La France criminelle, Vil
position assurée, en dehors de ce que peut fournir l'initiative individuelle. Il faut une place fixe, il faut un traitement régulier, garanti par autre chose que l'amour du travail et que la recherche ingénieuse des sources de gain. Dans nos campagnes mêmes, on voit se développer de plus en plus cette tendance qui, partie d'abord d'un sentiment très raisonnable, risque d'aboutir à un grand affaiblissement des caractères. La confiance en la Providence divine ayant singulièrement diminué, on se tourne vers la providence de l'État ou vers celle de ces puissances collectives que l'État surveille et garantit. Mainte jeune fille refuse de se marier dans la culture, parce qu'elle préfère attendre un instituteur, un employé de chemin de fer, qui ne l'oblige pas à aller se brûler le teint dans les champs, un ouvrier même qui, certain de sa paye hebdomadaire, aitvu grossir son salaire au point que le travail de la femme ne semble plus nécessaire, au moins dans les débuts. Ce que les familles apprécient surtout en ce moment même, c'est la perspective d'une retraite. Je sais bien que les vicissitudes dont a souffert l'agriculture ont un peu découragé la prévoyance de plus d'un. Aux fléaux naturels, comme l'invasion du phylloxéra, se sont ajoutées les incertitudes des lois qui changent incessamment les conditions de la fabrication, des transports, de la vente, de la concurrence surtout. Mais il v a des movenstrès divers et très inégaux de parer à ces périls. Là où le travailleur français ajoute ta l'action tout indi-
viduelle l'action collective organisant le secours mutuel, qui ne l'en loue et ne l'y encourage . . . , en dehors des factions gouvernementales qui préfèrent tenir, tout en main? Or, beaucoup de nos concitoyens font malheureusement le jeu de ces politiciens par le désir qu'ils ont de se voir assurer une retraite sans être obligés de s'imposer à euxmêmes des économies1. « Que l'État, disent-ils, règle son affaire comme il le voudra, qu'il prenne l'argent là où il est et qu'il prévoie tout pour nous, c'est sa tâche, et ce n'est pas pour autre chose que nous faisons cadeau de nos voix en temps d'élection. » De 1880 à 1890, on aimait à répéter dans une foule de publications très bien vues en haut lieu, que tout citoyen naissait débiteur de la société : c'était un moyen de le plier à toutes les exigences de cette société représentée par les pouvoirs du jour. Aujourd'hui, le mot à la mode sur les lèvres des députés et des ministres socialistes est que tout travailleur est créancier de la société. L'addition de cette nouvelle formule à la précédente signifie : c'est le gouvernement, c'est le ministère assez fort pour se maintenir au pouvoir avec vingt-cinq ou trente voix de majorité qui doit tenir les comptes du doit et de l'avoir universels, et se faire le caissier chargé de toutes les rentrées et de tous les paiements. Une pareille doctrine tue
1. J'ai cité ailleurs (France criminelle) cet aveu d'un déposant à une commission parlementaire : « Nous voulons que... les camarades... soient secourus parce qu'ils le méritent, sans être astreints à des règlements. »
à la fois l'esprit d'initiative et l'esprit de prévoyance.
Nous sommes-nous éloignés ici de la question, en apparence plus spéciale, qui nous occupe? Tant s'en faut. Avoir le lendemain assuré quand même pour dépenser tout ce qu'on a au fur et à mesure qu'on le reçoit, vivre au jour le jour sans avoir à prendre soi-même en quoi que ce soit le souci de la vieillesse, tel est l'idéal qu'on caresse et qui ne peut être actuellement réalisé que dans une fonction publique. En attendant que l'État collectiviste ait multiplié les monopoles, que le médecin, que le pharmacien, que le boulanger, que le rectificateur de l'alcool et du pétrole, soient des fonctionnaires au même titre que le -fabricant d'allumettes chimiques et que la rouleuse de cigarettes, il faut se presser aux abords des emplois existants, lesquels sont bien encombrés. Tel est le calcul qui retarde plus d'un mariage, comme il retire plus d'une paire de bras à l'agriculture, au commerce, aux entreprises lointaines et à la colonisation (une des bêtes noires du socialisme).
