‹ De la corruption de nos institutionsChapitre 24 sur 33 · Voy. mon livre : la France criminelle, ch. i etn · texte numérisé non relu

Voy. mon livre : la France criminelle, ch. i etn

jeunes filles se laissent plus vite aller à chercher le gage de leur avenir clans le mariage légitime.

Les économistes, qui s'appliquent surtout à considérer les mouvements de la richesse publique et qui l'étudient dans les statistiques industrielles et commerciales, voudraient des rapports plus précis. Ils cherchent à comparer les oscillations du nombre des mariages avec celles des crises financières et avec les variations des récoltes. D'une année à l'autre, en effet, ces causes exercent une action qui est loin d'être négligeable; un économiste de haute valeur, M. Clément Juglar, a attaché son nom à la découverte de ces relations. Mais au-dessus de ces accidents si intéressants il faut considérer, croyons-nous, le caractère de la période politique où ils s'inscrivent. Une bonne récolte peut avoir des conséquences morales assez diverses, suivant les dispositions des esprits à l'époque où elle se produit. Il est des moments (et la statistique criminelle le prouve) où une belle récolte, si elle ne, pousse pas au vol, pousse à la bonne chère, à l'ivresse, à la débauche et à tout ce qui s'ensuit. L'abondance d'une récolte peut avoir aussi des effets bien différents, selon que la stabilité du régime, la sagesse et surtout l'esprit de suite de sa législation permettent ou non des échanges et des exportations lucratives. Si on modifie constamment les conditions de la vie économique internationale, il peut arriver telle année où l'élévation des frais et ensuite la mévente des

produits transforment la surabondance en uue apparence de calamité nationale.

Quoi qu'il en soit, on sait où nous en sommes à l'heure actuelle. Le petit relèvement de 1899 et de 1900 sera-t-il le point de départ d'une ère meilleure? Il est bon de l'espérer. Voyons cependant si certains faits démographiques, tels que la statistique nous les donne, sont ou non de nature à justifier cette espérance. Il est deux de ces faits qui ne peuvent pas ne pas avoir sur le mariage une certaine influence : ce sont l'émigration des campagnes aux villes et l'accroissement général de l'aisance dans l'ensemble du pays.

Si on lisait sans précaution les statistiques, on serait porté à croire que les mariages sont plus fréquents dans les grandes villes qu'à la campagne et plus fréquents encore à Paris. V Annuaire statistique de 1900 nous dit combien la France offre de conjoints par 1.000 habitants dans les divers groupes de sa population : il nous donne pour la population rurale li,3, pour la population urbaine, en dehors de Paris, 14,9, et pour le département de la Seine, enfin, 18/I-. Que de belles suppositions peut-on être tenté de faire ici à première vue! Qu'on se les épargne! Elles seraient fausses; car la statistique officielle nous fournit la proportion des mariages au chiffre total de la population

dans le milieu donné et non, comme il serait souhaitable de l'obtenir, au nombre des mariables. Or, supposez qu'il y ait dans une région beaucoup d'enfants : ils grossissent naturellement le nombre des « habitants » et diminuent d'autant la proportion des mariages. Voilà pourquoi certains départements, comme la Corse, les Pyrénées- Orientales, le Morbihan, qui sont au-dessus de la moyenne pour le nombre des naissances, sont audessous de la moyenne pour le nombre de mariages par 1.000 habitants. C'est précisément le premier de ces deux faits qui explique le second. Supposez, au contraire, que les enfants soient plus rares; la proportion des conjoints grossit d'autant. Or, il est bien connu que Paris attire à lui un grand nombre d'adultes tout formés dont il a besoin pour son industrie, pour son commerce, pour sa domesticité, pour le recrutement de ses fonctionnaires. Il peut donc mettre en avant une proportion en apparence plus forte de mariages que le pauvre département où affluent les enfants à élever et d'où sortent les jeunes gens et les jeunes filles arrivés à toute la force de l'âge. Une méthode plus rigoureuse calculant le nombre des mariages proportionnellement au nombre des mariables ferait ressortir, n'en doutons pas, une plus grande nuptialité de la population rurale1. Là, en effet, qui

1. Il y a toutefois une catégorie de mariables dont les unions paraissent plus fréquentes à Paris qu'ailleurs : c'est celle des veufs et des veuves. Proportionnellement au nombre total des mariages, la Seine a plus de veufs et de veuves se mariant ensemble que la population rurale n'en a sur les siens.

ne Ta constaté soi-même? les vieux garçons sont rares, et quiconque, revenant du régiment, reste au pays, ne tarde jamais beaucoup à s'y marier. Donc, malgré les apparences d'une statistique un peu grossière, attendons-nous à ce que l'abandon régulièrement croissant de la campagne diminue encore le nombre réel de nos mariages.

