‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 31 sur 48 · I. — LE FOND · texte numérisé non relu

I. — LE FOND

Comme la vie, comme la civilisation, l'art est une harmonie. Ce n'est jamais impunément qu'on sacrifie Tune des facultés de l'être.

Malheur à rhomme ou au peuple qui n'aurait de culture que pour le corps ! L'homme est un animal raisonnable, mais Dieu nous garde de cet animal s'il ne voulait . vivre que par la raison ! L'homme se sent surtout la vie au cœur, mais qui peut dire dans quelle folie ou quelle stupidité nous plonge la tyrannie du sentiment! Sensualisme, sentimentalité, mysticisme, chacun de ces excès n'est jamais le beau, est souvent l'immoral. La domination d'une des forces de la nature sur les autres est une monstruosité dans l'art comme dans la vie ; car, des deux côtés, le beau, c'est l'harmonie.

Nous avons vu ce que le culte excessif de la Vierge avait fait de l'idée de la providence. C'est dans le moyen-âge que le romantisme catholique moderne va rechercher ses légendes; cherchons-y nos points de comparaison. Ils nous feront mieux juger les prétendus chefs-d'œuvre modernes.

La poésie du xir et du xiii* siècle est ^humaine et vraie. Elle peint sur le vif une société naissante, elle y mêle un idéal supérieur. Cette poésie n'est ni impie, ni hérétique, ni indifférente; elle est chrétienne. Quand elle s'attaque aux abus des prêtres, c'est au* nom de la religion. Mais elle n'est pas du couvent, elle est du monde; elle, n'est ni dévote, ni ascétique; elle est humaine. Elle n'est pas non plus entachée de sensualisme, et n'est pas l'esclave de la matière plus que de l'âme.

Le sentiment de pure religiosité ne tarda pas à réagir. Le spiritualisme ascétique s'effraya de ce qu'il y avait de l'homme dans cette littérature; A la poésie mondaine, le couvent opposa la poésie dévote ; les moines mendiants firent concurrence aux trouvères, et les légendes aux romans. Idéal contre idéal; il y eut l'art profane et l'art dévot.

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L'art profane avait son idéal dont le nom est resté le synonyme de Thonneur : la chevalerie. L'art dévot eut son idéal cher aux âmes béates : le mysticisme.

L'art profane resta généralement dans l'harmonie. Pour rencontrer l'excès des sens ou du sentiment, il nous faudra revenir à notre époque. L'excès mystique date du moyen-âge, et notre époque a fêté sa renaissance.

La poésie laïque relève de l'homme. C'est en' lui qu'elle cherche la vie et la grandeur. Son sujet est la nature, la passion, le sentiment, la conscience, intruments puissants pour le bien comme pour le mal, et qu'elle doit mettre au service du bien. Son but suprême est de faire servir les splendeurs du beau à la pratique du vrai, au progrès du juste.

La poésie mystique part de l'autre monde ; ce n'est pas à la conscience éclairée par la raison qu'elle demande le mérite; ce n'est pas de la générosité, native ou de la bonne éducation des esprits qu'elle espère la grandeur ; elle attend tout des pratiques du culte ; ses vertus n'e sont pas le développement héroïque des facultés humaines. Les caprices de la grâce, obtenus

d'un scapulaire sans la foi, d'un Ave Maria sans l'honneur, d'un signe de croix sans la charité; le mépris de tout ce dont le cœur humain se fait instinctivement des devoirs, voilà sa sagesse; son héros est le fakir.

Transportez de l'amour divin à l'amour terrestre ces fadaises, ces extases, ces futilités, ces faux mérites, cette effémination du cœur humain, vous aurez une autre cause d*énervement de la littérature française. M. Saint-Marc Girardin veut, comme une des conditions de lëmotion dramatique, qu'elle s'adresse à l'intelligence et non aux sens. « L'art, dit-il, ne doit « parler qu'à l'esprit ; s'il cherche à émouvoir les « sens, il se dégrade, d Mais le critique trouve le sensualisme partout dans le théâtre moderne, même dans l'amour paternel et maternel.