Cet ajournement du mariage légitime et tous
les maux qui en découlent se font terriblement
sentir en certaines colonnes des statistiques dont
il faut bien que nous parlions. Comparons le
mouvement des naissances légitimes et celui des
naissances naturelles au cours du dix-neuvième
siècle. Malgré l'accroissement — trop lent, mais
enfin réel — de la population, montée de 27 à
38 millions, les premières ont décru. On encomp-
tait 862.000 en 1800. Nous les voyons arriver à 920.000 en 1820, à 931.000 en 1867. Puis, dans les dernières années de ce siècle que nous venons de clore, elles oscillent entre 760.000 et 773.000. Les naissances naturelles, au contraire, n'ont guère cessé d'augmenter. On en signalait 41.000 en 1800; en 1899, elles ont atteint le chiffre de 75.000.
Ceci est assurément un indice d'immoralité, parce que c'est l'effet d'un grand désordre dans les mœurs; mais c'est aussi une cause de faits non moins graves. Que deviennent la plupart de ces enfants? Ouvrons Y Annuaire statistique de 1900 et cherchons-y les tableaux rétrospectifs de l'Assistance publique; nous y lirons que, depuis 1871, le nombre des enfants assistés a passé successivement, pour Paris, de 16.723 à 30.182 et, pour les départements, de 47.827 à 77.805. Encore faut-il, en face de ces chiffres qui donnent le nombre des admissions, placer les chiffres des demandes (car toutes n'ont pas été accueillies). Or, d'après le Compte moral de 1900, donné par le Bulletin municipal, voici la progression qu'ont subie les demandes à examiner par le service de l'Hôtel de Ville :
En 1895 29.500
En 1896 34.953
En 1897 43.765
En 1898 49.767
En 1899. . 50.388
En 1900 52.703
Je sais bien que, par malheur, le total est de plus en pins grossi par des parents légalement mariés qui veulent se débarrasser de leurs enfants (c'est là un point sur lequel je reviendrai). Mais, en attendant, je demande ce que deviennent les enfants illégitimes ainsi abandonnés dès leur naissance et ce que deviennent surtout ceux dont les parents ont tenté en vain de rejeter le fardeau. Quelle que soit, pour les premiers, l'aide fournie parle dévouement des familles rurales où l'union véritable atténue par de si touchantes adoptions les fléaux de la fausse union, peut-on être étonné de voir grandir le nombre des suicides d'enfants mineurs { et de voir s'accroitre également la criminalité juvénile? N'est-il pas évident enfin que les retards prolongés et la raréfaction des mariages équivalent bien cette fois à une calamité nationale ?
Si Ton se marie moins et plus tard, se mariet-on avec plus d'attention, de réflexion et de maturité?
Répondons d'abord que les conditions actuelles de la vie ne s'y prêtent guère. De plus en plus, on sort de chez soi, on va où l'on est appelé par l'offre d'une place à prendre, par l'occasion d'une étude à acheter, et surtout — depuis l'accroisse-
1. Voy. notre étude sur les Suicides déjeunes dans le Correspondant du 10 avril 1898.
ment si considérable du nombre des fonctionnaires civils ou militaires — par les nécessités de l'avancement. Ajoutez les hasards des voyages, des séjours aux villes d'eaux et aux bains de mer, les rencontres qui s'y font, les pièges qui y sont tendus — et quelquefois inconsciemment — par la respectabilité apparente, réelle même, d'une famille ignorante de la conduite de ses fils et de ses suites.
