LE PRINCE
«Toujours! toujours ce nom! Dis-le donc « encore! ^^
VASANTASÉNA, à demi étranglée.
« Béni soit mon Tchâroudatta!
94 LIV. m. — LES ŒUVRES.
LE PBINCE.
« Meurs , misérable ! »
H l'étrangle, et la laisse pour morte.
Cette vengeance ne suffit pas à l'assassin ; il accuse le héros de meurtre et de vol. Les juges hésitent , mais tous les indices se tournent contre le brahmane, même les bijoux que Vasantaséna a jetés avec tant d'émotion dans le chariot de terre cuite. Le héros est condamné. En vain le cocher du prince s'évade de sa prison pour accuser le vrai coupable; le prince détourne le coup ; Vasantaséna qui a été rappelée à la vie ne vient pas, et l'innocent serait déjà exécuté si les bourreaux ne se disputaient à qui ne frappera pas le coup mortel. Vasantaséna paraît enfin ! le héros est sauvé et la dynastie est perdue : Aryaka l'emporte ; mais Tchâroudatta sauve le prince assassin : « Que notre pardon soit son châtiment! » dit-il. En ce moment, l'épouse du héros rentre en scène ; ellç ne veut pas survivre à son époux et va se jeter dans le bûcher de la fidélité conjugale. Tchâroudatta s'évanouit à cette nouvelle, Vasantaséna le rappelle à la fermeté : « Hâte-toi pour
Chap. !•'. — miSE EN SCÈNE <DE VIDÉE. 95
la sauver! » Ils arrivent à temps. Alors, l'épouse légitime s'adresse à la courtisane et lui dit un mot, qui contient la morale de la pièce : « Salut, heureuse sœur !
VASANTASÉNA.
< C'est maintenant que je suis vraiment heu- « reuse!'»
Dans nos pays monogames, l'épouse du héros serait remplacée par sa mère et le poète atteindrait à la même émotion en faisant dire, par une noble- mère, à la courtisane réhabilitée : mafiUé!
Dans le drame indien, les deux femmes serabrassent; nous sommes en pays de polygamie; l'épouse admet comme épouse de second ordre, comme sœur, la généreuse courtisane.
Un messager du nouveau roi ajoute :
« Madame Vasantaséna, le roi, bien informé de f votre mérite, vous prie de vous regarder comme « sa parente. » Et le public peut applaudir à la purification d'un grand cœur par l'amour.
Cette pièce a été imitée en vers français pour la scène de l'Odéon ; le drame indien y est défiguré, contrefait, dépouillé de sa portée histo-
rique et de sa grandeur morale. Mais c'est dans les créations modernes que je dois chercher mes points de comparaison.
Dès la Restauration, en pleine renaissance romantique, le premier drame du chef de l'école resta éloigné deux ans du théâtre. A peine la révolution de juillet était-elle assise, qu'un autre drame du même auteur était défendu « par ordre » , le lendemain de la première Teprésentation. La jeune monarchie libérale touchait aussi à la liberté. Pourquoi? L'auteur nous l'apprend, en se raillant de la pudeur des gendarmes, et de M.Vidocq qui a rougi : « C'est que la pièce est immorale. » Six semaines après, une nouvelle œuvre dratnatique remplaçait la pièce suspendue ; cette fois, l'autorité s'abstint ; c'est la presse qui prononça la même accusation, répétée dix ans après, dans la chaire et parla critique ^
Ces trois drames reposent sur une même idée : la réhabilitation par une passion, l'amour,
1 Voir Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramor tique, 1843.
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la paternité ou la maternité. Le premier pourrait prendre le titre que propose le traducteur du drame indien que nous venons d analyser : La courtisane amoureuse.