« S'il est une leçon morale qu'on puisse tirer « de la littérature française contemporaine, dit aussi la Rews des Deux Mondes ^ « c'est que les « sens peuvent être d'excellents ouvriers, mais « qu'ils ne seront jamais que de médiocres « artistes. » (1859.)

Ces divers excès dégradent l'art et le démoralisent. J'en viens aux exemples.

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Ai-je besoin de rappeler la grâce naïve, la confiance pudique, le noble abandon des héroïnes des trouvères : Aude, Yseut, Genièvre, Berthe, Blanchefleur, etc., etc.

Cherchons-y le grand sujet du roman moderne: l'adultère. L'amour d'Yseut est coupable, mais il est l'effet d'un philtre ; les deux amants sont en butte à mille dangers; s'ils y résistent, c'est que le breuvage d'amour diminue leur responsabilité et que la noblesse qu'ils gardent au cœur, môme au sein de l'adultère, les défend. Cependant, le charme cesse; que fait le poète? Les amants vont-ils avoir horreur du crime, s'accuser l'un l'autre, se quereller et se séparer, après s'être profané l'esprit et le cœur dans leurs plus tendres souvenirs? Cela est naturel, vrai, moral, pour les amours coupables, pour lesâmescorrompues. Danslecteurde ces héros, l'amour subsiste en s'épuraut; échappé aux ravages du philtre, il s'épanouit dans la liberté, s'élève avec elle et prend un charme mélancolique nouveau. Tristan rend Yseut à son époux, mais Tristan et Yseut se sont trop aimés pour pouvoir cesser de s'aimer jamais.

Ici le poète reste dans le vrai.

Raphaël en sort, même s^ins commettre l'adultère.

€ Connaissez -vous rien de plus obscène, dit Proudhon, que ce tableau où M. de Lamartine peint les deux amants, logés porte à porte, et qui, après avoir rétabli la communication, se donnent tout ce qu'ils peuvent, moins ce que vous savez, parce que la mort est au bout. Lélia n*eût pas hésité; elle aurait dit : Mourons!.... J*aime mieux Lélia,j'aime mieux Messaline.Pendant six semaines, M. de Lamartine nous représente ce Baphaël que la maladie de cœur tient à distance, en adoration devant le lit de Julie et s'écriant: f 0 amour I que les < lâches te craignent et que les méchants te proscri- I vent ! tu es le prêtre de ce monde, le révélateur de c Timmortalité, le feu de l'autel!... •

f  quoi Julie, en proie aux palpitations, réplique par cette antienne : t II y a un Dieu, c'est € l'amour. Je l'ai vu, je l'ai senti; ce n'est plus vous « que j'aime, c'est Dieu! Dieu! Dieu! Dieu! Dieu ! t Dieu, c'est toi! Dieu, c'est moi pour toi ! Raphaël, c tu es mon culte de Dieu, i

Et Proudhon remarque avec une haute raison, que cet homme-Dieu de Julie est un pauvre jeune homme pour qui sa famille se sacrifie et qui, pendant que son père, sa mère et six

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enfants vivent de privations, mange leur dernier sou, au lieu de chercher un emploi, et s'effémine dans l'amour sensuel platonique. Tristan et Yseut sont plus chastes.

S* François était troubadour; le frère Pacifique, qui avait été lauréat de Frédéric II, corrigeait ses vers; ils chantent l'amour divin :

In foco Tamor mi mise.

In foco Tamor mi mise ; In foco d'amor mi mise Il mio Sposo novello, Quando Tanel mi mise, L*agnello amoroso ; Poichô in prigion mi mise, Ferimmi d'un coltello...

Et ailleurs :

Gia non voglio conforte

Se non morir d'amor...

Amore, amore, grida tutto '1 mundo, Amore, amore, ogni cosa clama, Amore, amore, tanto mi ti dai, Amore, amore, ben credo morir...

Amore, amore, famm* in te transire :

Amore, dolce langoire, Amor, mio desioso, Amor, mio dilettoso, Annegami in amore I {Crescembeni, 3-2I-et Montalembert^ I. 115.)

