LIV. II. ~ L ÉCRIVAIN
homme peut cultiver en soi rédncelle divine. Le génie n est qu'une des facultés, communes à tous, développée à sa plus haute puissance par les circonstances, par le temps, par l'étude. L'homme peut ce qu'il veut, dit-il avec Jacotot^ Bien faire n'est qu'une question de temps, est sa devise; et cet homme, qu'on appela si souvent un génie, écrivit ces mots :
« L'art est Tœuvre de plusieurs ; il ne peut être Tœuvre d un seul. Le premier qui traça le profil grossier d'un nez, d une bouche, fit tout ce qu'il pouvait faire.... Le second, qui corrigea ce profil, fit tout ce qu'il pouvait faire. Quel que soit le génie d'un seul , il n'a qu'une petite part à donner , qu'une petite pierre à ajouter à l'édifice de l'art ^ »
Shakespeare a dit de même : Poets are ahstract and hrief chronicU on the time.
Laquelle de ces deux doctrines honore le plus l'homme? Serait-ce celle qui ne nous laisse d'espérance d'atteindre aux grandes choses qu'à la condition de se croire un dieu de naissance, sorte de thaumaturge, au dessus de la critique humaine, au dessus de la morale vul-
* Peinture mate, première brochure, Œuvres complètes^ p. 95.
gaire, et n'ayant pour preuve de divinité que le silccès de chefs-d'œuvre infaillibles et d'un orgueiHmpeccable? Ou bien n'est-ce pas celle qui inspire à tout homme le sentiment de sa puissance et qui remet tous les succès, toutes les missions, au travail, à la persévérance, au courage, à la vertu humaine? « L'homme n'est a grand, dit Wiertz, que par la probité et le a talent, non par la naissance et la fortune. »
« L'intelligence, la volcJnté humaine, dit-il encore, voilà ce quMl y a de plus grand dans la création... Cet orgueil n'a rien d'offensant pour personne, puisque j'admets que tous les hommes ont droit de penser comme moi. Cet orgueil n'a rien de dangereux; loin de m'aveugler, je me vois sans cesse au dessous de ce que je peux faire... Les yeux fixés sans cesse vers le sublime degré de perfection auquel l'homme peut atteindre avec le temps, je regarde en pitié tout ce que je fais maintenant.... Cet orgueil, je voudrais qu'il fût inspiré à tous les hommes dès le berceau ; je voudrais que cette foi dans la puissance illimitée de l'homme devînt une religion ^ »
Nous voilà loin du chef-d'œuvre, « variété du miracle ».
* Œuvres posthumes. V. Œuvres complètes, p. 385.