L'autre phénomène est la progression de l'aisance générale. Beaucoup se plaignent, il est vrai, de la diminution de leurs revenus. Mais le fait tient beaucoup plus à un déplacement des différentes portions de la fortune publique qu'à un affaiblissement de la fortune globale. Les tableaux du commerce national, de l'importation et de l'exportation, prouvent que notre industrie tend plutôt à élargir ses opérations, ce qui n'empêche pas que les bénéfices à en retirer ne diminuent au détriment des classes moyennes. Entre ces deux faits, jugés trop volontiers contradictoires, qu'y a-t-il? L'élévation des salaires et des avantages de toute nature accordés par les employeurs à leurs employés. Les classes populaires en bénéficient d'autant plus que le prix des objets de première nécessité n'augmente pas et que l'agriculture se plaint même de la mévente des blés comme de la mévente des vins. A coup sûr, nous touchons à un niveau que les classes ouvrières ne sauraient de longtemps dépasser sans injustice et sans imprudence; car si elles découragent autour d'elles le désir de vivre autrement qu'au jour le jour, l'ambition de s'élever, la

recherche du nouveau, l'esprit d'entreprise soutenu parle concours de capitaux acquis et, enfin, le besoin d'épargner pour constituer ou pour agrandir un patrimoine familial, elles tariront la source d'où tombe le flot capté à leur bénéfice. Mais, enfin, si menaçante que soit cette crise, il ne semble pas qu'elle ait encore éclaté. La hausse des salaires compensant, et au delà, la baisse des rentes \ le peuple français, dans son ensemble, est pour le moment2 devenu plus riche.

Est-ce une raison pour que l'institution du mariage soit plus pleinement remise en honneur et voie s'étendre le bienfait de son action sociale? C'en serait une si tous les gens raisonnaient correctement, si des données de leur calcul ils n'excluaient pas l'élément moral, si même ils savaient prévoir leur propre vieillesse. Mais cette prévoyance-là n'est pas la vertu de la majorité des hommes, car l'ordre réel dans la progression des mariages des différents groupes sociaux est exactement l'inverse de celui auquel on pourrait s'attendre. C'est dans les quartiers très pauvres que la population des grandes villes se marie le plus et dans les très riches qu'elle se marie le moins.

Ainsi l'a établi un calcul très soigné que M. Jac-

1. Elle ne la compense pas, cependant, pour le budget et pour les recettes du Trésor, ce qui, au point de vue de la vie nationale et, plus encore, à celui des exigences de la situation politique internationale, est un grave péril.

2. Il cessera de l'être, encore une fois, si la richesse se dissipe au fur et à mesure qu'elle se gagne, et si la surcharge des impôts — mal employés — décourage l'économie chez les gens sérieux.

q.ues Bertillon, chef de la statistique de la ville de Paris, a présenté au dernier congrès d'hygiène et de démographie comparée. La statistique dressée ici par M. J. Bertillon est d'autant plus intéressante et probante qu'il a eu, lui, la patience de chercher la proportion des mariages, non pas au nombre total des habitants d'un arrondissement, mais au nombre de ses mariables (hommes non mariés de plus de vingt ans; femmes non mariées de plus de quinze ans). D'autre part, en tenant compte de l'importance de la population ouvrière, du nombre des contrats de mariage, du nombre des domestiques, du prix moyen du logement par tête d'habitant, de la fréquence des maisons surpeuplées..., il classe les arrondissements en très riches, riches, très aisés, aisés, pauvres et très pauvres. Puis il constate que, en descendant des très riches aux très pauvres, le nombre des mariages annuels par 1.000 mariables, dans la période de 1880 à 1895, monte dans les proportions suivantes : 21,1 — 21,0 — 2i,5 —24,7 — 27,9 — 29,1. Il est difficile de trouver une progression plus régulière et plus démonstrative. Il est difficile aussi de contester la conclusion qui s'en dégage : dans les temps où nous vivons, la nuptialité diminue à mesure que diminue la pauvreté.

