John Millar, ami d'Adam Smith
fluence de l'affection naturelle les induira d'ordinaire à s'assister réciproquement pour l'élever. Ils devront ainsi vivre ensemble pour agir de concert, unir leur travail et leur industrie pour soigner leur rejeton. La longueur de l'éducation nécessaire à l'élevage de l'espèce humaine donnera sans doute aux parents un nouveau gage de leur commerce avant qu'ils soient libres d'abandonner le premier; et leur affection s'étendant de l'un à l'autre objet, leur union se prolongera d'autant, jusqu'à ce que la mère cesse d'être féconde. Même après cette époque, ils inclineront naturellement à continuer une communauté d'existence dont ils auront une si longue habitude, surtout si, vivant à la tète d'une nombreuse famille, ils jouissent d'une aisance, d'un respect, d'une sécurité qui leur feraient autrement défaut, et s'ils peuvent attendre de leur postérité, dans la vieillesse, une protection contre les maladies et les infirmités qui les rendraient incapables de se suffire à euxmêmes. »
La crise de la natalité fait donc partie, semblet-il, de la crise du mariage ; ou, si l'on préfère dire qu'elle s'y ajoute, on reconnaîtra qu'elles s'aggravent l'une l'autre. Des personnes bien informées me signalent un arrondissement de la région lyonnaise où, il y a vingt et quelques années, l'excédent des naissances sur les décès était d'environ 800. De là, une augmentation dans les mariages qui s'accroissent, en effet, dans ces milieux, à mesure que ces garçons et ces filles arri-
vent à l'âge nubile; mais, malgré cette augmentation des mariages, voici que la natalité diminue au point que l'excédent des naissances sur les décès n'y est plus maintenant que de 120. Donc, les mariages y diminueront forcément, et si la natalité continue à s'y restreindre progressivement, c'est à la véritable dépopulation qu'on marchera.
Nous ne pouvons non plus nous étonner que le divorce constitue comme un aboutissement de cette double crise. La présence des enfants n'empêche pas toujours le divorce, hélas ! Mais on voit d'abord que la proportion des conjoints ayant des enfants est beaucoup plus considérable chez ceux qui se contentent de demander la séparation de corps; la différence est presque du simple au double. Dans les instances en divorce, c'est le contraire. Parmi les époux qui les présentent, ceux qui n'ont pas d'enfants sont les plus nombreux *.
On allègue à la vérité, en ce moment même, que le nombre des divorces diminue. Déjà des publicistes considérables, mais un peu trop friands de thèmes nouveaux, parlent de la faillite du divorce, du krach du divorce; et ils trouvent à ce fait, est- il besoin de le dire, des explications au choix, toutes plus ingénieuses les unes que les autres. « C'a été, s'écrie l'un d'entre eux, et non le moindre, une mode comme la crinoline, maintenant c'est fini. » Dieu les entende! Mais c'est aller
1. Pas de beaucoup, il est vrai. Ils donnent, je crois, 51 pour 100, mais il resterait à voir quelle est chez les 49 autres le nombre des enfants. Je n'ai point trouvé cette statistique.
un peu vite; il faudrait que messieurs les critiques, fussent-ils de l'Académie française, voulussent bien se résigner à compter avec les finesses de la statistique. Or, voici comment elles ont de quoi refroidir cet optimisme de circonstance.
Pour divorcer, il faut d'abord avoir été marié. J'espère que réminent critique théâtral, qui s'appelle M. Faguet, ne me marchandera point ce « postulat ». Si donc le nombre des mariages baisse beaucoup à un moment donné, quoi de surprenant que, peu après, les divorces baissent également? Que le nombre absolu des divorces ait décru en 1898 et 1899, le fait est certain. Mais nous savons que le maximum des divorces se prononce entre des époux ayant de cinq à dix- ans de mariage *, Eh bien! remontons de cinq à dix ans en arrière de ces deux années dont on s'empresse tant de se féliciter : et nous trouverons que le nombre des mariages y avait été fort réduit. Ainsi, en 1890, il s'est célébré 31 .000 mariages de moins qu'en 1875. Quoi d'étonnant dès lors si, huit ans après cette raréfaction de conjoints, il y ait eu raréfaction correspondante de divorcés? Le contraire eût été, en vérité, trop alarmant. On s'approchera beaucoup plus de la vérité 2, en s'en
1. Il y a donc un peu d'exagération dans ce propos d'un des personnages de M. Hervieu : « Oh! en mariage, il n'y a que les quinze premières années qui coûtent... » >
2. Sans l'atteindre toutefois complètement; car ce n'est pas du nombre des mariages de la même année qu'on rapproche le plus utilement le nombre des divorces.
tenant à ce passage du rapport sur la justice civile adressé au garde des sceaux en 1900 et portant sur Tannée 1898. « En prenant, y lit-on, pour terme de comparaison le nombre des mariages célébrés, qui a été pour la France de 287.179 en 1898, et en rapprochant de ce chiffre les 8.100 divorces prononcés 4, on obtient une proportion de 28 mariages dissous pour 1.000 mariages célébrés. Ce chiffre proportionnel, qui a presque doublé depuis dix ans P est la résultante de proportions qui vont de 1 dans la Lozère, à 75 pour 1.000 dans la Seine. »
Donc, ne disons pas que les chiffres actuels du divorce sont de nature, comme on l'a écrit, à « faire la joie des moralistes ». Les moralistes ont le devoir d'être un peu plus difficiles que cela. Le nombre des mariages s'est accru en 1899 et 1900, voilà qui est très bien ; si, dans cinq, six, sept ans d'ici, nous voyons que ces mariages ont généralement bien réussi et que le nombre des divorces persiste à diminuer, alors il nous sera permis de chanter victoire. Il est à craindre que ce ne soit pas le cas en ce moment.
Non, ce n'est pas le cas, à une heure où l'on entend proclamer le divorce « institution fondamentale » de la République. Ce n'est pas le cas à une heure où l'on enregistre si bruyamment les divorces de personnages ayant le privilège d'occuper l'attention publique, maires socialistes de nos grandes villes, ducs ou grands-ducs d'Al-