Lamartine efféminé, en le divinisant, Tamour terrestre. S* JFrançcds sensualise lamour divin : Double énervement !

Les trouvères naïfs n'hésitent jamais à conduire la pucelle dans les bras de son ami. Ce n'est pas eux qui lancent aux sens les anathèmes de Lélia. Mais, dans cet amour qu'ils trouvent tout naturel, ils apportent le plus souvent une grâce pudique, une simplicité honnête, une réserve charmante. On a plusieurs fois cité, d'après V Histoire littéraire de France^ les vers d!Érec et Énide. Toujours les trouvères s'arrêtent avec grâce devant l'amour.

Les légendaires ne s'arrêtent pas.

Le cœur doit être Semblable à Tencensoir, Tout clos envers la terre Et ouvert vers le ciel,

dit un poënie du xiii'' siècle. Le cœur ouvert au ciel se permet tout : Le jacobin Alain, pour avoir rédigé le Psautier de Marie ^ fut tant

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aimé de la sainte Vierge qu'elle l'épousa ; elle venait partager son lit et lui donnait à téter le lait qui avait nourri l'enfant Jésus. La Vie des Saints raconte que plusieurs saints, entr'autres saint Dominique, obtinrent la même faveur, qui fait les poëtes et les inquisiteurs.

Les mariages des vierges avec le divin époux ne sont pas moins fréquents : S*' Catherine de Sienne épouse J.-C, qui lui permet de boire à la plaie de son flanc, qui lui donne une bague, qui la baise sur la bouche, qui change de cœur avec elle, de sorte qu'elle en gardait la cicatrice.

« Qui pourrait dignement expliquer l'ardent amour qu'elle portait à son époux, les caresses et les faveurs singulières dont il l'exalta. Cet amour de S" Catherine était si violent qu'elle en était toujours malade, faible, exténuée; il s'accrut tellement un jour qu'elle mourut de sa véhémence et demeura morte quatre heures.

« Et comme elle était si amoureuse et si fidèle, de môme N. S. l'embrassait et la caressait, avec des faveurs extraordinaires. Car une fois J.-C. lui apparut et l'épousa d'une merveilleuse et singulière façon. Il la visitait presque continuellement avec une grande familiarité et tendresse. »

{Vie des saints,)

On croit entendre Sapho et Gallus :

Sic me destituisjam semi-mortuum. (Gallus.) Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue, Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs *.

Ne serait-on pas tenté d'ajouter le vers de Phèdre :

G*est Vénus tout entière à sa proie attachée !

S*' Agnès répond à un jeune homme qui la demande honnêtement en mariage :

« Arrière, tison d'enfer! aiguillon de péché! viande de mort! »

Lélia dit : « Cadavre grossier! abîme et néant! »

La sainte poursuit :

t N'espérez pas que je trahisse mon époux auquel je mo suis tellement donnée que je ne vis que de son amour. Ne croyez pas avoir rien qui vaille pour être son rival ; il est noble, il est beau, il m'a donné sa parole qu'il ne m'abandonnera jamais. Il m'a prise pour épouse, il m'a donné de belles robes et des joyaux d'un prix inestimable. Je suis toute à lui, et je l'aime de toute mon âme; quand je l'aime, je suis chaste, quand je m'approche de lui, je suis nette, quand je Tembrasse, je suis vierge. »

{Fleur des saints) ^ Traduction de Sapho par Boileau.

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La prose. liturgique célèbre ces « amoureuses hallucinations de la Divinité », pour parler comme les Fioretti; loffice de sainte Gertrude chante :

Sponsi requiris oscula ;

Amenter, ut sponsus, tua Recumbit inter ubera.

« S** Catherine suppliait le Christ d'arroser « son âme de son précieux sang afin qu'elle « cessât d'être stérile et portât des fruits de « salut, » dit M. l'abbé Gaume. (Explication du catéchisme).