Nul mieux que l'auteur de Manon de Lorme, du Roi s'amuse et de Lucrèce Borgia ne comprend que le théâtre est « une chaire » et « une tribune », ne sent « la mission nationale, humaine, sociale » des lettres, ne sait que le poëte a a charge d'âmes ». Mais la question soulevée est trop grave pour que nous hésitions à faire le procès aux œuvres du grand poëte, même après que s'est accomplie sa prédiction de 1833 : « Aujourd'hui on me bannit du « théâtre, demain on me bannira du pays. »
L'auteur explique lui-même l'idée qu'il a voulu mettre en scène :
« Il ne faut pas que la multitude sorte du « théâtre sans emporter avec elle quelque mora- « lité austère et profonde. Aussi espère-t-ilbien, a Dieu aidant, ne développer jamais sur la scène « que des choses pleines de sages conseils... Il « ne mettra pas Marion de Lorme sur la scène, « sans purifier la courtisane avecunpeu d'amour; « il donnera àTriboulet,le difforme, un cœur de
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H père; il donnera à Lucrèce, rempoisonneuse, « des entrailles de mère; et de cette façon, sa « conscience se reposera du moins tranquille et
* sereine sur son œuvre. »
Un homme qui part d*ausâi haut, marchant vers un noble but, mérite d'être choisi pour t vpe moral des lettres françaises et d'être discuté avec une franchise et une vérité, filles du respect.
* A coup sûr — dit ailleurs et au même pro-
* po<Si le poète — à coup sûr,c*est là une idée mo- 'i. raie. » L'idée î soit î Mais Toeuvre? c*est à voir. Car la moralité d'un drame ne tient pas à l'explication qu'on peut en donner; elle consiste avant tout dans les moyens qui t sont empIoyés> dans^ TeSet général qui s V produit. Ce qui r^nd morale une «uvre, ce n est pas le sentiment qui Ta dictée, mai^ le sentiment qui en ressort : o? qui peut lître bien dix^rent*
C>r. sur quoi sappcùe la conSaace de rhomme diaasj Iak pratique ifcj^eZIe de La vie ? N*est-<e pas sur uate i^i instinctive daut^ îa î^ermanence des îoiî^ ua:ureIleS'? $ur quoi sa^puie la certitude de la vx>ascieuce humaîite. ^inon sur La même foi ians la sVviî>ta:ice des- lois morales? SL
Chap. !•'. r- iMISE EN SCÈNE rOE LIDÉE. 99
rhomme supposait un instant que le môme fruit, bon aliment hier, pût être un poison demain; que lattraction et l'équilibre pussent changer et le faire trébucher sans règle; que l'effet pût cesser de répondre à la cause ; qu'en voulant apprendre à marcher à son enfant, il pût le contrefaire; qu'en pressant celle qu'il aime dans ses bras, il risquerait de la tuer y l'homme marcherait dans l'incertitude de la vie comme dans un labyrinthe de terreurs. Il en est de même des conditions morales de l'existence : si le crime est une inspiration du devoir, si la vertu se manifeste par des actes criminels, si les semences empoisonnées donnent des récoltes de nobles actions, si les plus saints dévouements se décèlent par tout ce que la justice condamne, à qui se fiera-t-on désormais, sur qui et sur quoi comptera la foi publique, et qu'est-il besoin d'honneur, de probité; à quoi sert une bonne nature ou une éducation sage? La relation nécessaire des effets à la cause est aussi vraie au moral qu'au physique ; l'infaillibilité de la loi est indispensable à la conscience comme à la nature. Il se peut que des exceptions, des déviations plutôt, se produisent.
lOÔ LIV. III. - LES ŒUVRES.
Dans la nature, elles sont des monstruosités. Seraient-elles des traits de génie dans l'art? Non, le vrai dans l'art, c'est le vraisemblable ; le monstrueux y est faux et immoral.
L'art, en effet, est placé dans la sphère des
principes, se meut dans* la loi générale; tout
ce qu'il touche se transforme : l'exception se
change en thèse, l'individu en type ; il ne se
contente pas du fait , il tend à conclure du fait
à l'idée, d*un homme à l'homme, d'un héros à
l'humanité. Aussi exige-t-il une vérité qui ne
soit pas opposée à cet ordre invincible dont
parle Platon, « que le sage met son étude à
imiter en lui »; une vérité où, selon la loi de
Kant, l'homme agisse comme si son action devait
servir de règle à tous les hommes ; une vérité
qui soit le fondement même de la conscience.
