M. R. Saleilles, au congrès d'Économie sociale de 190t
les grands devoirs, depuis quand tout cela créet-il des droits, des droits contre autrui, des droits contre la société, des droits contre les enfants qu'on a eus ou qu'on peut avoir, des droits enfin contre l'ordre de choses institué par Dieu luimême? Vouloir établir un droit là où il n'y en a pas, c'est se condamner à des combinaisons arbitraires et qui ne sont pas toutes bien cohérentes. On y a cependant beau jeu, en apparence, puisque l'on compose à volonté les personnages qu'on met en conflit. M. Fergan, dans les Tenailles, est un homme qui a toujours raison ; et, à ce titre, il est insupportable à sa femme qui, au début de la comédie, ne paraît pas avoir contre lui d'autre grief. A la fin, elle en a d'autres. Elle a surtout — ce qui est terrible — le souvenir de ce qu'elle a fait contre lui, le souvenir du crime qu'elle a commis et qu'avec la logique de la passion, elle lui reproche à lui, au lieu de se le reprocher à elle et à son complice. Un crime? dira-t-on. Mais oui, et à son propre point de vue, puisque ayant proclamé que le fait d'appartenir à un homme qu'on n'aime pas est un attentat contre l'amour, contre la nature, contre l'indépendance et la dignité de la personne féminine, elle commet spontanément, librement et très résolument cet attentat pour couvrir les conséquences d'un acte qu'elle tient à cacher. Mais alors il faut rendre le mari odieux. Oh ! les moyens ne manquent pas, puisqu'on peut lui prêter tout ce que l'on veut. Ici, cependant, l'auteur nous place dans un inonde
élégant, où les sévices et les injures tirent surtout leur gravité de la délicatesse convenue de ces riches personnages. Ce mari continue donc à avoir trop raison; car pour mettre en pension l'enfant dont il ne connaît point encore l'origine, il fait valoir des motifs tout à fait sérieux. Gela ne suffit pas : il faut lui prêter une grossièreté. 11 dira donc à la mère — et ce mot mettra le feu aux poudres — qu'elle ira voir son fils au collège... toutes les fois que l'état des chevaux le permettra. Ineplie gratuite et même invraisemblable1 dans la bouche d'un homme capable de dire d'une manière assez touchante qu'il ne saurait haïr un enfant et qu'il aura déjà bien assez de peine à cesser de l'aimer.
En réalité, ce que l'auteur a voulu prouver, lui seul le sait peut-être. Ce qu'il y a d'inquiétant, c'est qu'une si grande partie du public ait pu voir ici une démonstration contre le mariage. Seraitil donc si difficile de manier à sa fantaisie les tenailles de l'amour libre et d'inventer des cas où des malheureux seraient pris entre deux pinces, soit qu'ils rompent, soit qu'ils ne rompent pas ce
1. Je ne relève pas une autre invraisemblance. Si la femme refuse à son tour le divorce à son mari, et croit le lui rendre impossible, c'est parce qu'elle le défie de faire connaître publiquement le motif à alléguer. Hélas! M. Hervieu retarde déjà. Est-ce que nous n'avons pas vu depuis lors des gens de la plus haute volée, des « princes », si je ne me trompe, faire à leur femme tous les reproches imaginables... par les soins de l'Agence Havas?
que, avec des métaphores équivalentes, on a si souvent appelé une chaîne ou un boulet?
Au fond, tenons-nous-en à ces paroles d'un personnage du même auteur en une autre pièce où il a également accumulé bien des invraisemblances et bien des contradictions 1 : « Pensez à la quantité formidable de poisons pour le corps et pour l'âme qui, depuis un siècle, a été bue, inhalée, fumée, injectée sous la peau par une race voulant désormais sentir des voluptés tout le temps et partout. » Eh bien, oui, pensons à cela, et ne nous étonnons plus de ce qui arrive; mais ne transformons pas en l'exercice d'un droit l'exaspération de cet esprit de volupté qui veut toujours des excitants nouveaux et plus vifs, en dépit de toute règle et de tout bon sens.