Prenez une ville quelconque et voyez-y les jeunes filles en âge de se marier. Où sont la plupart des jeunes gens avec qui elles ont joué quand elles étaient petites et dont les parents connaissent les familles? Ils font danser d'autres jeunes filles à cent lieues de là, car ils sont au loin dans l'attente d'un parquet plus occupé, d'une garnison plus rapprochée de Paris ou de celle que leur assignera leur passage à un grade supérieur : ils sont en pourparlers pour l'achat d'une charge là où on leur en a signalé une qui par hasard est vacante et pas trop demandée. Qu'ont-elles pour les remplacer? Des jeunes gens venus de partout, dont le passé leur est inconnu, dont le caractère ne l'est pas moins. L'un d'eux plaît-il par son extérieur et par le peu qu'on a soupçonné de lui dans des conversations superficielles? La jeune fille mise au courant, flattée d'être demandée avant ses compagnes ou désireuse de ne point passer la dernière, manifeste-t-elle ce qu'elle croit être une préférence? alors on mène de front deux choses qui devraient être séparées et
ne venir que l'une après l'autre : des entrevues et une enquête. Le plus souvent celle-ci est conduite avec le désir de ne rien voir que de favorable et avec un certain art de s'aveugler. Qui n'a été exposé à cette aventure, d'être interrogé avec la prière tout à fait instante de dire toute la vérité, de la dire et de se voir aussitôt reprocher sa sincérité..., le tout souvent à la vapeur... et avec l'aide de l'électricité? Ceux à qui pareil accident est arrivé deviennent, hélas! trop prudents et ne disent plus aux gens que ce que ceux-ci ont l'air de vouloir qu'on leur dise. Une famille constate subitement que les vacances vont arriver, qu'on va être absent de Paris pendant trois ou quatre mois, et qu'on n'a en vue aucun parti. Encore une année de perdue! Vite, on s'adresse à qui on peut, à une ancienne maîtresse de français ou de piano, à une religieuse, etc. Celle-ci consulte ses listes, trouve un nom, va voir les parents ou les fait venir, ménage une entrevue. Là, chacun abat ses cartes, comme au jeu de piquet. « J'ai tant à donner maintenant, tant plus tard. » Cela peut aller; soit! Reste à savoir si les jeunes gens « se conviennent ». Eh bien, on se rencontrera tel jour dans la chapelle des Dominicains, à moins que ce ne soit au concours hippique/ et le lendemain l'une des deux familles demandera à l'autre très instamment une réponse ferme, car on veut être fixé avant de partir pour la campagne. Cela se passe, suivant l'expression consacrée, dans le meilleur monde.
Une mère de famille est aux eaux. Elle se lie avec une clame de province qui lui inspire tout de suite la plus grande confiance, qui personnellement la mérite et qui de plus a pour frère un vénérable ecclésiastique. Le frère et la sœur ont à Paris un neveu qui a dans la librairie une situation très belle : il s'y fait 15.000 francs par an. On veut le marier, on le montre, il ne déplaît pas, et son patron, donne sur lui les renseignements les meilleurs. L'affaire allait sans doute se conclure quand le hasard, provoqué par les recherches d'un ami, fait découvrir ceci : le prétendant est secrétaire d'un libraire enrichi surtout par un commerce secret de publications pornographiques; c'est ce secrétaire qu'un traité régulièrement signé rend responsable devant la justice, et il a été déjà, de ce fait, condamné à un certain nombre de mois de prison. L'ami s'étonne devant le patron. Celui-ci, un homme des plus cossus, lui dit avec la plus parfaite désinvolture qu'il a jugé inutile de rien en dire jusque-là, attendu que la prison n'avait pas été faite. Un peu plus tard, la jeune fille est demandée ailleurs. Le même ami signale un grand péril dont il a été dûment averti; mais l'optimisme d'un parent, séduit par de belles apparences, fait passer outre; et au bout de quelques années, la jeune femme meurt de chagrin.