Or, cette vérité morale, cette logique du bien
pourra-t-elle jamais admettre qu'un bouffon
a qui déprave le roi, qui le corrompt, qui
« l'abrutit, qui le pousse à la tyrannie, à l'igno-
* rance, au vice ; qui le lâche à travers toutes les
« familles des gentilshommes, lui montrant sans
« cesse du doigt la femme à séduire, la sœur à
ft enlever, la fille à déshonorer » (c'est ainsi que
Chap. P'. — €MISE EN SCÈNE "DE L'IDÉE. 101
l'auteur parle de Triboulet); qui raille la douleur d'un père dont le roi a déshonoré la fille, qui insulte à cette couronne de cheveux blancs dont M. de Saint-Vallier parle avec tant de poétique grandeur (c'est ainsi que le poëté le fait agir), — puisse avoir ce grand cœur de père que le drame donne au héros du Hoi s'amuse^ Un pareil homme vendrait sa fille au roi :
Si je Youlais — sans doute— elle est jeune, elle est belle, Certe, il me la paierait ?
Un père frémirait chaque fois que les débauches du roi menaceraient de briser un cœur paternel; un père reculerait à l'aspect d'un vieillard tout en noir, qui descend de Téchafaud et qui vient demander compte au roi de l'honneur de sa fille; un père n'oserait pas « haranguet le bonhomme » :
Oh I Sire I laissez moi haranguer le bonhomme !
Un père, lorsque le vieillard a parlé avec une majesté que rehausse tant de poésie, n'aurait pas la force de répéter l'outrage :
Le bonhomme est fou, Sire !
Un père, enfin, au moment où la malédiction du vieillard commence à le troubler et lui jette
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c répouvante dans Tàme » , au moment même où il quitte sa fille, après lui avoir donné de sages conseils, ne se mettrait pas aussitôt de la partie pour enlever une femme à son mari :
* Vous enlevez sa femme an gros Cossé, j'en suis !
Que Triboulet, comme dit la préface, ait < deux élèves : le roi qu'il dresse au vice, sa fille « qu'il fait croître pour la vertu» ,cela est inconséquent, donc faux, donc immoral. De deux choses Tune, dans la logique des caractères : ou l'enseignement qu'il donne du vice l'aura corrompu, et il vendra sa fille au roi; ou ses leçons de vertu auront commencé à le purifier assez pour qu'il cesse d'être l'âme des débauches royales. Dans l'un et l'autre cas, la pièce était impossible.
Si Triboulet, au début, n'avait pas su qu'il fût père, si aussitôt après la malédiction du vieillard, il avait reçu ce legs d'amour d'une mourante, si le sentiment paternel, en s'éveillant en lui, y eût éveillé la conscience, l'épouvante et le remords, et que le poète nous l'eût montré alors se débattant dans cet horrible engrenage d'un passé criminel : relevé dans son for, essayant en vain de se relever dans la vie.
Chap. ^^ — iMlSE EN SCÈNE ^E LIDÉE, 103
et perdant à cette lutte sa fille ,et lui-môme ; alors, mais alors seulement, la préface aurait pu dire : « Triboulet le bouffon sera puni par Tri- € boulet le père ; l'élève royal qu'il forme au vice « perdra la chaste élève qu'il fait croître pour la « vertu : C'est là^à coup sûr y une idée morale. » Mais alors encore, le poète n'aurait pas pu ajouter : a II veut enlever pour le roi M"® de « Cessé, c'est sa fille qu'il enlève. » Car une conscience, qui entreprend de remonter la pente du vice, ne peut plus, n'ose plus s'y laisser glisser, de peur de rouler dans l'abîme. Cette scène eût été impossible et avec elle tout le drame. Il est difficile d'inventer de grands effets dramatiques en restant dans le vrai. A la moindre lueur de bon sens, tout l'échafaudage du génie tombe.
La même invraisemblance éclate dans Zî^créc^ Borgia. Si Lucrèce se sent un cœur de mère, pourquoi, après avoir vu empoisonner son fils et lavoir sauvé une première fois, pourquv)i n'hésite-t-elle pas à arracher par le poison tant de fils à leur mère? Si cet amour la relève, pourquoi reste-t-elle dans l'ornière sanglante?