Arrivons donc aux théories qui, avec la prétention de s'appuyer sur des faits et non sur des fictions, prêchent de plus en plus ouvertement la substitution de l'amour libre au mariage légitime. Ici sont en présence deux groupes qui pourraient bien aboutir au même résultat destructif, mais par les arguments différents, et surtout avec l'illusion de poursuivre des fins très différentes; ce sont les féministes 2 et les socialistes. Les unes et les au-
1. Celles-ci, entre autres : une femme, donnée d'ailleurs comme ayant des sentiments délicats, prend à brûle-pourpoint pour confident le commissaire de police et lui demande une consultation. C'était nécessaire pour rendre la suite inévitable et amener des situations.
2. Je dis : les féministes, en général, parce que je pense à celles qui font le plus de bruit; mais je n'ignore pas qu'il y a
très sont pour beaucoup dans la crise actuelle du mariage, et nous ne saurions faire le silence sur leurs polémiques respectives.
Constatons d'abord que féministes et socialistes s'entendent beaucoup moins qu'on ne pourrait le croire. La plupart des socialistes se placent en effet à deux points de vue, l'un théorique, l'autre pratique, que la majorité des féministes est très loin d'admettre.
On sait que les socialistes contemporains aiment beaucoup à se donner le masque de la <( science ». Mais il est clair que la science à laquelle ils demandent de leur en prêter un, ne peut être que la science matérialiste, celle qui ne connaît que les lois naturelles, celle qui assimile trop volontiers les désirs de l'homme aux instincts purement physiques, parle à tout propos d'évolution, mais en exclut toute finalité, par conséquent toute direction spirituelle, et qui, enfin, permet de hâter cette évolution avec la propagande par le fait. Or, lisez ces lignes extraites d'un article inséré dans la Revue socialiste de mai 1900. Elles ne sont point de nature à flatter
un féminisme raisonnable et dont beaucoup de réclamations méritent d'être appuyées.
les féministes, même celles de la Fronde qui affectent tant d'être en coquetterie avec le parti.
« Pour médire du féminisme, écrit le collaborateur de la revue, l'heure semble étrangement choisie; car non seulement il avance à pas de géant, mais encore il semble justifié par des succès apparents.
« Nous n'irons point contre ces apparences. Nous n'attaquerons pas directement le féminisme, nous l'examinerons seulement du point de vue scientifique : ce sera peut-être en saper les fondements et le ruiner en sous-œuvre.
« En tous cas, ce sera l'occasion de faire une remarque singulière, à savoir que le féminisme, auquel aboutit un siècle scientifique, réclamé au nom de la science, ne peut se justifier devant elle et se révèle en contradiction avec toutes les conclusions que cette même science est arrivée à établir.
« La critique scientifique du féminisme en est la condamnation.
« Quel est, en effet, le mot d'ordre du féminisme? Toutes les revendications sont faites au nom de l'égalité : la femme se déclare et se veut l'égale de l'homme. Qu'elle le puisse être, ce n'est pas ce que nous voulons nier; mais autre chose est de rechercher le sens de cette égalité, si elle est conforme à la loi d'évolution, si, par conséquent, elle constitue le progrès auquel on doit tendre, ou si elle n'est pas plutôt un retour en arrière vers une forme ancestrale, c'est-à-
dire un symptôme infaillible de décadence.
Voilà des paroles assez dures. L'auteur de l'article s'efforce de les justifier en rappelant que, d'après la sociologie contemporaine, la division du travail est la condition de tout perfectionnement, que la différenciation marche de front avec la civilisation; en conséquence, que le degré de culture auquel nous sommes arrivés impose à la femme, non pas de ressembler de plus en plus à l'homme, mais au contraire d'en différer de plus en plus. Non seulement cette loi permet à la femme d'être plus femme à côté de l'homme plus homme, mais elle le lui impose; sinon, il y aura « rétrogradation ». Voilà qui est net.
Moins nette et surtout moins juste est la tactique pratique des socialistes. Les féministes réclament pour elles la liberté du travail et veulent qu'à travail égal on leur assure un salaire égal. Les socialistes voient là une concurrence par trop gênante pour leurs prétentions à une élévation croissante de leurs salaires; sous prétexte de ménager les forces débiles de la femme, ils réglementent à outrance, ils restreignent le plus qu'ils peuvent l'emploi qu'il lui plairait d'en faire.
