‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 20 sur 48 · FERNANDO · texte numérisé non relu

FERNANDO

« Honneur des femmes ! »

Chap. I«r. — miSE EN SCENE DE VIDEE. 111

L'auteur du Roi s'amuse, de Lucrèce^ Borgicd et de Marion de Lorme résume ainsi son idée :

« La paternité sanctifiant la difformité phy- « sique, voilà le Roi s*amuse,

A La maternité 'purifiant la difformité mo- « raie, voilà Lucrèce Borgia. »

Il dit ailleurs :

« Purifier Marion de Lorme avec un peu « d'amour. »

C'est là une triple erreur. Chez Triboulet, la laideur morale vaut la difformité physique; l'amour paternel n'a ni corrigé, ni transformé, ni sanctifié le bouffon. Chez Lucrèce Borgia, le monstre est accouplé à la mère; lamère s'inspire du monstre pour défendre son louveteau ; l'empoisonnement donne le bras à la maternité dans une complicité horrible, et VJiéroïney malgré cette prétendue purification, n'en dit pas avec moins d'infamie au dernier acte : « Vous êtes « tous empoisonnés, Mes Seigneurs ! » Si Marion de Lorme est purifiée, c'est en paroles et pour une heure ; au premier danger, elle ne connaît d'autre moyen d'héroïsme que la prostitution.

112 UV. m. — LES ŒUVRES.

La monlîté de Fart exige antre chose. Les iospiratîoiis dn déTonement doÎTent j être dignes de la générosité du cceor. Lliéroïisme est plus qne le deToir, mais il ne pent se mettre an dessus de loi et n est pas le crime ; ses traditions ne comprennent ni Fempoisonnement, ni le métier d^ami dn prince, ni la prostitution. Qne le crime soit puni, qne la vertn triomphe, ce n'est pas cela qui importe ; il faut qne le crime soit le crime, inspire Fhorreur et le mépris; qne la vertu soit la Tertu, se fasse aimer on plaindre. Mais confondre la vertu et le crime, réunir des choses aussi incompatibles, donner & des héroïnes un cœur de mère ou d*amante, avec une tête dlijëne et des passions de louve, c*est livrer les lois* de la justice & la confusion, c'est faire de la sphère morale une babel, c'est jeter la conscience au chaos. On ne laisse pas vivre les monstres, nés de la femme; les monstres nés du génie sont condamnés de même. Les premiers offensent la nature, les autres blessait la justice.

« Comment, avec ce généreux intérêt pour c tes semblables, dit le Chœur à \Ianfred,peuxc tu être chargé de crimes? Cesse de me le dire !

Chap. I«'. — iMISE EN SCÈNE <DE L'IDÉE. 113

« Un homme capable d'un sentiment si tendre « pourrait-il avoir immolé ses ennemis à sa « fureur? »

Lord Byron est ici dans la logique des caractères.

La voie ouverte à Terreur par cette sorte de système dramatique a été suivie. Une mission hautement comprise, des satisfactions morales cherchées dans l'art, avaient défendu le poëte, et ses dénouements au moins répondent à un but élevé. Le bouffon est puni par le père, le monstre par la mère, la courtisane par l'amour. Ce malheureux peut souffrir davantage, cette reine peut être atteinte, cette fille de plaisir peuj rencontrer la peine : toujours le châtiment trouve le défaut de l'armure, et le poëte rentre dans le grand et le vrai.

Mais Técole ne devait pas s'en tenir là. Le paradoxe a fait souche. Marion ne peut sauver Didier sans se livrer à un infâme ; elle se livre ; la Dame aux Camélias pourrait sauver son amant en s'accusant seulement d'infidélité, elle s'accuse et elle se prostitue.

îiC lieu commun eût conduit jadis la Dame au Camélias au couvent; l'idée du devoir, dans notre époque, lui indiquait le travail, modeste asile, où elle eût trouvé le courage du sacrifice ; alors, le drame pouvait continuer entre cette pauvre fille et son passé qui eût voulu la ressaisir; alors, son amant eût pu la bénir, mourante à la peine. La repentie du réalisme a d'autres inspirations : à peine purifiée, elle se dévoue.... en redevenant courtisane.

Un dramaturge catholique a été plus loin. Didier pardonne à Marion, mais il meurt. La Dame aux Camélias meurt aussi, pardonnée. Madeleine, dans Rédemptioriy est pardonnée et épousée. Elle a bien dit : « Pensez-vous que je « puisse aimer un homme qui aurait la lâcheté « de m'épouser? » Mais, la rédemption venue, elle épouse. Et comment a-t-elle levé lanathème, racheté ses fautes, mis fin aux épreuves? Elle a tenté de se suicider. Évidemment, un tel héroïsme suffit à tout. L'écrivain catholique a osé plus que les autres ; il s'e^t trompé davantage.

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L'école. du bon sens, après avoir remporté le succès par une réaction contre ces paradoxes, ne tarda pas à emprunter au romantisme ses monstres? Le père Giboyer est de la même famille que Triboulet. Mais on commence à comprendre où mène cette fausse route. La Kevue des deux mondes a relevé, avec un grand sentiment moral, tout ce qu'il y a d'invraisemblable, de faux, d'immoral, dans ces accouplements de contrastes.