La lutte de cette mère contre les chaînes de ses forfaits, ne peut intéresser qu'à la condition qu'elle ait rompu avec le crime et qu'elle ne soit pas à la fois empoisonneuse en public et mère en secret. D'après la logique éternelle du sentiment et de la conscience, une femme inceste en récidive n'aime pas ses enfants; une empoisonneuse de métier n'est pas une mère d'héroïsme. Les Lucrèce Borgia tuent leurs fils, comme les Néron leur mère ; elles représentent le crime, non l'amour; doivent inspirer l'horreur, non la pitié. Le poète le dit lui-même : < Inceste avec a ses enfants si elle en avait, mais le ciel en « refuse aux monstres ! »
Il y a plus. Lucrèce Borgia étant obligée de cacher à tous, même à son fils, qu'elle est sa mère, son amour maternel conserve dans toute la pièce le caractère d'une intrigue adultère, pour son confident, comme pour son mari, pour son fils comme pour ses amis. « Elle se tirera a de Yintrigue avec le Gennaro comme elle le « pourra » ,' dit Gubetta, au premier acte. S'il s'agissait d'une femme qui ne fût pas « inceste à tous les degrés » , ce quiproquo dramatique serait déjà scabreux; mais l'auteur a dit de
chap. ^^ - miSË en scène "de lidêe, 10.5
rkéroïne qu'elle est : « inceste avec ses deux a frères,inceste a^^c son père qui est pape , inceste « avec ses enfants si elle en avait » ; pourtant il n'hésite pas à laisser cette apparence d'infamie au sentiment qui doit la purifier, à en faire parler son confident d'une manière grossière :
— « Je sais bien que c'est après lui que vous ' a courez.
— « Si tu savais comme je Vaime!
— « C'est Va faire de votre royal mari. » — n n'hésite pas à lui faire trouver « beau »
celui que son royal mari appelle « son amant » , à le lui faire tutoyer et nommer « son Gennaro» , et à donner le nom d'amour à ce sentiment maternel qui n'a le droit de prendre ce nom qu'à la condition d'être saint! Il y avait là à garder de . délicates et difficiles nuances, dont l'oubli doit être imputé au sujet lui-même. Une fois dans le faux, il est difficile d'en sortir.
Si la Borgia avait cru son fils mort, et l'eût retrouvé grand, fier et beau, digne d'éveiller un noble sentiment dans un âme souillée, si cette passion pure avait rendu à son cœurle ressort du bien, qu'elle eût maudit des crimes qui faisaient maudire son nom, même par son fils,
W» UV. ni. — LES ŒUVRES.
qu^elle eût cherché à sortir de lliorrihie impasse qii*aiie rie infime ferme derrière nn conpaUe, d le drame s'était inspiré de cette latte d*ime femme qni rent se rendre digne de crier à son fils : je sois ta mère ! mais que son passé condamne à être soupçonnée d'inceste avec son fils et à ne pouvoir le regarder qu'en s'exposant anx plus horribles soupçons, qu'en Texposant' aux plus cruels dangers, fruits des forfaits matemeb, la morale n'aurait eu qu'à applaudir à ce grand spectacle d'une conscience qui appelle Dieu, des profondeurs de l'abîme. On a comparé Lucrèce JBorgia à PJtèire ; ajoutons-j Myrrha. Ni Phèdre, ni Myrrha ne sont des monstres ; elles représentent l'amour se débattant contre le crime; l'une et l'autre meurent, punies d'un désir coupable ; c'est la lutte pour l'honneur qui intéresse en elles. Lucrèce Borgia, c'est le mélange de l'amour et du crime ; c'est l'inceste, l'adultère, lempoisonnement, dans l'impénitence la plus complète, dans l'excès couronné. L'amour maternel ne lutte pas contre eux ; il veut marcher de pair à compagnon avec le crime et vivre avec lui en bon accord et en bons complices. Cette mon-
Chap. Iw. — ^ISE EN SCÈNE CDÈ VIDÉE. l07
strueuse chimère ne peut intéresser qu'aux, dépens de la morale éternelle : Incredulus odi.