Les féministes réclament le droit de vote. Elles s'appuient en cela sur quelques traditions de l'ancien régime et sur les sympathies — compromettantes par le temps qui court — d'hommes qui ne comprennent pas, par exemple, comment une veuve, continuant et quelquefois restaurant l'industrie de son mari, payant les dettes qu'il a
laissées, élevant ses enfants, n'ait le droit de voter nulle part, alors que tels de ces ouvriers nomades, qui exigent d'elle du travail quand elle n'en a pas, qui menacent de la quitter dès qu'elle en a, qui veulent rejeter sur elle, en ce qui les concerne, tout le fardeau des lois votées ou à voter sur les accidents ou sur les retraites, ont la plénitude du droit de suffrage à tous les degrés. Or, que disent ici les socialistes? Que l'octroi du droit de vote aux femmes serait tout à fait prématuré, parce qu'il serait une arme dangereuse entre des mains « cléricales ». Mieux vaut patienter jusqu'à ce que la société se soit définitivement transformée selon les idées et les vœux des socialistes.
En attendant (nous revenons ici à notre sujet, si tant est que nous nous en soyons écartés), qu'est-ce que le socialisme offre à la femme? Sur ce point, le parti se divise.
Les uns, qui croient parler au nom de la physiologie, de l'ethnologie et de la théorie de l'évolution, veulent que les unions entre tels hommes et telles femmes, hien choisis, dépendent d'inspecteurs brevetés. Dès lors, à celles qui se réclameront du droit à des préférences fixes ou successives, on opposera également le droit de la collectivité, seule juge des harmonies nécessaires. Devant les besoins de la race tout entière, « les préjugés doivent plier, tous les intérêts égoïstes doivent fléchir ». Pour les gens qui écrivent ces choses, la femme pourra toujours émettre des vœux: mais la réalisation sociale en dépendra de
ceux qui commanderont « par délégation du peuple ».
D'autres sont plus logiques. Ils offrent à la femme l'union absolument libre qui, selon l'expression de Bebel, la fera « maîtresse de son sort ». En réalité, ce serait plutôt l'homme qui deviendrait ainsi maître absolu, irresponsable, du sien propre. Car je ne crois pas qu'on ait encore réussi à démontrer que la femme devenue seule « maîtresse de son sort » n'était pas surtout un être abandonné seul à une double tâche. Je sais bien qu'un catéchisme socialiste prophétise le jour où la femme « n'aura plus à soigner ses petits enfants » ; mais je crois que de toute façon ce jour est encore loin. M. Berthelot lui-même-, dût-il vivre plusieurs siècles, aurait de la peine à trouver, dans les petites tablettes chimiques qu'il rêve, le moyen de faire vivre et de faire grandir les enfants en dehors des soins maternels. Que reste-t-il donc de cette théorie de la femme « maîtresse de son sort »? Il en reste, pour l'homme, la liberté de la- débauche et, pour l'immense majorité des femmes, la vie d'abandon, d'aventure et finalement de misère, au physique et au moral.
Ces pièges grossiers, bien des femmes les voient et les fuient. Il est, en etfet, un féminisme très légitime et très raisonnable qui n'est qu'une suite de ce que l'humanisme avait d'excellent. Il tend à rapprocher de plus en plus la femme de la plénitude de la vie, tant de la vie qui lui est commune avec l'homme, que de la vie qui lui est
propre et que sa destination irrécusable lui assigne. La division du travail dont parle — non sans vérité — l'écrivain de la Revue socialiste, est un fait inévitable et bienfaisant, mais à certaines conditions. Il faut que chacun des deux s'intéresse à la tâche de l'autre et que tous deux augmentent la valeur de leur contribution personnelle par une intelligence assez claire , par un amour assez cordial de l'œuvre commune. A ce point de vue, la femme a le droit de réclamer pour ses facultés propres le droit de les cultiver et la reconnaissance effective de tout ce qu'elles valent pour le bien collectif de l'humanité. Là où les féministes ont tort, c'est quand elles versent dans l'ornière où les attend, où les garde, où les déforme le pédantisme, avec la routine des examens et des programmes, des carrières et des fonctions; où elles ont plus tort encore, c'est quand elles s'imaginent que la conception chrétienne du mariage est un obstacle au parfait développement de leur intelligence et à la jouissance aussi large que possible de leur liberté j.
