faire travailler avant 13 ans. Or, dès 7 ou 8 ans, on les envoie par tous les temps garder les vaches. On ne doit pas mettre d'enfants là où il n'y a pas de vache laitière. Or, cela se tolère couramment, on maintient les enfants dans ces conditions quand on craint que, le nourrisson une fois retiré, la famille pourrait envoyer les enfants chez les sœurs... » Mon correspondant

1. Ailleurs on les enlève sans donner le vrai molif, que tout le monde connaît. On envoie l'ordre de retrait, simplement.

ajoute : « C'est surtout dans la région du Mans que le mal sévit avec intensité ; les curés y sont tous disposés à combattre le mal et à faire tout ce qu'on leur demandera. »

A coup sûr on ne leur demandera jamais, aux pauvres curés, que ce qui est possible, raisonnable et juste; mais il est certain que beaucoup, dans les régions intéressées, ont commencé à faire quelque chose et qu'il y a lieu de les seconder comme ils le méritent.

Dans des temps normaux, sous une politique d'égalité et de liberté, ils ne demanderaient pas mieux que de s'associer à l'œuvre de l'assistance, entendue véritablement comme œuvre commune; ils seraient tout prêts à joindre leur aide prudente à la surveillance générale exercée par les différentes autorités, par les voisins, par la population tout entière. Mais on leur reproche de ne pas offrir cette aide, et quand ils l'apportent, on la refuse *.

1. Le directeur général, M. H. Monod, enregistre l'assertion d'un de ses inspecteurs, qu'un certain curé (on ne le désigne pas) aurait détourné ses paroissiens d'adopter des enfants trouvés. Il faudrait savoir dans quels termes et dans quelles conditions il l'a fait, si le caractère des enfants envoyés dans sa région, si la nature des expériences recueillies là où il était, si, surtout, le péril éprouvé des rapports entre les jeunes mères de famille et certains préposés ne justifiaient pas sa réserve. Tout en glissant ce

Cette situation étant donnée, plusieurs d'entre eux ont eu l'idée de constituer, dans leurs paroisses, un ensemble de placements libres analogues à ceux de l'Assistance publique, mais dégagés de tout rapport officiel. Ils servent d'intermédiaires entre les familles, entre les mères, quelquefois abandonnées, de Paris ou des grandes villes et les familles rurales qui, pour une modeste pension mensuelle, veulent bien élever des enfants. Je connais une petite paroisse de la Côted'Or qui en compte en ce moment quarante 1 : il

fait (dont d'autres ont abusé à cœur joie), l'honorable M. Monod déclare en termes excellents qu'il compte, quant à lui, sur le concours de la grande majorité du clergé. Oh! certes, il pourrait compter sur eux, je le lui affirme, infiniment plus que sur la plupart de ses propres subordonnés. Mais sait-il que presque partout ce concours serait considéré par les autorités locales comme un empiétement? Dans une commune de l'Yonne que je peux lui citer, le curé, au commencement d'une certaine année, recommande aux familles les enfants assistés (nombreux dans ces parages). Il fait valoir leur sort digne de pitié : il engage ceux qui s'en chargent à les traiter comme leurs propres enfants. Qu'arrive-t-il? Il est dénoncé à la préfecture comme s'occupant, du haut de la chaire, des choses de l'administration : et l'on réclame contre lui une suspension de traitement. Pour la lui éviter, il fallut l'intervention et l'insistance d'un vieux républicain, conseiller général et médecin des enfants assistés, le Dr D. Quant au curé, il a quitté le ministère paroissial, où il lui était si difficile défaire du bien, et il est entré dans un Ordre religieux (que le gouvernement français subventionne en Orient et menace à Paris). Le préposé enfin (qui se signalait encore pour son insistance à exiger que les familles nourricières laissassent les jeunes filles aller au ba! public) a obtenu un bel avancement dans l'administration parisienne.