L'erreur n'est pas moins flagrante dans ÈTa^ rion de Zorme. J y vois bien la courtisane punie par où elle a péché, je ne la vois point purifiée. Je la vois pardonnée au dénouement; — autre danger de faire admirer ces faiblesses de « la « partie pleureuse de notre être » ; — -je ne la vois pas relevée. Vasantaséna se laisse étrangler en proclamant son amour, et Ton sent qu'elle ne sauverait pas la vie de l'homme qu'elle admire, au prix d'un baiser au prince qu'elle méprise. Marion de Lorme, à peine purifiée, se livre de nouveau ; pour sauver Didier, elle se donne à un Laffemas !
A qui vous ôtes-vous prostituée ici?
Qu'une femme honnête se résigne au déshonneur pour sauver un père, un époux, un fils, ce sujet ne sera pas sans présenter de graves difficultés. Mais, si une femme a cessé d'être pure et n'a vu longtemps dans ce déshonneur que le plaisir; si, souillée d'avance, elle ne peut
intéresser qu'à la condition que Vamour la purifie ; dans ce cas, la réhabilitation est trop nécessaire pour pouvoir rester incomplète ; une souillure nouvelle, fût-elle inspirée par le dévouement, subie avec horreur, rappelle trop les autres, rentre trop dans les habitudes premières ! tout effet moral est détruit.
Une femme fût-elle plus noble et plus chaste, un pareil sujet présente des côtés délicats, que l'art peut trancher autrement et que le moyenâge avait compris. Un si grand dévouement u'a-t-il donc pas d'autres résultats ; n'est-il pas fait pour ébranler les résolutions les plus passionnées? Une légende l'a pensé naïvement. Voici ce que racontait à nos pères la Vision d'Albéric : Un riche poursuivait l'épouse d'un marchand, qui repoussait l'impie. Mais un jour, le marchand tombe aux mains d'un corsaire, et tous ses biens, tous les bijoux de sa femme ne suffisent pas à la rançon. Alors, reparaît le tentateur, et l'épouse, anéantie, désespérée, mourante : « J'ai voué ma vie à l'honneur ; mais
Chap. I«. — miSE EN SCÈNE "DE VIDÉE, 109
« ma vie ne peut racheter mon époux, je lui « sacrifierai mon honneur! n  ces mots, les nobles instincts l'emportent, le riche voit la laideur de ses projets , c'est à lui de pâlir et de trembler, il pleure , il tombe aux pieds de la femme héroïque : tout son bien pour racheter sa faute et lui rendre son époux 1
Alors, le poète nous transporte au ciel. Le riche est mort ; un anachorète voit avec terreur deux esprits se disputer son âme. Le démon tient ouvert l'inexorable livre où sont notés les vices de l'homme. Mais l'ange porte en mains un vase de saphir où il a recueilli les larmes versées par le riche aux genoux de l'héroïque épouse. Trois fois, sous l'œil de Dieu, une larme tomba du vase, sur la page noire; trois fois, les taches du crime s'effacèrent; la page devint blanche et le riche fut sauvé.
Ces larmes expiatoires me semblent sublimes et cette conversion du riche est vraie, vraie de la grande vérité morale de l'art.
Mais revenons sur la terre. Sur la terre, nous trouverons, dans le théâtre espagnol, une scène
110 LIV. m. — LES ŒUVRES.
digne de la mission du beau. Le Tisserand .de SégoTÎe a aussi un thème à la fois moral et historique. L'horrible trahison du Marquis contre un innocent restera-t-elle impunie et l'Espagne gardera-t-elle un assassin pour ministre de ses destinées compromises? Le drame s'engage sur cette question, et les aventures les plus chevaleresques, les traits d'audace les plus étonnants, toute cette lutte du héros contre l'impossible, intéresse; carie héros, fils de la victime, représente la justice; s'il est vaincu, s'il pérît, le crime restera impuni et l'Espagne en danger.
Vers la fin de la pièce, Fernando, désarmé, cerné, tombe dans les mains de ses ennemis mortels; mais le fils du meurtrier de son père aime sa femme; elle seule, déjà garottée, peut le sauver, au prix du déshonneur. La fière épouse accepte l'amour du comte. . . Mais ce n'est qu'une feinte pour lui prendre son épée; elle s'en empare et la donne à son mari :