1. J'écarte les puérilités qui sont cependant des symptômes fâcheux, même au point de vue intellectuel; par exemple cette question mise « au concours » par un journal féministe : « La Heur d'oranger est-elle un symbole dans toute l'Europe occidentale? Le féminisme ne devrait-il pas protester contre l'usage, pour les mariées, de la couronne et de la toilette « d'innocence »? N'est-ce pas à la fois inconvenant et ridicule? » — Je ne crois pas que la tentative ait réussi, pas plus que celle qu'a faite, en un certain monde, la mariée qui s'avança seule, sans avoir pris le bras de personne.
En quoi donc le mariage et la maternité et la conduite d'une maison et d'une famille développent-ils moins l'intelligence que des études conduisant à un diplôme quelconque? Élever ses propres enfants est plus difficile que d'instruire ceux des autres; car avec ses propres enfants, il ne s'agit pas d'une tâche limitée et qui devient bien aisément routinière et automatique : il s'agit d'une tâche complète dans laquelle absolument rien ne peut être impunément oublié, où les difficultés se renouvellent sans cesse avec le progrès des années, avec les changements, tantôt lents et difficiles à percevoir, tantôt brusques et déconcertants qu'elles amènent, où, d'autre part, il faut savoir suivre, en s'y intéressant, les goûts les plus divers et les vocations les plus personnelles. En vérité, croire qu'une pareille mission bien remplie développe moins l'intelligence et l'aptitude à tout juger que les paperasseries des bureaucrates, que les coups de ciseau du journaliste ou que les caquets d'un salon oisif et médisant, croire que c'est le diplôme qui donne la faculté du progrès intérieur et le ruban violet le droit au respect, c'est une des maladies les plus singulières de ce siècle qui pourtant en connaît beaucoup.
C'en est une plus grande encore que de croire, avec beaucoup trop de féministes, que le mariage doit pouvoir être rompu à volonté et que là est pour la femme une garantie d'indépendance. Pour plus d'une raison, je n'ai point à recommencer ici
une démonstration vingt" fois faite et bien faite en vue d'établir le contraire. C'est assez de noter les incidents de la campagne menée de part et d'autre et d'en calculer à peu près les chances.
Tout ce qui favorise la licence des mœurs et l'indulgence envers le vice, tout ce qui, dans les classes supérieures, donne aux classes populaires l'exemple de l'égoïsme et de l'amour effréné de la jouissance individuelle, tout ce qui tend à l'un ou à l'autre de ces deux extrêmes (qui se tiennent et qui s'engendrent comme tous les extrêmes), soit le rapprochement indiscret des sexes aux Iheures dangereuses, soit leur séparation à l'heure où il faudrait, où il serait meilleur qu'ils fussent réuunis, tout cela est de nature à envenimer la crise du mariage.
Il y a ici des responsabilités bien lourdes. Un avocat, homme de dévouement et de courage, collaborateur du Correspondant , me racontait ce qui suit : chargé à son tour, au Palais, du bureau de l'assistance judiciaire, il avait vu venir à lui un homme qu'avant de l'avoir entendu il eût été tout prêt à traiter de brave homme : c'était un ancien sous-officier devenu gardien de square et qui demandait les moyens d'obtenir son divorce gratis. « Qu'avez- vous, lui dit l'avocat, à reprocher à votre femme? — Rien, mais elle est toujours malade, c'est pas un ménage ! — Votre devoir serait de la soigner! » Pour toute réponse, l'homme esquissait un geste tout à la fois las et dédaigneux.
Voilà ce que, dans les rangs d'un peuple qui n'avait jamais songé à réclamer le rétablissement du divorce, produit l'exemple de ces désunions nées de l'ennui et des froissements de la vanité. Chacun cherche une défaite devant le devoir et apprend aux autres l'art d'en inventer sans cesse de nouvelles.