1. Le curé qui a inauguré l'œuvre a été disgracié, sous la pression de la préfecture ; mais son successeur continue, et il réussit.

en est dans le Morvan qui en ont déjà dix, douze on davantage. Cette œuvre nouvelle a failli avoir son martyr, un prêtre, qui le premier a essayé, à ses risques et périls, de propager en grand ce genre de placement. C'est pour cela uniquement qu'il a été poursuivi : les calomnies dont il a été accablé, les six mois de prison qu'il a subis, les 50.000 francs qu'on a dépensés pour l'instruction de sa cause, tout cela n'avait qu'un but, arrêter sa tentative. On n'a rien arrêté du tout. La tentative, j'en ai la ferme confiance, va se continuer, s'organiser plus méthodiquement et plus pratiquement. Pourquoi serait-elle interdite ou suspecte? J'habite quatre mois de l'année une commune où, depuis vingt ans, les pasteurs protestants ont installé une petite colonie d'enfants librement assistés par leur culte et par leur église. Personne ne s'en étonne, ni ne songe à leur contester leur droit l. Il serait singulier qu'on refusât la même faculté à des prêtres catholiques. Si, malgré les vœux des hommes compétents et les résolutions des congrès, l'Assistance publique ne tolère la bienfaisance privée qu'à l'état d'asservissement, d'appauvrissement et finalement d'annihilation, à celle-ci alors de se souvenir de ses devoirs et de réclamer la liberté !

1. Tout au plus aurait-on trouvé meilleur qu'ils installassent leur colonie dans un milieu vraiment protestant, au lieu de faire choix d'une commune où il n'y a pas assez de religion pour en faire deux et où ils n'aboutissent — tout au plus — qu'à augmenter les divisions.

En écrivant ces mots : « crise du mariage », vais-je étonner ]e lecteur? Et m'opposera-t-il tout d'abord une sorte de question préalable en s'écriant qu'on se marie de notre temps comme de tout autre? Mais comment nier, dirai-je à mon tour, que cette crise existe et qu'elle menace de s'envenimer, alors qu'un ministre peut, à la tribune du Parlement, qualifier le divorce d'institution fondamentale du régime sous lequel nous vivons; alors que les journaux socialistes, ayant tous les droits possibles à se qualifier de journaux officiels, prêchent l'union libre, ou que les plus modérés d'entre eux, pour ménager la transition, se contentent de réclamer, à l'heure actuelle, la reconnaissance d'un concubinat légal; alors enfin que la magistrature, chargée d'appliquer les lois, mais chargée aussi de les préserver des interprétations abusives, s'applique à aggraver encore, par ses complaisances, celle qui a déjà porté au mariage les coups les plus rudes?

En face de ces périls divers, que devient Fins-

titution (car certes c'en est une) et comment se comporte-t-elle? Sans doute on peut dire, en un sens, que le mariage n'a que ce qu'y mettent les mariés. Cependant, s'il est une institution qui semble avoir une vertu propre, n'est-ce pas cellelà? Est-il besoin de rappeler comment elle répond à des nécessités que chacune des deux volontés contractantes subit et reconnaît plus ou moins bien, mais ne peut pas détruire; comment, pour chacun des deux sexes, elle offre aux difficultés de la vie une solution dont il importe de bien voir les données positives, les données individuelles, les données actuelles, mais dont il n'importe pas moins de considérer la fin idéale? Les données, en effet, peuvent être modifiées en bien ou en mal par l'usage qu'on en fait, par la subordination qu'on leur demande ou qu'on prétend leur épargner. Il est plus que douteux que la fin puisse ainsi varier au gré de nos caprices. Combien de fois pourtant l'homme ne cherche-t-il pas à renverser les rôles, à ajourner imprudemment, à supprimer, à rompre une institution dont les devoirs et, par suite, les charges, pèsent trop, à son gré, sur la faiblesse de son caractère! L'institution n'en résiste pas moins. Dans ce conflit sans cesse renouvelé entre elle et ceux qui la pratiquent mal ou qui la méprisent, qui est-ce qui, en définitive, souffre le plus? Et qui est-ce qui mérite un jugement sévère? Est-ce bien l'institution elle-même ou ne sont-ce pas plutôt ceux qui s'en écartent ou qui en mésusent?