€ On sent à chaque instant que cet homme n'existe pas, qu'il ne peut exister. Quand on est capable d'écrire des discours qui convertissent des gens en une matinée et des livres qui les déconvertissent en une après-midi, quand on a des convictions politiques, de l'éloquence et presque du génie, on ne « lèche la boue » sur le chemin de personne, pas même sur le chemin de son fils; on n'attend pas que ce fils vous donne le conseil d'aller vivre avec lui dans un grenier pour lui apprendre par votre exemple à vivre en honnête homme ; on se donne ce conseil-là à soi-même ou plutôt on n'a pas besoin de se le donner ; il vient tout seul, il coule de cette même source de laquelle sont censés jaillir vos talents, vos convictions, votre dévoue-

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ment à vos idées et à votre cause. Giboyer, grand philosophe et vil auteur de biographies, démocrate convaincu et insulteur stipendié de ceux qui pensent comme lui, écrivain infâme et père sublime, appartient; à qq\^ famille chimérique de vertueux criminels et de saintes prostituées qui croît et multiplie depuis une trentaine d'années sur la scène et dans le roman.

« A ce degré de mensonge et d'avilissement,

aucune vertu, encore moins aucun héroïsme n'est

possible.... Nous connaissons tous quelques uns de

ces malheureux; nous fera-t-on jamais croire que

; leur cœur puisse battre pour autre chose que le

*i^ salaire ou les passions basses, inhérentes à leur vil

métier? Une belle action de la part d'un de ces hommes, commise à la lumière du soleil, ou constatée par des témoins irrécusables, serait faite pour troubler la conscience universelle, et pour ébranler la foi des sages dans les lois de Tordre moral. » (Janvier 1863.)

• Horace, Don Diègue, voilà le père. Trîboulet et Giboyer sont des monstres, Andromaque, voilà la mère. Lucrèce Borgia est un monstre. Vasantaséna, voilà la courtisane relevée par l'amour. Marion de Lorme, la Dame aux Camélias, Madeleine sont les héroïnes d'une littérature fausse.

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L'école du bon sens a aussi abordé ce thème moral. Voyons si elle y a mieux réussi?

Le Mariage â/Olympe ne touche au nœud gordien que pour le couper brutalement par un grossier spectacle, violemment d'un coup de revolver.

Dès la première scène, l'auteur a exposé le procès :

MONTBICHARD,

« La turîutaine de notre temps, c'est la réha- « bilitationde la fille perdue... déchue comme « on dit; nos poètes, nos romanciers, nos dràma- « turges remplissent les jeunes têtes d'idées fié- «c vreusesde rédemption par l'amour, de virginité « de l'âme et autres paradoxes de philosophie « transcendante. . . que ces demoiselles exploi- « tent pour devenir dames et grandes dames.

« Pour vous montrer d'un mot h quel point « ces demoiselles ont pris droit de cité dans les « mœurs publiques, le théâtre a pu les mettre « en scène.

118 LIV. m. — LES ŒUVRES.

LB MABQUIS.

< Comment? En plein théâtre, des femmes « qui... Et le parterre supporte cela?

HONTRICHABD.

t Très bien; ce qui vous prouve qu'elles sont c du domaine de la comédie, et par conséquent < du monde. >

Plus loin, un autre personnage spécifiera le genre, désignera un drame et dira : % Didier « et Marion de Lorme, quoi ! •

Mais, dès la première scène, l'auteur tranche la question :

LE MABQUIS.

€ Vertubleu ! Monsieur de Montrichard, leur € beau père ne leur tord pas le cou! »

Monsieur de Montrichard n a qu'une objection à faire à ce système et ce n'est pas au iiom de la morale.

MONTRICHAKD.

c Et le code pénal, monsieur le marquis?

LE MABQUIS.

« Je me moquerais bien du code pénal en « pareille circonstance ! Si vos lois ont une

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a lacune (quelle lacune?) par où la honte im- « punément puisse s introduire dans les mai- « sons..., c'est le devoir du père, si non son « droit, d'arracher son nom au voleur....

MONTBICHARD.

« C'est de lajustice un peu sauvage pour notre a temps, monsieur le marquis. »

Toujours le devoir en dehors du droit, l'honneur défendu en dehors de la morale, et l'héroïsme demandé au crime : le pire des écarts du romantisme ! Le bon sens n'aurait-il que cela à opposer aux « paradoxes d'une philosophie transcendante », et ce procédé « sauvage » est-il le seul remède à la « turlutaine de notre temps »? Le dénouement n'en connaît pas d'autre. Ce père noble n'est pas le beau-père d'Olympe, il n'est que le grand oncle de son mari, le chef de la famille; mais, comme il parle, il agit : il ne tord pas le cou, il brûle la cervelle à la courtisane que son neveu a épousée.

HENRI DE PUYGIRON.

« Qu avez-vous fait, mon oncle !

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