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Voy. son livre : Le Mariage civil et le divorce

En arriverons-nous à un état tel qu'il arrache enfin de pareils cris à nos législateurs? Ce qui est certain, c'est que Ton trouve encore, çà et là, des magistrats assez courageux pour dénoncer les abus et pour faire voir où ils conduisent. Ceux-là nous montrent d'abord comment, dans le corps auquel ils appartiennent, la jurisprudence a tellement élargi les conditions du divorce qu'elle fait à chaque instant bon accueil à des cas formellement exclus par le législateur. Ils nous montrent aussi les ruses de la passion corrompue et de la rouerie mondaine (ou demi-mondaine) réussissant à tromper cette jurisprudence, pourtant si facile, et à obtenir d'elle encore plus de divorces qu'il n'eût paru possible de lui en demander. Écoutons, en effet, ce distingué représentant du parquet de la Seine, nous parlant de la façon dont naissent les fraudes pour franchir les limites mêmes posées par la loi. « On a vu, dit-il, des adultères provoqués ou simulés. Nous avons su, dans un procès plaidé devant nous, que Ton tient, à Paris, des filles à la disposition des épouses pour inciter le mari à la violation du devoir conjugal. On a aussi organisé, avec l'aide des agences, des comédies où des adultères simulés procurent aux conjoints les moyens de divorcer. Il suffit encore à la femme, de concert avec son mari, de déserter le domicile conjugal et de refuser de répondre à la sommation de le réintégrer, pour que l'époux puisse obtenir la

rupture du lien matrimonial. Cela s'appelle, dans

le langage de la loi, une injure grave, et le divorce est prononcé, parce que, au lieu de s'en tenir à la notion exacte et étroite de l'injure, la jurisprudence a pris cette expression dans un sens très vague et très général, et elle en est arrivée à accorder le divorce pour des causes non prévues et qui ont même été formellement exclues dans les débats du Parlement. Les magistrats étaient emportés par le courant. Devenus les complices inconscients de fraudes qui leur échappaient, ils ouvrirent plus largement les barrières qu'ils devaient fermer. Cela conduit fatalement au divorce par consentement mutuel. Il existait autrefois légalement, mais entouré d'un ensemble de garanties. Aujourd'hui, il est prohibé par la loi, mais il s'exerce en fait et il n'a d'autre règle que l'arbitraire des époux1. »

L'arbitraire, en effet, c'est-à-dire le bon plaisir et le refus de s'accommoder du joug aussitôt qu'on ne le trouve plus à sa fantaisie, comment le principe posé par le divorce ne le provoquerait-il pas? — « Vous me reprochez, dira l'un des deux époux, d'avoir repris trop tôt ma liberté ? Qu'importe, du moment où je vous prie de vouloir bien reprendre la vôtre? Pourquoi donc tant se gêner, puisque mon tort même justifie ma proposition et prouve que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre ?» — Si celui auquel on sert ce beau raisonnement ne l'accepte pas tout de suite, reste

l.M. Morizot-Thibaut, travail déjà cité.

à lui rendre la vie assez dure pour faire plier sa résistance. Que si enfin l'épouse ainsi martyrisée veut à tout prix faire respecter, autant qu'il dépend d'elle, l'indissolubilité du lien conjugal, il faudra qu'elle prenne sur elle de renoncer même à demander la séparation; trois ans plus tard, en effet, la séparation serait transformée d'office en divorce.

On cite des femmes qui pour ne passe laisser entraîner jusque-là malgré elles ont pris le parti de tout supporter. Mais combien n'auront pas cet héroïsme! Combien se diront : « Après tout, ce n'est pas moi qui l'ai voulu ; pourvu que je n'use pas de ma liberté en me remariant, n'ai-je pas ma conscience pour moi et ne suis-je pasen règle avec la religion..., sagement entendue? » Puis, le divorce une fois prononcé par le tribunal civil, on assiège le tribunal ecclésiastique qui fonctionne à l'archevêché et qui, depuis dix ans, a dû multiplier ses séances au point de les rendre quasi quotidiennes. Afin de pouvoir se remarier religieusement, on lui demandera de prononcer rétrospectivement la nullité originaire du mariage déjà rompu par la loi. On approfondira le droit canon pour bien se pénétrer des empêchements dirimants. On prétendra qu'on a eu son consentement forcé par une mère impérieuse, par un père tyran, ou égaré par des renseignements faux; on découvrira qu'on avait changé de paroisse et que, s'étant un peu trop pressé, on n'a pas été marié correctement par son propre curé, selon les près-

criptions du concile de Trente. On alléguera bien d'autres choses que les ecclésiastiques assaillis par tous ces sophismes voudraient, au moins, n'entendre qu'en latin... Si on n'obtient pas gain de cause, que fait-on? J'en connais qui ont cru tourner la loi religieuse elle-même en s'en allant, après le mariage à la mairie, entendre une messe basse, comme ce radical qui, esclave de son parti, avait publiquement réclamé un enterrement civil, mais avait en même temps prié sa femme de lui faire faire un service secret à l'église. Ainsi sous la pression d'un faux principe une fois posé, l'on va peu à peu aux capitulations de conscience les plus tristes en même temps que les plus ridicules. La réaction qui fait plus que de se dessiner dans les groupes sérieux et honnêtes de notre société persistera-t-elle et fînira-t-elle par discréditer la loi du divorce? Est-ce elle qui l'emportera? Ou sera-ce la logique de la passion qui, après être descendue du divorce conditionné au divorce par consentement mutuel, tombera au divorce par simple signification individuelle, à la répudiation facultative et enfin à l'union libre? C'est là, semble-t-il, une alternative qui n'est pas loin de se poser devant nous.

Comment ceux qui agissent le plus fortement sur l'opinion mondaine nous poussent-ils à la ré-

soudre? Nous ne pouvons faire autrement que de parler ici des prétendus plaidoyers que le théâtre tout à fait contemporain a fait entendre en faveur, dit-on, du divorce.

On prend un peu tout ce que Ton veut dans une comédie, et l'on ne fait, en un sens, qu'imiter l'auteur qui, lui aussi, sans que rien le gênât, y a mis tout ce qu'il a voulu. La preuve en est qu'au lendemain de pièces comme les Tenailles ou la Loi de l'homme, les critiques se divisent généralement en trois groupes. Le premier trouve que c'est une thèse plus ou moins démonstrative pour le divorce. Le second prétend que c'est plutôt une thèse contre le divorce. Le troisième, enfin, estime que ce n'est à aucun degré une thèse quelconque, si ce n'est en faveur de cette idée, très vieille, mais toujours faite pour exercer le talent1 d'un auteur dramatique, à savoir que les gens sans bon sens et qui reculent devant le devoir se surprennent souvent dans une impasse d'où il leur est très difficile de sortir à leur honneur.

Mais depuis quand le malheur qu'on s'est infligé à soi-même, et, je dirai plus, depuis quand la résolution où l'on est de ne pas affronter les grandes difficultés qui, comme le disait très bien un savant professeur 2, ne sont autre chose que

1. Certes, M. Hervieu en a beaucoup. Sa Course du flambeau est une pièce remarquable, un peu triste pour le gros du public, mais où tout sort bien des entrailles de la nature..., de la nature abandonnée à elle-même, il est vrai, et sans le redressement des habitudes religieuses.

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