En retour, il est peut-être des motifs d'espérer certaines atténuations à la crise. Si l'on voit se développer et surtout aboutir les tentatives, encore un peu décousues, contre l'alcoolisme, contre le nombre excessif des cabarets, contre la licence des rues, contre la séduction, contre le mépris du repos du dimanche, en faveur des logements à bon marché..., la vie de famille et par suite les mariages ne pourront qu'en profiter.
Faut-il compter beaucoup sur les codes et sur les concessions qu'ils peuvent faire à un désir d'égalité d'ordre juridique?
Il est une idée qui domine dans le camp féministe et qui parait avoir gagné beaucoup d'adeptes, car on la retrouve dans plus d'un article des nouveaux codes de Suisse et d'Allemagne. Il s'agit de faire que l'union des revenus patrimoniaux et autres s'établisse entre les époux par un libre contrat, leur œuvre propre, au moyen, par exemple, d'un mandat exprès ou tacite de la femme, et toujours révocable à volonté, au lieu du mandat légal imposé par les parents respectifs, et qui ne peut cesser que par l'intervention du
juge. La campagne faite en faveur de l'extension
du régime de la séparation de biens s'inspire du même esprit et tend à un but analogue. La nouvelle législation civile de l'empire allemand lui a fait de grandes concessions. Il n'y est plus question pour la femme, en tant que femme, ni d'incapacité légale ni du devoir d'obéissance; son sexe ne la frappe plus d'aucune infériorité juridique.
Il est entendu — la chose était inévitable — que la femme, entrant dans l'association conjugale, ne peut pas ne pas aliéner une partie de sa liberté, comme le mari aliène une partie de la sienne, comme tout individu enfin entrant dans un groupe doit en accepter les statuts. Mais ces restrictions ne sont, dit-on, que la reconnaissance forcée : 1° de ce qui résulte de l'essence même du mariage; 2° de ce qu'exige, particulièrement en face des tiers, l'unité d'administration. Les biens sont séparés; il n'y a pas de communauté, même réduite aux acquêts. La femme peut se réserver la jouissance exclusive de partie de ses biens, et surtout de ses gains et salaires. Quant au reste, c'est le mari qui administre; il administre et les biens non réservés et la bourse commune, car il faut qu'il y en ait une. Si son mode d'administration est contesté ou si lui-même se plaint de l'insuffisante contribution de sa femme, le recours est ouvert au tribunal des tutelles, qui décide de toutes les questions relatives à la vie familiale et conjugale.
Il est parfaitement admissible qu'une législation
purement civile du mariage soumette ce genre d'association à des statuts tels que ceux que nous venons d'esquisser. Juridiquement, ils peuvent très bien se comprendre et s'expliquer. Mais y a-t-il là de quoi fortifier et adoucir l'idée du mariage? Y a-t-il là de quoi en atténuer la crise en encourageant au mariage plus de jeunes gens et plus de jeunes filles, et en prévenant plus efficacement les graves désaccords? Il est permis d'être ici un peu sceptique.
Proclamer abstraitement l'égalité n'est souvent — si on s'en tient là — qu'organiser la lutte avec ses chances qui, elles, sont toujours inégales. Certes, il n'y a point à s'opposer, loin de là! aux mesures législatives qui peuvent mieux garantir les droits de la femme et ceux de la mère de famille, relever sa dignité sociale, lui assurer le respect de ses enfants. Mais il est une chose qui, par elle-même et par sa propre vertu, donne encore de meilleurs fruits que l'égalité, c'est l'harmonie. L'harmonie, qui fait concourir au bien commun les travaux les plus divers, n'engendre point l'envie de disputer sur le plus ou moins d'égalité de ceux qui acceptent ces travaux; on pourrait plutôt dire qu'elle supprime l'irritant problème, puisque chacun se trouve bien des résultats de ce qui a été fait de part et d'autre. Or, il est plus difficile à un code de réaliser l'égalité que de la décréter, et il lui est plus difficile encore d'assurer l'harmonie des volontés ! Heureux les peuples qui ne travaillent pas à discréditer, à frapper, à diminuer
ou à exiler ceux qui ont la clef de la source d'où elle émane 1 !