Si le lecteur s'est posé quelquefois ces questions, l'étude qui va suivre l'aidera peut-être à en trouver la solution. Commençons par l'examen des faits : nous irons ensuite aux théories par lesquelles on s'efforce de les diriger, et nous chercherons à mesurer quelques-unes des responsabilités en jeu.

Dans une pièce déjà célèbre de notre époque, dans les Tenailles, un des personnages émet cette idée, que l'on devrait se marier comme on nait et comme on meurt, sans le vouloir et sans réfléchir : ce serait le signe que l'acte en question est bien dans les convenances ou dans les nécessités de la nature.

Le paradoxe est aisé à démêler ici de la vérité. Savoir que l'on fait bien de se marier est une chose ; savoir avec qui l'on fera bien de se marier en est une autre ; la seconde demande un peu plus d'hésitation et de raisonnement que la première. Celle-ci est incontestablement soumise à des lois. On l'a observé aussitôt qu'on a eu des statistiques sérieuses, le nombre des mariages n'offre pas, d'année en année, moins de régularité que les autres grands phénomènes sociaux ; et, d'année en année, on peut prévoir à peu près combien un peuple comptera de mariages, comme on peut prévoir combien il enregistrera de naissances et de décès. Toutefois, cette régularité n'empêche pas les oscillations, elle n'empêche pas les mou-

vements lents d'ascension ou de chute : il est toujours utile de suivre ces derniers dans leurs rapports avec les autres accidents de la vie générale.

L' Annuaire statistique de 1900 i nous donne précisément un tableau rétrospectif où l'on peut suivre le nombre des « nouveaux mariés 2 » par 100 habitants dans la population française, à partir de l'an 1800. On voit ainsi, pour ainsi dire, d'un coup d'œil, les mouvements qui se sont dessinés pendant le premier Empire, la Restauration, le gouvernement de Juillet, la seconde République, le second Empire et la troisième République.

Sous le premier Empire, il est évident que les guerres étaient une cause singulièrement perturbatrice et de nature à provoquer des secousses assez violentes. Ainsi, le coefficient de 1813 est le plus élevé du siècle (2,64). Il est bien connu que les tout jeunes gens se mariaient alors en masse pour échapper à la conscription.

1. Rédigé et publié par le ministère du commerce. Grand in-8°.

2. Nous sommes obligé de prendre ces modes de calcul tels que la statistique officielle nous les donne. Le lecteur qui voudrait suivre ces études et en contrôler les résultats fera donc bien de prêter attention aux divers systèmes d'évaluation et de calcul. Ailleurs, la statistique (qui aime à diversifier ses points de vue) donne le nombre de ceux qui se sont mariés dans l'année. Alors il y a des différences, légères en somme, mais dont il est bon de tenir compte; car, au moment du recensement, il y a toujours quelques conjoints de l'année qui n'existent plus. D'autres fois, la statistique procède en comptant combien il y a de conjoints par 1.000 habitants. L'important est d'appliquer une même méthode aux époques dont on veut comparer les résultats.

Par contre, comme l'équilibre tend toujours à se rétablir, le coefficient de 1814 est le plus faible de tous (1,32), si l'on excepte la seule année 1871. Celle-ci, en effet, est descendue à 1,21; mais par un phénomène du même ordre, quoique d'aspect inverse, elle a été suivie d'une année à coefficient élevé, puisque 1872 a donné 1,95. On le voit, cependant, par le rapprochement même de ces années exceptionnelles, la comparaison entre la première partie du siècle et la dernière n'est pas à l'avantage de celle-ci : la force de réaction et la vigueur de l'élan pour regagner l'avance perdue ne se font plus aussi vivement sentir.

