I. — LOGIQUE DES CARACTÈRES
L'épopée, le théâtre, le roman, ne font pas seulement parler les personnages, ils les font agir; ils ne peignent pas seulement des types, ils les mettent en scène. Soit que l'auteur se propose un thème philosophique à faire sortir victorieux de la lutte des caractères, soit qu'il ne prétende qu'à peindre les passions et les ridicules pour en faire jaillirrémotion, la conscience exige que cette victoire soit en faveur de l'idée juste, que cette émotion soit saine; la morale se trouve ici directement intéressée, car les maximes fausses, les phrases perverses, dans la
Prenons pour exemple une idée qui a fait le tour de la littérature contemporaine: la réhabilitation par l'amour. La méthode qui me semble préférable est celle qui consiste à opposer l'œuvre saine, juste, grande, aux faux chefs-d'œuvre.
Ce sujet a été mis à la scène il y a environ 1600 ans, par un poëte indien, le roiSoudraka, dans le Chariot de terre cuite. Une courtisane, Vasantaséna, aime Tchâroudatta, « brahmane « d'une famille considérable et respectée, réduit « à la pauvreté par suite de ses libéralités » , sous un règne de débauche. Le bèau-frère duRâdja, sot, vicieux, cruel et vil, poursuit la courtisane et s'obstine d'autant plus qu'elle lui résiste davantage. De là, le drame.
Dès le premier acte, le prince s'attache, dans l'ombre, aux pas de la courtisane :
SAMSTANAKA.
« Moi qui suis d'une nature céleste, je veux u obtenir vos affections.
vasantasiSna.
« Vous êtes en délire !
Chap. I«r. ^ miSE EN SCENE "DE L'IDEE. 83
trouverons le plus de faux pas et le plus de chutes. Le grand secret est de savoir comment ridée doit prendre corps pour devenir le beau moral. L'art est l'esprit incarné dans les splendeurs adorées de la forme : il faut que ce vêtement sublime ne soit pas une robe de Nessus. Or j la portée d'une œuvre ne tient pas tant au thème mis en avant, ni aux discours des personnages ou de l'auteur, ni au dénouement ; elle sort surtout de l'effet général et dépend de l'ensemble. Si la morale d'un livre consistait seulement dans une belle philosophie dont on gonfle une préface, dans une dissertation horsd'œuvre, ou dans le triomphe de la vertu et le châtiment du vice à la fin, l'étude présente serait oiseuse. Mais, comme l'impression qui reste est tout et comme elle peut trahir le but même de l'auteur ; dès lors, pas un mot de l'œuvre n'échappe à l'ordre moral et il importe surtout d'étudier ce qui concourt le plus activement à l'effet général : l'invention des péripéties, le choix et le caractère des personnages, la mise en scène de l'idée ou des passions ; il importe de savoir comment l'effet répondra aux intentions de l'auteur, aux exigences des lettres.
Prenons pour exemple une idée qui a fait le tour de la littérature contemporaine: la réhabilitation par l'amour. La méthode qui me semble préférable est celle qui consiste à opposer l'œuvre saine, juste, grande, aux faux chefs-d'œuvre.
Ce sujet a été mis à la scène il y a environ 1600 ans, par un poëte indien, le roiSoudraka, dans le Chariot de terre cuite. Une courtisane, Vasantaséna, aime Tchâroudalta, « brahmane « d'une famille considérable et respectée, réduit « à la pauvreté par suite de ses libéralités * , sous un règne de débauche. Le bèau-frère duRâdja, sot, vicieux, cruel et vil, poursuit la courtisane et s'obstine d'autant plus qu'elle lui résiste davantage. De là, le drame.
Dès le premier acte, le prince s'attache, dans l'ombre, aux pas de la courtisane :
SAMSTANAKA.
« Moi qui suis d'une nature céleste, je veux u obtenir vos affections.
VASANTASISNA.
« Vous êtes en délire !