1. Je me permets de renvoyer à une conférence Dieu et la famille dans la collection de la Ligue contre V athéisme et de la Réforme sociale, — puis à une remarquable thèse de doctorat sur le Mariage civil de M. René Lemaire, qui a obtenu la médaille d'or au concours de la Faculté de Droit de Paris, en 1902.
Heureux donc sont aussi les peuples qui, honorant le mariage indissoluble, prennent l'habitude de voir dans la famille stable l'institution par excellence, la mère et l'inspiratrice de toutes les autres. Nous ne le savons que trop, l'idéal de nos gouvernants n'est pas là. Par un mot qui, un peu plus que ses services, le sauvera de l'oubli, l'un de nos ministres a même synthétisé dans un singulier éloge du divorce, cette conception générale qui dissout tout ce dont nous avons vécu jusqu'ici.
On ne s'est peut-être pas encore bien remis de l'émotion causée par certain ministre de la guerre le jour où il a qualifié le divorce d'institution fondamentale. Des journalistes socialistes, parmi lesquels M. Viviani lui-même, ont trouvé que la formule n'avait pas été très heureusement choisie... pour la circonstance, et que, en produisant une très bonne idée, le ministre ne l'avait peut-être point présentée sous son vêtement le plus opportun... Quand on y réfléchit cependant, on voit que l'orateur avait parfaitement dit ce
qu'il voulait dire et que ses partisans comme ses collègues auraient eu le plus grand tort de vouloir obscurcir son très clair langage. La déclaration si discutée avait en effet le mérite — qu'il ne faut pas chercher à lui enlever — de jeter un jour nouveau et très instructif sur les « fondements » — je ne dirai certainement pas du régime — mais de la politique qui pèse en ce moment sur nous.
Un premier rapprochement s'impose. Le divorce est... « l'institution fondamentale » de la famille contemporaine, comme la grève est « l'institution fondamentale» de notre industrie. Lamajorité, momentanée, espérons-le, de nos hommes politiques, aime si tendrement Tune et l'autre que, au lieu de cherchera les limiter à des exceptions douloureuses, ils s'efforcent de les étendre et même de les imposer. De par la loi, l'époux malheureux, qui voudrait pourtant se contenter de la séparation, n'en est pas libre. Il faut, nous venons de le voir, qu'au bout d'un certain temps il subisse le divorce et voie se rompre complètement des liens qu'il aurait tenu à laisser subsister. De cette façon, celui qui, par passion, par fantaisie ou par calcul criminel, veut imposer la rupture définitive, est toujours sûr d'en venir à ses fins. Ce n'est plus le divorce proprement dit, c'est la répudiation à la mode païenne ou sauvage ; car le patient honnêt e et scrupuleux est forcément désarmé.
Ce sera tout à fait la même chose avec la grève
obligatoire dont sont menacés les ouvriers non syndiqués et les minorités des Syndicats. Ici aussi ce sera la violence qui aura raison. Car, on Fa déjà remarqué, faire travailler de force 25 ouvriers d'un atelier quand 26 seulement auront refusé la grève, sera extrêmement difficile; tandis que, si 25 seulement la veulent contre 26 qui ne la veulent pas, le problème est résolu d'avance ; les 26 derniers seront traqués, pillés, blessés, assommés. Voilà une seconde institution fondamentale.
C'est encore une « institution fondamentale » que de tenir tout ce qui aspire à la durée, non seulement pour suspect, mais pour condamné d'avance.
On a supprimé les sénateurs inamovibles qui faisaient entrer à la haute Assemblée des éléments indépendants et stables; ce qui soustrayait aux luttes électorales des hommes destinés, par le sérieux même de leurs titres et la profondeur de leurs travaux, à rester inconnus des foules. Cela était utile, surtout pour les foules. On n'en a plus voulu. Il faut qu'on puisse se séparer et divorcer partout, dans toutes les parties de l'existence, privée, familiale ou publique.
L'inamovibilité de la magistrature était inscrite dans nos Constitutions, et elle passait à bon droit pour plus nécessaire encore que l'inamovibilité d'une petite fraction de sénateurs. Si on ne l'a pas supprimée complètement, on l'a suspendue; la menace d'une suspension nouvelle, toujours possible, demeure donc, et elle agit, sans compter les
vœux qui tendent à l'élection des juges, à la création de nouveaux jurys, où le divorce de la personne et de la fonction s'accentuera, de manière à ce que toute responsabilité s'efface et que toute étude suivie d'un devoir ininterrompu soit considérée comme inutile.