En 1814, il y avait eu, avons-nous dit, une chute profonde. Le nombre absolu des mariages était tombé de 387.000 à 193.000. Il y a relèvement en 1815 et 1816 : nous y lisons 1,67 et 1,69; mais le régime est-il encore mal établi, ou bien les guerres de l'Empire ont-elles laissé trop d'invalides précoces? En tout cas, il y a dépression de 1817 à 1822. Alors seulement se dessine un mouvement ascensionnel qui, en 1830, atteint son point culminant avec 1,67.

Les deux années qui suivent la révolution de Juillet offrent une légère dépression. De 1833 à 1845 inclusivement se produit un relèvement qui s'accentue, mais qui s'arrête à 1,61. En 1847, une révolution est imminente : le coefficient tombe à 1,41.

La révolution s'accomplit en 1848. De quelque

façon que l'on juge cette époque troublée, il est un fait qu'on ne peut méconnaître : si elle fut riche en utopies et en folies, elle fut riche aussi en illusions; on croyait, de toutes parts, à l'avènement d'un état social nouveau et meilleur. Est-ce pour cela que l'année 1848 nous donne, à la colonne des mariages, le coefficient de 1,65 qui n'avait été dépassé ou même atteint qu'assez rarement sous les deux régimes précédents?

Le second Empire, qui régularise ce mouvement, soutient assez bien la marche ascendante. Il arrive à 1,69 dans l'année 1858 qui, sous ce rapport, marque son apogée. Sans être aussi brillantes, les années qui suivent ont encore des chiffres honorables; mais elles ne dépassent plus 1,60 aussi souvent que dans les bonnes années du gouvernement de Louis-Philippe.

Arrivons enfin à la République actuelle. L'année 1872 et même l'année 1873 sont des années exceptionnelles, comme avaient été 1815 et 1816. Mais le régime nouveau se consolide, il se caractérise, il s'oriente. Il ne perd pas tout de suite cet élan universel où toutes les classes de la société ont rivalisé d'énergie pour travailler à l'œuvre du relèvement national. Bientôt, cependant, se fait sentir l'action de la politique antireligieuse. Les années 1874, 1875, 1876 sont encore, au point de vue des mariages, des années à peu près normales, quoiqu'elles descendent peu à peu à 1,66, à 1,64, à 1,58. En 1877, nous tombons à 1,50, et la chute s'accélère. En 1890,

nous nous trouvons à 1,40. Si nous omettons les années désastreuses, comme 1811, 1814 et 1870, c'est le coefficient le plus bas du siècle.

Dans les deux dernières années de ce siècle dont nous venons de sortir, en 1899 et 1900, nous avons légèrement remonté; nous avons atteint péniblement 1,53 et 1,54. On croit nous consoler beaucoup en nous disant que ces chiffres sont les plus élevés que nous ayons connus depuis vingt ans. Soit ! Mais sachons que si nous nous en tenons là, nous resterons fort au-dessous des moyennes de tous les régimes qui ont précédé, depuis la fin du premier Empire.

La chute est-elle régulière? Est-elle l'effet d'une sorte d'action fatale, opérant à travers le siècle et ne connaissant ni obstacles ni temps d'arrêt? On a pu se rendre compte du contraire en méditant les comparaisons que nous venons d'esquisser. Elles nous prouvent qu'au cours même de ce siècle issu de la Révolution française et de son excès d'individualisme poussant à la dissolution des liens sociaux 4, il y a eu des périodes d'espoir. On les trouve entre 1824 et 1830, entre 1833 et 1845, entre 1848 et 1858. Or, quel est le caractère, sinon unique, au moins dominant de chacune de ces périodes? C'est d'être à égale distance des troubles qui signalent, chez nous, le commencement d'un régime et de ceux qui préparent sa fin. Il y a même ici un rapprochement qui s'im-

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