Formule de Gambetta
effet rétroactif? Est-ce la loi qui est maîtresse, quand, après avoir vu repousser par le Sénat le projet qu'on lui soumettait, on remplace la loi par des décrets, à la manière de Charles X qui substituait ses ordonnances au texte de la Charte? Est-on sous la loi quand le pouvoir en vient à se passer même de décrets et à les remplacer par des circulaires violant les engagements les plus authentiques? Est-on sous la loi quand il suffit de donner à une mesure quelconque une apparence politique pour que le pouvoir exécutif dessaisisse la magistrature? quand il suffit qu'un acte portant atteinte au droit de propriété et contraire même aux lois les plus récemment votées, soit accompli par des agents de l'administration, pour que cette administration se dérobe au droit commun et se fasse juge de ses propres actes? Contre cette corruption qui a dissous l'idée même de loi, qu'y a-t-il à faire, sinon réagir? C'est là un mot auquel on a sottement laissé prendre une acception dont on a honte. Quel est cependant le médecin — si radical qu'il soit ou affecte d'être en politique — qui ne conseille à ses malades de réagir, s'ils le peuvent, et de leur dire qu'il n'y a pas de santé sans réaction? Le corps social de la France est en proie à des parasites qui ont corrompu la plupart de ses fonctions en leur retirant les plus précieux, les plus indispensables éléments de toute vie véritablement humaine. Mais les existences individuelles qui composent cette organisation sont indéfiniment
renouvelables. Pour se donner la vigueur nécessaire à l'élimination de l'élément toxique, leur vie peut s'assimiler des éléments toujours prêts et qui ne leur feront jamais défaut : leurs traditions, les chefs-d'œuvre consacrés de leur pensée héréditaire, leur religion enfin... Tout cela est immortel; et, plus ou moins affaibli, tout cela, même aujourd'hui, se perpétue dans des portions de notre organisme qui suffisent à un espoir de réparation.
Ils y suffisent..., à une condition cependant: c'est qu'ils ne restent point isolés, car la vie végétative elle-même suppose une vie de relation. Cette vérité, tout le monde la voit : le ministère persécuteur la comprend et surtout s'en inspire avec l'énergie destructrice que nous constatons à l'égard de tout groupement trop affranchi de sa politique. Dans son grand ouvrage sur la révolution1, Taine écrit :
« Rien de pis que la bureaucratie universelle, puisqu'elle produit la servilité uniforme et mécanique. Il ne faut pas que les serviteurs du public soient tous des commis du gouvernement, et, dans un pays où l'aristocratie a péri, les corps sont le dernier asile. » Il entendait par « les corps » ces agrégations d'hommes spéciaux, compétents, relativement indépendants, qui, quoique administrés par la bureaucratie, s'en distinguent, la magistrature, l'université, l'armée, le clergé. Chacun