Chap, I«r. — £^ÎISE EN SCENE "DE LIDÉE. 85
Le vita. (Gov/oefnew et parasite du prince),
a Pourquoi, Vasantaséna, sortez-vous de votre € caractère? La maison d'une femme galante est a dans le ressortde la jeunesse... La courtisane « est également pour tous. »
Cette courtisane répond :
« Ce que vous dites est juste; mais c'est le « mérite et non la violence qui inspire l'amour. *
Mais le prince écervelé :
« La vérité est que la coquine s'est amoura- « chée d'un pauvre misérable , nommé Tchâtt roudatta! »
Vasantaséna se réfugie dans l'avant-cour de la maison de son amant, et quand l'ami du héro«, Métreya, vient lui rapporter les paroles du prince : « Cette femme s'est sauvée dans votre « maison, après nous avoir forcés d'user deviott lence pour nous assurer d'elle » , la jeune femme s'écrie à part : « User de violence ! ah ! « je suis honorée par ces paroles! » et le héros qui a répondu dédaigneusement aux menaces du prince : « Il est fou! » se dit : « Cette femme « peut devenir un trésor de vertu ! d
Vasantaséna, reconnue, ne trouve pas « con-
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venabie » de rester plus longtemps dans cette cour; elle confie à Tchâroudatta ses bijoux, sous prétexte qu'elle craint les voleurs de nuit et dans l'espoir secret de trouver par là une occasion de revoir celui qu'elle aime. Ces bijoux sont volés, et l'épouse du Brahmane, que le poëte, par un juste sentiment de respect pour l'épouse légitime, ne fait paraître que deux fois dans les dix actes du drame, remplace ce dépôt volé par son dernier collier de diamants :
« La personne de mon mari est sauvée, mais « j'aimerais mieux que le mal tombât sur sa a personne que sur sa réputation ! »
Et le héros s'écrie :
« Non ! je ne suis pas pauvre ! une épouse « dont l'amour survit à mon opulence, un véri- « table ami qui partage mes chagrins et ma a joie, et une vertu non abattue par l'indigence, a voilà des biens qui sont toujours à moi! »
Au quatrième acte, la courtisane est chez elle ; elle admire un portrait : « avec affection » lui dit son esclave Madanika.
VASANTASÉNA.
« Comment parles-tu d'affection à une créa-
Chap. I«r. — ^ISE EN SCÈNE "DE LIDÊE. 87
« ture de notre classe?... La femme qui admet « l'amour de plusieurs hommes est fausse pour a tous! >
En ce moment, une suivante la prie^au nom de sa mère, de se rendre « aux appartements particuliers » .
« Pour voir mon cherTchâroudatta!» s'écriet-elle.
LA SUIVANTE
« La personne qui a envoyé sa voiture a aussi a envoyé des parures pour dix mille sou varn as.
. VASANTASéNA.
a Quelle est cette personne?
LA SUIVANTE
« Le beàu-frère du roi.
VASANTASÉNA.
« Je ne veux pas entendre parler de lui !
LA SUIVANTE
. « Pardonnez-moi, je ne fais que remplir une « commission.
VASANTASIÉNA.
€ Ton message m'est odieux !
£0 IIV. m. — LES ŒUVRES.
aa léTcil, c&ez sca imant, rencoiikze i'enfiuit dn héros; renâmt pleure et reat avoÊr, comme le fiSs dn T€ism, un diaiiol d'cH', an liea de ee mécLaïkt chariol de terre coite que sa bonne loi a ⁢ âoèœ profonde et touchante qni donne an dram^e scm titre.
f Ne crie pas, mon bon enfant, tn amas un € chariot d'or.
L EXFAirr, i SÊ homme.
c Badanîka, quelle est cette femme?
TASAXTASÊSA.
« Une serrante que les Tertus de tonpèreont
« Cest madame Totre mère, mon enfant ^.
l'kxfaxt.
c Vous ne dîtes pas Trai, Badanika. Com* c ment peut-elle être ma mère puisqu elle c porte de si belles choses ! >
Et Vasantaséna s^écrie : « QueDe parole dure
> n ne £uit pas onUier que rinde est poIygaMM.
Chap. 1er. iMISE EN SCENE DE VIDEE. 91
« pour une langue si douce ! » et elle se dépouille de sa parure en pleurant ; puis :
VASANTASÉNA.
« Maintenant, je suis ta mère! tiens, prends « ces bijoux et achète-toi un chariot d'or !
l'enfant.
« Non, non, je ne prends pas cela. Vous « pleurez en me le donnant.
VASANTASÉNA.
«Je ne pleure plus. Va! mon amour et joue ! {Elle remplit le chariot de ses bijoux.) Va, « donne-toi un beau chariot d'or ! »
Cette visite de Vasantaséna à son amant, première heure de bonheur, sonne l'heure des épreuyes, Tchâroudatta s'est rendu aux jardins publics et y attend son amie ; la litière est prête. En ce moment, passe la litière vide du prince, qui suit le même chemin. Dans un encombrement de voitures, l'héroïne se trompe, elle monte dans la litière du prince et ses malheurs ont commencé. Mais la voiture de Tchâroudatta sert au pasteur Aryaka, chef des mécontents, échappé des prisons royales, et la compensation, comme l'épreuve, est providentielle ; car nous
sommes dans Tlnde, et la Providence plane sur le théâtre ; nous sommes chez un grand poëte, et il fait planer sur son drame d'amour, le génie de Thistoire. Tchâroudatta trouve Aryaka dans sa litière, il le sauve. Le prince trouve dans la sienne Vasantaséna, il l'étrangle.
Le prince se jette d'abord aux genoux de la courtisane et la supplie ; mais l'héroïne :
a Vous me faites horreur! »
Quand il apprend que c'est par erreur qu'elle est tombée entre ses mains, il veut l'arracher de sa voiture parles cheveux, il la menace et lui reproche d'aimer un mendiant, fils de gueux.
VASANTASÉNA.
« Ce que vous me reprochez fait ma gloire!