Il semble d'ailleurs en être ainsi chez toutes les grandes nations du continent européen l. A Ber-

1. Aux États-Unis, c'est surtout la population récemment immi-

lin, le même calcul fait pour la même période, avec la même méthode, a donné les mêmes résultats. Il y a seulement ces deux différences. Si les très riches Berlinois se marient encore moins que les très riches Parisiens, les très pauvres se marient considérablement plus; car l'échelle va de 20,5 (arrondissements très riches) à 44,0 (arrondissements très pauvres). Quant à l'ensemble, il donne 31,8, tandis que l'ensemble parisien reste à 25,4. A Vienne, les résultats constatés dans la période de 1891 à 1897 sont analogues, tout en se rapprochant encore plus de ceux de Berlin que de ceux de Paris. Donc, le fait est général; on le trouve hors de chez nous comme chez nous ; s'il y a une différence qui, dans la comparaison avec l'étranger, se fasse sentir à notre désavantage, il faut malheureusement la chercher dans les chiffres afférents aux classes moyennes.

Faut-il conclure que les progrès de la richesse sont faits pour raréfier les mariages? Ceux qui mettent au-dessus de tout les mœurs familiales et y voient la meilleure garantie de la prospérité nationale, en sont-ils réduits, par suite, à désirer que leur patrie s'appauvrisse? Il n'y a rien là de nécessaire en soi. D'abord, en pareille matière, les souhaits n'opèrent pas grand'chose, et voulûton les faire suivre d'une action concertée, on se

grée, c'est-à-dire non encore enrichie, qui est proliiique. La natalité a considérablement diminué dans la population proprement américaine, c'est-à-dire fixée depuis plusieurs générations. (Voy. le Journal de la Société de statistique de 1897.)

heurterait bien vite à de formidables résistances de la part des hommes et de la part des faits. Si on en est à souhaiter et à projeter, à tenter môme quelque chose, que ce soit pour faire mieux comprendre l'usage raisonnable et moral de la richesse, pour augmenter l'attrait de la vie dans le mariage et diminuer celui de la vie hors du mariage. A cela, il n'y a pas d'impossibilité insurmontable et il vaudrait la peine d'essayer.

Continuons cependant l'examen des faits. Malgré la petite amélioration de 1899 et de. 1900, la crise n'a point cessé d'affecter la quantité des mariages. Voyons si elle en a épargné la qualité!

Beaucoup de personnes se plaignent qu'on se marie plus tard et trop tard. Ils ont raison clans une certaine mesure; mais laquelle? Les mariages trop précoces ne sont à recommander à aucun point de vue; car prendre prématurément la charge de nourrir et de gouverner une famille n'est bon ni pour la santé de la jeune femme1, ni pour l'éducation des enfants, ni pour la conservation du patrimoine, ni enfin pour la correction de

1. Àrislote avait déjà recueilli sur ce point des expériences comparatives. (Voy. Politique, IV, xiv, 6.) Mais il reculait beaucoup trop, au moins pour l'homme, l'agc du mariage. S'il comptait vingt ans pour la femme, il demandait à l'homme d'attendre jusqu'à trente-sept ans.

tous les actes de la vie sociale. Je sais bien qu'on croit les mariages précoces plus favorables aux bonnes mœurs ; mais le péril n'est peut-être alors conjuré que pour reparaître plus fort dans la suite. Je n'insiste pas sur ce point de vue. Il en est un plus général qui enveloppe celui-ci et qui le dépasse. Dans mes études sur la criminalité, j'ai donné1 les conclusions d'une statistique allemande établissant que si, parmi les habitants de vingtcinq à quarante ans des deux sexes, la criminalité était deux fois et demie moins forte chez les mariés que chez les célibataires, il était loin d'en être de même dans le groupe des habitants de vingt et un à vingt-cinq ans, où, au contraire, la proportion des crimes était d'un tiers plus forte chez les mariés. Donc, il ne faut pas se plaindre que la législation ait légèrement relevé l'âge légal du mariage et que les habitudes sociales l'aient relevé un peu plus encore. Aux siècles précédents, les inconvénients étaient peut-être moindres, parce que les carrières étaient plus fixes, parce que le travail était plus vite et plus solidement encadré dans la profession paternelle et dans la corporation, parce que, enfin, la population rurale était beaucoup plus prédominante.

Mais enfin autre chose est un mariage trop précoce, autre chose un mariage tardif. Ce qui multiplie maintenant ces derniers, c'est la recherche universelle de ce qu'on appelle chez nous une

Page 1