Est-ce par suite de cette difficulté à connaître exactement et de longue date les partis qui se présentent, qu'on parle çà et là de précautions
inusitées? Vers la fin de 1901, la plupart desjournaux publiaient la note suivante :
« Une femme prudente est M110 H., de Bordeaux. Il y a deux mois, elle était demandée en mariage par un nommé P. Elle acceptait, mais demandait au fiancé de produire son casier judiciaire. Celuici venait le chercher à Paris; mais comme il avait été condamné (par défaut) à cinq ans de prison pour escroquerie, il était arrêté. Bien entendu, le mariage était manqué. P., cependant, faisait opposition, et la peine était réduite à dix-huit mois de prison. »
11 y a dans cette note plus d'un détail qui fait rêver. Cette jeune fille « prudente » ne demande pas le casier avant de dire si elle accepte ou non : elle accepte d'abord et demande le casier ensuite! Quant au jeune homme qui devait bien connaître, au moins en gros, son propre cas, il ne lui vient pas à l'idée qu'il. n'a qu'à disparaître sous un prétexte quelconque : il espère s'en tirer, abusé qu'il est par plus d'un exemple.
Ce fait bizarre peut encore être exceptionnel. Ce qui lui vaut cependant quelque attention, c'est qu'il a été révélé au public au moment même où celui-ci venait d'être vivement occupé de la thèse de M. Brieux. Comme on consulte les notaires des deux familles et que même on les met en présence pour discuter les intérêts financiers, il faudrait, suivant l'auteur du Théâtre libre, faire venir les deux médecins pour les entendre ratiociner sur les constitutions des deux fiancés. Je me contente-
rai d'ajouter : pour établir l'honnêteté d'un prétendant et lui accorder sa confiance, il y a, j'imagine, bien autre chose à lui demander qu'un casier judiciaire vide, et la demoiselle de Bordeaux, dont on a vanté la prudence, se contentait, certes, de bien peu de chose. Ne peut-on en dire autant du casier médical en question? Un père soucieux de ses devoirs sait appuyer son jugement sur d'autres bases, et de manière que le reste lui soit donné par surcroit.
Ce qu'il faut malheureusement retenir de plus sérieux de ces bruyantes polémiques, c'est que, dans une conception matérialiste du mariage, on abaisse de plus en plus le niveau de la moralité à espérer d'un fiancé, comme on abaisse celui de la probité à exiger d'un négociant que n'effraie plus le vieux spectre de la faillite.
Il serait surprenant que des mariages ainsi conclus fussent des mariages heureux. Je n'essaierai pas ici de donner une de ces peintures où l'on peut toujours croire que la fantaisie du pessimisme a plus de place que la vérité réelle. Consultons les faits. Il en est deux qui permettent de juger sûrement le mariage contemporain : c'est la diminution des naissances et la multiplication des divorces.
On sait quel est le critérium que Jean-Jacques
Rousseau ! donne de la bonté d'un gouvernement ou d'un régime politique : c'est l'accroissement de la population. « Pour moi, dit-il, je m'étonne toujours qu'on méconnaisse un signe aussi simple et qu'on ait la mauvaise foi de n'en pas convenir. Quelle est la fin de l'association politique? C'est la conservation et la prospérité de ses membres. Et quel est le signe le plus sûr qu'ils se conservent et qu'ils prospèrent? C'est leur nombre et leur population. N'allez donc pas chercher ailleurs ce signe si disputé. Toute chose d'ailleurs égale, le gouvernement sous lequel, sans moyens étrangers, sans naturalisations, sans colonies 2, les citoyens peuplent et se multiplient davantage, est infailliblement le meilleur. Celui sous lequel un peuple diminue et dépérit est le pire. »
Faut -il appliquer le même critérium à la prospérité des ménages et à la bonne harmonie des familles? En règle générale, évidemment oui; et je ne crois pas nécessaire d'en développer ici toutes les raisons. Le grand nombre d'enfants crée sans doute plus d'un sujet de contestation, plus d'une difficulté, plus d'une angoisse et plus d'une douleur; maisle tout rapproche finalement le père et la mère et les lie indissolublement l'un à l'autre. Les plaisirs du monde, même goûtés en com-