La comtesse Féria fut appelée l'épouse du S* Sacrement :

t Je m'entendais familièrement avec mon époux, dit-elle ; tantôt comme un petit enfant qui est avec son tendre père, tantôt comme une épouse chérie qui ouvre son cœur au meilleur des époux; je lui dis que je Taime et il me donne des preuves sensibles du grand amour qu'il a pour moi. i {Ibidem.)

Que serait-ce si j'empruntais à Dom Guéranger la prose sur la membrane de l'hymen de la mère du Christ ou aux légendaires leurs miracles au sujet du saint Prépuce?

Les vrais héros humains aiment leurs parents et leurs enfants, dans l'honneur, dans le devoir. Les héros modernes méprisent le devoir pour les folies du sentiment ou de l'amour sensuel. Les héros mystiques foulent aux pieds tous les sentiments de l'homme.

Quand les trouvères inventent un miracle, c'est en faveur du cœur humain. Amis et Amile sont liés d'amitié ; Amis est atteint de la lèpre, un ange ordonne à Amile de tuer ses enfants pour guérir son ami en frottant sa plaie de leur sang. L'ange est écouté; Amis guérit; le père désespéré avoue le crime à son épouse; la mère court au berceau :

Plorant, criant, trestoute eschevelée.

Qu'y voit-elle?

Les enfants trouve, gisant sous la vélée, Une pomûie orent^ qui d*or estoit ouvrée, Dont se jouoient par bone destinée.

Ainsi, un miracle rend à ce nouvel Abraham ses enfants. Cet art est humain!

1 Ils avaient une pomme.

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S*^ Hilaire apprend d'un ange que sa fille est en état de grâce, il prie Dieu qu'elle meure; un miracle infanticide l'exauce. S** Félicité, condamnée au martyre, ne pouvait subir la sentence parce qu'elle portait un enfant; elle prie Dieu de hâter le moment où elle sera mère; un miracle satisfait la soif du martyre chez cette^ femme qui oublie son enfant pour le Ciel. — Art mystique 1

M. Saint-Marc Girardin démontre très bien que l'amour paternel et maternel, dans le romantisme, n'est qu'un instinct physique, une peinture dont « les sens seuls sont les ouvriers» . n cite comme exemples : le père Goriot, Triboulet, Lucrèce Borgia, la Sachette, etc., — Cœur humain! non! Instinct de tigre! Art sensuel.

L'amitié qui a inspiré des pages sublimes à Sénèque, à Cicéron, à Montaigne, de grandes scènes à Virgile, à Klopstock, à Shakespeare, à Schiller, est comprise autrement par les mystiques et les romantiques.

Klopstock à mis Tamitié dans Teufer. Abbadona a suivi Satan dans sa révolte; mais il était le frère d'Abdiel et Abdiel est resté fidèle. Le souvenir de son amitié suit dans sa chute lange tombé. Après s'être opposé aux projets de Satan contre le Christ, il descend sur la terre et, sous la forme d'un ange, se glisse au pied de la croix. Les Séraphins, saisis d'une sainte pitié, le laissent passer. Là, l'horreur de son néant le saisit, son faux éclat se dissipe, il va fuir épouvanté, lorsqu'il aperçoit « la plus belle moitié de lui-même > ; alors, il n'a plus le courage de fuir et il n'ose s'avancer; l'amitié l'emporte, il va parler à son ami : celuici le regarde avec une sévérité triste et prononce avec une douce compassion le nom de son ami coupable : Abbadona. A chaque syllabe de ce nom, jadis si doux à entendre, l'ange déchu sent son éclat d'emprunt s'effacer ; il s'enfuit épuisé de désespoir. L'amitié a fait entrer le remords dans l'enfer même.

Art religieux et humain.

La politique de Philippe II est aussi un enfer. Schiller y a placé l'amitié du marquis de Posa pour Don Carlos, afin d'inspirer au fils du

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« Démon du midi » les plus grands sentiments : « Tout est perdu si ton cœur cesse de battre pour « rhumanité. »

Le marquis de Posa s'accuse, se dévoue et meurt pour son ami :

LE MABQUIS.

« Écoute, Carlos, étais-je aussi scrupuleux « lorsqu enfant ton sang coula pour moi?

CABLOS.

« Divine Providence!

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