C'est dans le même esprit qu'on maudit les militaires inamovibles. Plus de ces gens qui se croient à perpétuité une mission défendue contre les exigences des incompétents! Une armée, c'est une famille militaire, qui se croit nantie d'un sacrement particulier! Là aussi doit intervenir la mutabilité à outrance. « Par délégation du peuple je commande ici », dit je ne sais quel insurgé dans une des scènes du Lendemain de la victoire. Voilà la délégation que chacun se réserve, que chacun veut pouvoir être sûr de s'at- Iribuer un jour ou l'autre! Elle durera ce qu'elle pourra! La rendre possible absolument pour tous, sans tant d'écoles privilégiées, sans tant de présentations et de conditions, c'est encore là ce que l'on voudrait poser comme une institution fondamentale.
Ce caractère improvisé et précaire d'un mandat public est, en plus d'un cas, une nécessité. Mais il y a une méthode qui diminue les inconvénients d'un mal inévitable, et il y en a une autre qui les aggrave. Quelle est celle des deux qui domine dans cette habitude de recruter les fonctionnaires du service préfectoral, du service financier, du service de l'assistance parmi ceux qui n'ont voulu
épouser aucune carrière, se réservant de faire leur cour au gré de leur caprice et selon les chances du moment?
Où ne trouve-t-on pas, enfin, cette manie de la séparation brutale? séparation des intérêts du patron et de ceux de l'ouvrier, séparation ou plutôt antagonisme du capital et du travail, oppression de la charité privée par la soi-disant assistance publique! Un personnel, dont les meneurs ne veulent pas qu'on soit national en face de l'étranger, entend réserver exclusivement le titre, l'honneur et les avantages du <( national » à ce qui est routine et irresponsabilité; ils en excluent tout ce qui est le produit libre, franc, inventif ou désintéressé du génie de la race.
Oui, le ministre a eu raison. Le divorce, sous tous ses aspects, le divorce appliqué à toutes les formes de la vie sociale, voilà bien l'esprit qu'on injecte tous les jours à nos institutions et dont on imprègne de plus en plus la pratique qu'on en réclame. A quelques-unes des innovations ou des suppressions que j'ai rappelées, il a été donné des motifs plausibles, dont se sont accommodés quelques esprits désireux de faire sa part à l'esprit subversif et niveleur. Soit, je le sais. Mais a-t-on réussi à faire cette part? Ces institutions fondamentales qu'on a vantées à la tribune sont-elles vraiment des « institutions » ou n'en sont-elles pas l'opposé? Et loin d'y voir quoi que ce soit de « fondamental », est-ce
qu'elles ne substituent pas, à ce qui est « fond » permanent et solide, l'instable, l'incertain, le mouvant, l'amorphe, dont ne s'applaudissent que ceux qui comptent sur les surprises de la violence ou de la ruse? N'est-ce point là la corruption par excellence ?
Il semblait qu'en république, avec « la mobilité dans les personnes et la perpétuité dans les fonctions * », l'on dût compterai! moins sur le « règne de la loi ». Mais pour qu'on soit sous le règne de la loi, suffit-il qu'une assemblée décide, à quelques voix de majorité, toutes les mesures que dicte la passion? Est-ce une loi que celle qui est faite expressément contre une catégorie de citoyens français, en raison de leurs opinions? Est-ce une loi que celle dont on dira : Elle est évidemment insuffisante puisque ceux qu'on a voulu atteindre exercent encore une partie de leurs droits; complétons-la vite par des mesures plus draconiennes encore? Est-ce la loi, expression de la volonté générale, qui gouverne, quand un pouvoir dit républicain va chercher les moyens de compléter ses opérations spoliatrices jusque dans les textes de l'ancien régime, non formellement abrogés peut-être, mais ruinés dans leur esprit par trois ou quatre révolutions dont ce môme pouvoir se prétend l'héritier et le continuateur? Estce la loi qui est souveraine quand on lui donne, malgré tous les principes du droit public, un